Les rythmes de la nature

Hoshino Michio : le monde fascinant du Grand Nord

Culture

Le photographe japonais Hoshino Michio a passé 18 ans de sa vie à parcourir l’Alaska et à immortaliser la vie dans le Grand Nord par le biais de superbes clichés et de textes d’une remarquable acuité. Il est mort tragiquement il y a 20 ans, mais son travail continue à susciter toujours autant d’admiration non seulement au Japon mais aussi dans le monde entier.

Hoshino Michio (1952-1996) avait un talent inné pour saisir des scènes émouvantes de la vie de la faune de l’Alaska avec son objectif. Ses photographies sont des instantanés qui se limitent parfois à de minuscules silhouettes avec en toile de fond de vastes étendues – forêt, mer, montagne, toundra ou glace – à perte de vue. Elles donnent aussi une vision de l’Arctique qui se situe hors du temps. Ours polaires se promenant côte à côte dans un environnement glacé sans limites. Troupeau de caribous traversant à gué une rivière aussi lisse qu’un miroir. Aurore boréale en train de déployer ses voiles sur un paysage de collines couvertes de neige…

Ourse polaire et ses petits sur fond de paysage enneigé

Hoshino Michio était aussi un remarquable écrivain qui a décrit longuement la vie des habitants de l’Alaska dans des livres tout à fait passionnants. Pendant près de 20 ans, il a parcouru en tous sens les paysages du Grand Nord et raconté l’histoire de ce pays et de ceux qui y vivent. Et ce jusqu’au 8 août 1996 où son aventure a pris fin brutalement quand il a été attaqué par un ours brun dans une réserve naturelle de la péninsule du Kamtchatka, près du lac Kuril. Mais 20 ans après sa mort, son regard sur la vie et la nature du Pôle Nord n’a rien perdu de son pouvoir de fascination et d’émerveillement.

Caribous en train de migrer à travers la toundra, dans l’Arctique

Les débuts d’une passion pour le Grand Nord

Hoshino Michio est né en 1952 à Ichikawa, dans la préfecture de Chiba. Dès son plus jeune âge, il a manifesté un goût prononcé pour la lecture qu’il a conservé tout au long de sa vie. Il s’est pris en particulier de passion pour l’auteur et artiste naturaliste animalier Ernest Thompson Seton(*1). En grandissant, Hoshino Michio a commencé à s’intéresser d’encore plus près à la nature et à faire des excursions à pied dans les régions les plus sauvages du Japon. À l’âge de 16 ans, il a eu envie de voir un monde différent de celui qu’il avait connu jusque-là et il s’est lancé dans un voyage en solitaire en Amérique du Nord. À cette occasion, il a visité non seulement des grandes villes, notamment Los Angeles et New York, mais aussi des merveilles naturelles comme le Grand Canyon.

Au cours de ses études à l’Université Keiô, à Tokyo, Hoshino Michio a développé une passion de plus en plus forte pour l’Alaska et il s’est mis à réunir toutes sortes de documents à ce sujet. Un jour où il était en train de fureter comme à son habitude dans les librairies de livres d’occasion du quartier de Kanda, à Tokyo, il a découvert une photographie aérienne du village inupiak de Shishmaref, qui se trouve sur une petite île (1 kilomètre de large sur 4,5 kilomètres de long) située au nord du détroit de Béring. Cette image tirée d’un ouvrage illustré de National Geographic a changé la vie du jeune homme. Elle a en effet éveillé chez lui le désir de voir comment on peut vivre dans un minuscule groupe d’habitations battues par les vents, la neige et la mer. Hoshino Michio a raconté cet épisode dans son livre Arasuka hikari to kaze (Alaska : la lumière et le vent) publié en 1986. « J’ai tout suite eu envie d’y aller. Je voulais voir de près les êtres humains installés dans un monde aussi différent. Ce qu’ils mangeaient. Comment ils vivaient dans l’environnement sauvage que montrait la photographie. Je me demandais si je n’allais pas découvrir quelque chose qui ferait s’effondrer les valeurs sur lesquelles reposait le monde où j’avais vécu jusque-là. »

Chasse à la baleine dans l’océan Arctique, sous le soleil de minuit

Hoshino Michio a aussitôt entrepris de mettre son projet à exécution. Il a commencé par écrire une lettre. Comme il ne savait pas à qui l’envoyer, il l’a adressée tout simplement au « maire de Shishmaref, Alaska ». Six mois plus tard, à sa grande surprise, il a reçu une réponse qui l’invitait à venir sur place. C’est ainsi que durant l’été 1973, le jeune Japonais a passé trois mois dans une petite communauté du Grand Nord. Il a vécu avec une famille dont il a partagé la vie sous tous ses aspects en s’imprégnant d’images, de sons et d’odeurs.

Une baleine à bosse en train d’effectuer un saut spectaculaire hors de l’eau

À son retour au Japon, Hoshino Michio a travaillé en tant qu’assistant de Tanaka Kôjô (1924-2016), un grand photographe qui figure parmi les tout premiers spécialistes japonais des animaux. C’est auprès de lui qu’il a appris les ficelles de son métier. En 1978, Hoshino Michio est retourné dans le Grand Nord, cette fois pour étudier la biologie de la faune sauvage à l’Université de l’Alaska de Fairbanks (UAF). Il a aussi mis immédiatement à contribution ses connaissances en matière de photographie. Pendant les 18 années qui ont suivi, il a sillonné l’Alaska en tous sens. Quand il revenait d’une expédition, il ne s’attardait que quelques jours, le temps de raconter son périple à ses amis et de préparer l’équipement pour l’aventure suivante. Hoshino Michio avait deux qualités essentielles pour un photographe animalier. Une patience à toute épreuve et un grand respect pour la puissance et les caprices de la nature. C’est ce qui lui a permis de supporter des conditions extrêmes et de rester parfois des semaines dans un froid intense, à attendre des animaux qu’il voulait photographier. Il vivait dans l’instant, au gré des changements de saison du Grand Nord.

Hoshino Michio s’est expliqué sur ce point dans son essai intitulé Kitaguni no aki (Automne dans un pays du nord) publié en 1994 dans le livre Tabi o suru ki  (L’arbre voyageur). « On peut vraiment sentir le flux éternel du temps qui s’écoule au fil des saisons. La nature a selon moi quelque chose de l’ordre de l’élégance. Les changements qui se produisent une fois l’an prennent fin avant même qu’on ne s’en aperçoive. Et on se demande combien de fois on aura l’occasion de les revoir dans son existence. Faire le compte de ces occurrences est peut-être le meilleur moyen de prendre conscience de la brièveté de la vie. »

Ours polaires au repos sur la glace

(*1) ^ Ernest Thompson Seton (1860-1946) est un précurseur de la défense des droits de la nature et de ses habitants. Il a notamment écrit « Les créatures sauvages n’ont-elles aucun droit ni moral ni légal ? Pourquoi l’homme inflige-t-il une agonie si longue et si affreuse à des créatures amies, sous prétexte qu’elles n’utilisent pas la même langue que lui ? » Il a publié de très nombreux ouvrages dont beaucoup ont été traduits et portés à l’écran, entre autres Lobo le loup et autres animaux de ma connaissance, traduction en français, éditions José Corti, Paris, 2014.

La face cachée d’un photographe célèbre

Hoshino Michio a eu un énorme succès en tant que photographe. Ses œuvres ont fait l’objet de publications et d’expositions non seulement au Japon mais aussi dans le monde entier. Et elles ont été couronnées par de nombreuses récompenses, y compris le prestigieux prix Kimura Ihei(*2). Hoshio Michio a été également invité à participer à plusieurs projets photographiques réalisés dans des lieux particulièrement isolés, notamment les îles Galapagos. Mais en dépit de sa réussite exceptionnelle, il a toujours réussi à garder un équilibre qui lui a permis de mener une vie harmonieuse avec sa famille, ses amis et dans son travail.

Un grizzly s’aventure dans une chute d’eau pour attraper un saumon en train de remonter le courant.

L’auteur et photographe américain Lynn Schooler a écrit un ouvrage intitulé The Blue Bear (L’Ours bleu) dans lequel il raconte l’histoire de son amitié avec Hoshino Michio et les aventures qu’ils ont vécu ensemble en pleine nature(*3). L’écrivain et traducteur Karen Colligan-Taylor souligne quant à elle à quel point il était aimable et modeste. « Il se liait facilement avec les gens et ne cherchait jamais à imposer son point de vue. » Cette amie de longue date du photographe japonais le décrit comme quelqu’un d’une sincérité aussi désarmante que celle d’un enfant et d’une ouverture d’esprit qui mettait les gens à l’aise. Un autre charme de la personnalité de Hoshino Michio, c’est qu’il était complètement tête-en-l’air. Ses amis ont d’ailleurs des histoires à revendre à ce sujet. « Il avait un ego si peu développé », précise Lynn Schooler, « qu’il avait du mal à s’affirmer. »

Hoshino Michio avait aussi, entre autres dons, celui de savoir écouter, ce qui lui permettait de se faire des amis partout où il s’aventurait. Il accordait autant d’attention à toutes les personnes qu’il rencontrait et il prenait le temps de s’asseoir et d’écouter patiemment ce que chacun avait à dire. Il a d’ailleurs relaté toutes ces histoires dans ses livres où l’on fait la connaissance non seulement de la faune sauvage et des vastes paysages de l’Alaska mais aussi de pilotes, de chasseurs, de biologistes et d’aventuriers. Hoshino Michio était conscient des problèmes posés par la protection de l’environnement, mais il ne considérait pas pour autant l’homme comme un intrus. Pour lui, l’être humain fait partie intégrante de la nature et c’est pourquoi il a étudié avec autant d’intérêt la culture et la mythologie des populations indigènes de l’Alaska.

L’héritage de Hoshino Michio

Depuis la disparition tragique de Hoshino Michio, c’est son épouse, Naoko, une femme discrète aussi éprise que lui de l’Alaska, qui s’occupe de ses photographies et de ses écrits. L’héritage laissé derrière lui par le photographe japonais a toujours autant de succès au Japon où il est largement mis à contribution, entre autres, dans les manuels scolaires. Hoshino Michio aimait beaucoup les enfants, ce qui l’a amené à créer, en mars 1992, le Aurora Club. Il souhaitait en effet faire découvrir à des jeunes citadins japonais les immensités de l’Alaska et un environnement complètement différent du leur, notamment à travers l’ascension du Glacier Ruth dans le parc national de Denali (ex McKinley). Près de 30 ans plus tard, le club Aurora continue ses activités en partie grâce à de vieux amis du photographe rencontrés du temps où il était à l’université. Itô Hideaki, l’un d’entre eux, pense que le club est resté fidèle à l’esprit de son fondateur qui considérait que la vue de paysages extraordinaires au cours d’expériences de ce type laisse des souvenirs indélébiles qui s’avèrent souvent très précieux dans le cours d’une vie.

Aurore boréale au cours d’une nuit de pleine lune

Dans les nombreux textes qu’il a écrits sur ses expériences en pleine nature, Hoshino Michio encourage les gens à vivre en accord avec eux-mêmes, comme il l’a fait lui-même. Il savait fort bien que la plupart des hommes n’ont jamais l’occasion d’assister à la migration des caribous ou de regarder un petit grizzly jouer avec sa mère. Il pensait aussi qu’il n’est pas absolument nécessaire de vivre ce genre d’expérience. Selon lui, il suffit que les gens imaginent un univers composé de forêts primordiales, de glaciers et d’immenses plaines – où le jour et la nuit durent parfois pendant des semaines en fonction des saisons – pour que cela les encourage à rêver.

Hoshino Michio assis sur un tronc d’arbre

Dans son essai Mô hitotsu no jikan (littéralement « une autre forme de temps »), Hoshino Michio dit ce qui suit(*4). « De toute évidence, une autre forme de temps s’écoule paisiblement, en parallèle à chaque instant de notre vie quotidienne. Avoir conscience ou pas de ce temps enfoui dans un coin obscur de notre cœur fait une différence aussi grande qu’entre le Ciel et la Terre. »

Le voyage entrepris par Hoshino Michio continue à travers les émotions que suscitent ses descriptions d’un Grand Nord situé hors du temps.

Un caribou dans la toundra, au moment de la fonte des neiges

(D’après un article en anglais de James Singleton du 8 août 2016. Photo du titre : Hoshino Michio en train de guetter l’apparition de caribous, au moment de leur migration. Photographies de Hoshino Michio avec l’aimable autorisation de Hoshino Naoko/Hoshino Michio Office)

(*2) ^ Kimura Ihei (1901-1974), un des plus grands photographes japonais du XXe siècle.

(*3) ^ The Blue Bear, Ecco, New York, 2002 ; L’Ours bleu, traduction en français, Plon, Paris, 2002

(*4) ^ Mô hitotsu no jikan a été traduit en anglais par Karen Colligan-Taylor dans Hoshino’s Alaska, Chronicle Books, San Francisco, 2007.

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