Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
Le « keshômen », ou la magie de la menuiserie-charpenterie japonaise

Anne Kohtz [Profil]

[20.09.2018] Autres langues : ENGLISH | ESPAÑOL | Русский |

Le bois c’est du bois, pourrait-on penser, mais un menuisier ou un charpentier exigeant dans l’exercice de son métier doit faire de nombreux choix. L’usage qu’il fera d’un bois d’œuvre dépend non seulement de sa dureté, de son odeur et de sa couleur, mais aussi de son keshômen, sa « face décorative », déterminée par la façon dont les grumes ont été débitées.

La beauté d’une planche

Les charpentiers et menuisiers japonais peuvent vous dire bien des choses sur un morceau de bois d’œuvre rien qu’en le regardant. Ils peuvent vous désigner l’extrémité qui était du côté de la racine et celle qui était du côté des branches, vous dire si une pièce de bois risque de se tordre en vieillissant et vous désigner les endroits où elle est susceptible de se fendre. Ils savent aussi identifier un bois au regard, au toucher et à l’odorat, reconnaître le processus de séchage qu’il a subi (et bien sûr dire s’il est suffisamment sec pour qu’on puisse s’en servir) et désigner, parmi tout l’éventail des techniques de menuiserie, laquelle donnera les meilleurs résultats en termes de résistance et d’esthétique, selon l’usage particulier auquel le bois est destiné.

Bien que ce niveau de compétence échappe à la majorité des gens, il existe un moyen très facile de reconnaître le savoir-faire des charpentiers japonais : l’usage qu’ils font du keshômen, ou « face décorative » d’une pièce de bois.

Planche typique en cèdre du Japon (sugi)

Les motifs caractéristiques en forme d’arcs qu’on observe en général sur les faces des planches proviennent du « sciage ordinaire ». Ce procédé, qui est le plus efficace pour débiter une grume, laisse le cœur disponible pour la fabrication des poteaux ; mais les menuisiers et charpentiers jugent qu’elle produit les pièces de bois les moins esthétiques.

Les planches issues du sciage ordinaire sont coupées à plat à une épaisseur déterminée sur un côté d’une grume, qu’on fait ensuite pivoter de 90° avant de répéter la même opération jusqu’à ce qu’il ne reste que la partie centrale formant un poteau de section carrée. Une planche coupée de cette façon a en général un grain de bois de bout (le motif visible aux extrémités de la planche) présentant des veines longitudinales sur la tranche de la planche.

Ce motif est tout à fait plaisant et le sciage ordinaire ne gaspille pas beaucoup de bois, mais les « arcs » qu’on voit sur la face de la pièce de bois sont aussi le signe qu’elle est moins solide qu’une pièce dont le grain est vertical. Il arrive que ces arcs se séparent du plan de coupe et s’enroulent en fines esquilles. Outre cela, une lame de scie dont l’affûtage n’est pas parfait peut accrocher les anneaux de croissance et laisser des entailles dans le bois. Le sciage ordinaire a tendance à produire des pièces de bois qui se rétractent en séchant, et qui risquent de « bomber » et de présenter une face concave.

C’est pour cette raison que les charpentiers japonais examinent méticuleusement les pièces de bois d’œuvre avant de décider quelle face privilégier, à savoir celle qui constituera le keshômen mis en valeur dans l’ouvrage fini. Lorsqu’ils utilisent une planche issue du sciage ordinaire, la face où figurent les arcs du grain aura obligatoirement la priorité, mais il faudra veiller à ce que les tranches disgracieuses des extrémités soient recouvertes. Un bon menuisier est en mesure de dire si une planche est susceptible de bomber, et il évitera que les planches de second choix occupent un emplacement visible. Quand une pièce de bois issue du sciage ordinaire a une section plus ou moins carrée, le charpentier essaye de faire en sorte que la face où figurent les arcs ne soit pas en position dominante ; autant que possible, la face présentant des motifs en lignes droites constituera la face décorative keshômen, autrement dit celle que l’utilisateur verra et touchera le plus.

  • [20.09.2018]

Architecte spécialisée dans les applications modernes des méthodes traditionnelles de conception et de construction des bâtiments japonais. Elle a passé son enfance dans une petite ferme du sud de l’Idaho avant de venir pour la première fois au Japon en 1995. Obtient sa maîtrise d’architecture à l’Université d’Oregon en 1999. Entre en 2012 à l’Atelier Architectonique Yuu, une entreprise de conception-construction. Celle-ci a pour vocation de mettre les matériaux naturels au service d’une forme de créativité alliant la conception et la construction japonaises traditionnelles aux nécessités d’une vie confortable et conforme à la modernité. Après avoir vécu dans les hautes terres désertiques de l’ouest des États-Unis, ainsi que dans des cadres urbains aussi divers que Munich et Tokyo, elle s’intéresse aujourd’hui à l’influence que l’environnement, l’économie, la politique et la répartition sociale des rôles selon le sexe exercent sur l’architecture au niveau local.

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