Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
« Irezumi » : histoire du tatouage au Japon

Yamamoto Yoshimi [Profil]

[12.02.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Considéré dans le passé comme noble tradition ou encore quintessence de la mode urbaine, pour être ensuite déclaré illégal à l'ère moderne, le tatouage au Japon a connu une histoire mouvementée. L'anthropologue culturelle Yamamoto Yoshimi la retrace jusqu’à nos jours.

Un critère de beauté féminin

L’injection de pigments dans la peau pour dessiner de manière permanente des motifs, images ou symboles est l’une des formes de modifications corporelles les plus anciennes et les plus répandues dans le monde. À l’instar de pratiques telles que la circoncision, les pieds bandés ou l’allongement du cou, les origines du tatouage ne sont pas clairement connues. Il existe néanmoins de nombreuses preuves que le tatouage, irezumi en japonais, remonte à la préhistoire au Japon. Les décorations incisées sur les statuettes dogû et haniwa découvertes dans des sites paléolithiques et néolithiques indiquent que le tatouage était pratiqué au Japon depuis des temps immémoriaux. Dans certaines régions éloignées, la pratique a perduré jusqu’à l’époque moderne.

Au sud du Japon, des îles Amami jusqu’à l’archipel Ryûkyû (aujourd’hui Okinawa), les femmes se faisaient tatouer des motifs sur les mains appelés hajichi. Les tatouages allaient parfois du bout des doigts jusqu’aux coudes. Les premières références du hajichi remontent au XVIe siècle, même si la pratique elle-même est probablement beaucoup plus ancienne. Il semble qu’elle était associée à des rites de passage : des tatouages ​​sur les mains indiquaient que la femme était mariée. Et lorsque le tatouage était entièrement achevé, on célébrait l’événement. Les motifs et les zones du corps tatoués variaient d’une île à l’autre. Dans certains endroits, on croyait qu’une fois morte, une femme sans hajichi aurait une vie de souffrance dans l’au-delà.

Chez les Aïnous dans le nord du Japon, les femmes portaient souvent des tatouages ​​autour des lèvres et sur les mains. Il semble donc que le tatouage était par le passé une pratique assez commune dans tout l’Archipel. Le Kojiki (Chronique des faits anciens, 712) et le Nihon shoki (Chroniques du Japon, 720), qui sont les deux plus anciens ouvrages écrits du Japon, mentionnent que le tatouage était pratiqué dans des régions éloignées comme coutume ou sanction.

Mais la pratique commence à disparaître vers le milieu du VIIe siècle à cause d’un changement important des critères de la beauté féminine. D’une manière générale, l’attention s’écarte du corps lui-même pour se concentrer sur les vêtements et les parfums, ces éléments pouvant être appréciés même dans une pièce faiblement éclairée. Les tatouages ​​vont ainsi progressivement perdre en popularité. Jusqu’au début du XVIIe siècle, ils n’apparaissent dans aucun document ou image.

Regain d’intérêt à la période d’Edo

Dans sa série populaire d’ukiyo-e Tsûzoku Suikôden, Utagawa Kuniyoshi dessine certains des héros hors-la-loi d’un célèbre roman chinois exhibant leurs tatouages, comme sur cette représentation de Zhang Shun. (Aflo)

Après les nombreux bouleversements politiques et conflits militaires de la période des Sengoku (Provinces combattantes), une structure sociale stable et durable voit le jour sous le shogunat Tokugawa. C’est au cours de ces années (l’époque d’Edo, de 1603 à 1868) que le tatouage connaît un important regain d’intérêt.
Les premières références de modification corporelle de cette période décrivent des courtisanes des quartiers de plaisirs et leurs clients se coupant le petit doigt ou se tatouant le nom de leur amant après s’être juré l’amour éternel. Ces pratiques sont ensuite adoptées par les « chevaliers de rue », des personnages qui apparaissent au cours du XVIIIe siècle (et dont il sera question plus bas dans l’article).

L’irezumi se diffuse aussi parmi certains corps de métier spécifiques, en particulier les hikyaku (coursiers) et les tobi (ouvriers en construction spécialisés dans le travail en hauteur). Ces travailleurs préféraient ôter leur kimono afin d’avoir plus de liberté de mouvement, travaillant souvent vêtus d’un simple fundoshi (pagne). Pour ne pas se sentir gênés, ils recouvraient leurs corps de tatouages. Les tobi étaient des grimpeurs agiles ; ils jouaient un rôle très important dans la préparation d’événements publics comme les festivals et ils participaient dans le quartier à maintenir l’ordre et lutter contre les incendies. Avec le temps, les tatouages ​​sont devenus une partie intégrante de l’image et l’identité du tobi, à tel point que les gens aisés du quartier s’occupaient de couvrir ses frais de tatouages. Quand un incendie se déclarait, ces ouvriers agiles bravaient le feu pour démolir les structures en bois et empêcher le brasier de se propager. Ils incarnaient le concept d’iki qui s’était développé dans la culture urbaine d’Edo (aujourd’hui Tokyo) : un certain sens du chic, entre détachement et audace. Ces tobi habiles aux tatouages élégants faisaient la fierté du quartier. Le dragon était un des motifs de tatouage les plus populaires, car l’on considérait traditionnellement au Japon qu’il apportait la pluie, et qu’il protégeait spirituellement le porteur.

Ainsi, les tatouages évoluent de simples dessins de personnages en des motifs plus grands et complexes. Cette tendance a pour conséquence l’émergence d’un nouveau métier spécialisé : horishi, les tatoueurs professionnels.

Les tatouages ​​étaient également portés par les kyôkaku, sortes de « chevaliers de rue », ancêtres des yakuza. Personnages réels maintes fois représentés en ukiyo-e, ils occupaient une place importante de la culture populaire de la période d’Edo. Ces héros hors-la-loi protégeaient les faibles et les innocents contre les élites puissantes et corrompues. On peut observer dans les illustrations populaires de cette époque que l’irezumi était un des attributs distinctifs des kyôkaku, ce qui renforçait l’attrait des tatouages auprès du grand public.

Dans la première moitié du XIXe siècle, l’artiste ukiyo-e Utagawa Kuniyoshi dessine certains des héros du roman chinois classique Shui hu zhuan (Au bord de l’eau), les représentant avec des tatouages ​​sur tout le corps (voir en haut).

Représentation de l’acteur de kabuki Onoe Kikugorô V, de la série d’ukiyo-e Azuma no hana (Fleurs de Tokyo) de Toyohara Kunichika. (Aflo)

La série rencontre un énorme succès et d’autres artistes, tels que Utagawa Kunisada, suivent cet engouement en créant des estampes d’acteurs célèbres de kabuki exposant leurs tatouages. Dans les années 1860, des acteurs kabuki de premier plan apparaissent sur scène en kimono avec des motifs de tatouage lors de représentations de pièces comme Aoto zôshi hana no nishiki-e (1862) de Kawatake Mokuami, qui relate les aventures d’une bande d’ « honorables voleurs ».

Grâce en grande partie à l’influence de l’ukiyo-e et du kabuki, les tatouages continuent à progresser en taille et en complexité jusqu’à recouvrir l’intégralité du corps.

La scène Hamamatsuya de la pièce de kabuki Aoto zôshi hana no nishiki-e, illustrée par l’artiste ukiyo-e Utagawa Kunisada. (Aflo)

Il convient de noter que la pratique de l’irezumi ne s’est jamais diffusée parmi la classe dirigeante des samouraïs, car ils vivaient selon la pensée confucéenne qui défendait de porter atteinte à son propre corps. De plus, à partir de 1720, les autorités tatouaient les criminels sur le bras ou le front en guise de sanction, ce qui a fait qu’une grande partie de la classe populaire avait une image négative de l’irezumi. Par ailleurs, le shogunat Tokugawa publiait régulièrement des décrets imposant des restrictions au tatouage, mais ils n’ont eu que très peu d’effet. Au final, la pratique continue à se développer jusqu’à atteindre son apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle.

  • [12.02.2018]

Professeur d'études culturelles comparées à l'université de Tsuru. Obtient son doctorat à l'université féminine Shôwa et fait des recherches de troisième cycle à l'institut d'ethnologie de l'Academia Sinica à Taïwan. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Irezumi to Nihonjin (Les Japonais et les tatouages) et Irezumi no sekai (Le monde des tatouages).

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