Les grandes figures historiques du Japon

Sakamoto Ryôma, héros mythique de l’histoire du Japon moderne

Culture

Il y a un siècle et demi, Sakamoto Ryôma (1836-1867) a joué un rôle clé dans l’histoire du Japon moderne en négociant une alliance entre les fiefs de Satsuma et de Chôshû en vue de renverser le shôgunat et rendre le pouvoir à l’empereur. Mais il n’a pas eu le temps de voir ses efforts aboutir, ayant été assassiné en 1867, à l’âge de 31 ans. Le 150e anniversaire de la mort de ce héros particulièrement cher au cœur des Japonais a été marqué par toutes sortes de manifestations. Nous vous proposons de découvrir le parcours étonnant d’un homme qui, bien que né dans une famille de guerriers de rang modeste, a eu une influence décisive sur l’instauration d’un État moderne dans l’Archipel.

Un guerrier hors pair

Sakamoto Ryôma naît le 3 janvier 1836 dans la province de Tosa (ancien nom de la préfecture de Kôchi), dans l’île de Shikoku. Il est le fils cadet d’un « guerrier de village » (gôshi) – une catégorie de samouraïs de rang inférieur résidant dans des communautés rurales – lui-même issu d’une famille de riches marchands, les Saitani, qui ont fait fortune dans la fabrication de saké et les kimonos. Son père vit donc dans une relative aisance, en dépit des maigres revenus qu’il touche en tant que gôshi.

Sakamoto Ryôma est un homme de haute taille (plus de 1,70 mètre) par rapport aux Japonais de son temps. (Photo avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque de la Diète japonaise)

Sakamoto Ryôma commence à apprendre l’art du sabre (kenjutsu) dès l’âge de 14 ans sous la direction de Hineno Benji, un guerrier local. Au printemps de l’année 1853, il se rend à Edo (ancien nom de Tokyo) pour se perfectionner. Sur place, il s’entraîne avec Chiba Sadakichi, un maître d’armes de l’école de kenjutsu Hokushin ittô ryû. Puis au mois de juillet, les « navires noirs » (kurofune) du commodore américain Matthew Perry font leur apparition dans la baie d’Edo en demandant au shôgun d’ouvrir les ports de l’Archipel au commerce extérieur.

En 1854, Sakamoto Ryôma rentre dans la province de Tosa mais il repart pour Edo deux ans plus tard. Il aurait alors pris la direction de la salle d’entrainement (dôjô) de Chiba Sadakichi qui lui aurait en même temps transmis tous les enseignements de l’école Hokushin ittô ryû.

Le sabre court (wakizashi) préféré de Sakamoto Ryôma exposé pour la première fois à Tokyo en 2017. L’inscription figurant sur le fourreau – Osafune Katsumitsu et Munemitsu de Bizen – indique les noms des maîtres forgeron qui ont réalisé la lame.

« Révérer l’empereur, expulser les barbares »

En 1861, un gôshi de la province de Tosa nommé Takechi Zuizan créé le Tosa kinnô tô (Parti des loyalistes de Tosa) rallié au mouvement et au mot d’ordre sonnô jôi (« Révérer l’empereur, expulser les barbares ») dont l’objectif est de renverser le régime shogunal, de le remplacer par un État unifié autour de la personne de l’empereur, et de repousser les étrangers. Sakamoto Ryôma, qui se trouve alors sur place, rejoint cette organisation. Mais il la quitte dès l’année suivante, peu avant l’assassinat par des membres du Tosa kinnô tô de Yoshida Tôyô, chargé par le daimyô (seigneur féodal) de Tosa de réformer son fief.

Un an plus tard, Sakamoto Ryôma repart pour Edo où il entre en contact avec Kusaka Genzui, Takasugi Shinsaku et d’autres membres du mouvement sonnô jôi originaires du fief de Chôshû (actuelle préfecture de Yamaguchi), où les partisans de l’empereur étaient très nombreux.

Sakamoto Ryôma, la main tendue. Statue à taille réelle en bronze, Musée Sakamoto Ryôma, Katsurahama, préfecture de Kôchi

Le disciple de la personne la plus importante du Japon

En 1862, Sakamoto Ryôma fait la connaissance – par l’intermédiaire du daimyô Matsudaira Yoshinaga (alias Shungaku) – de Katsu Kaishû (1823-1899), un fonctionnaire de haut rang du shogunat qu’il avait dans un premier temps envisagé d’assassiner. Deux ans plus tôt, Katsu Kaishû avait commandé le Kanrin maru, le navire envoyé par le shôgun à San Francisco pour y signer un traité de commerce et d’amitié. Il repère tout de suite les qualités de Sakamoto Ryôma et réussit à le convaincre que le Japon a tout intérêt à chercher à s’instruire auprès des autres pays plutôt que d’afficher une attitude farouchement hostile.

Un an plus tard, le shôgun donne l’autorisation à Katsu Kaishû de créer une école navale à Kobe ainsi qu’une académie privée de jeunes disciples dont la direction a été confiée à Sakamoto Ryôma.

Fac-similé de la première lettre envoyée par Sakamoto Ryôma à sa sœur Otome en 1862, quand il a quitté le fief de Tosa sans autorisation. La flèche rouge en bas à droite indique le début du passage où le jeune guerrier explique qu’il « est devenu le disciple de Katsu Kaishû, la personne la plus importante du Japon ».

Peu après, le fief de Chôshû défie le shôgun en bombardant des navires notamment américains et français dans le détroit de Shimonoseki. Quand il apprend que les bateaux étrangers endommagés à cette occasion sont réparés par le bakufu (le gouvernement japonais) à Edo avant de reprendre la mer pour affronter le fief Chôshû, Sakamoto Ryôma a l’impression que son pays se trouve au bord du gouffre. C’est alors qu’il écrit sa célèbre phrase « Je veux nettoyer le Japon », dans une lettre adressée à sa sœur Otome.

Le shôgun, de plus en plus aux abois, finit par se méfier de Katsu Kaishû à cause de son indépendance d’esprit. En 1864, il lui retire son poste d’ingénieur en chef de la marine et le rappelle à Edo. Et l’année suivante, il ferme l’École navale de Kobe.

Fac-similé de la lettre de Sakamoto Ryôma à sa sœur Otome où il dit « Je veux nettoyer le Japon ». La flèche rouge en haut à droite indique l’emplacement du début de la phrase.

L’alliance entre les fiefs de Satsuma et Chôshû 

Le plus haut fait de Sakamoto Ryôma est la négociation, en 1866, d’une alliance entre les deux puissants fiefs, alors rivaux, de Satsuma (actuelle préfecture de Kagoshima) et de Chôshû.

Ces deux fiefs, qui ont joué un rôle de première importance dans la fin du shogunat (1853-1867), ont au départ des positions opposées. Celui de Satsuma, plus modéré, est favorable à l’ouverture des ports aux étrangers et souhaite unifier le pays dans le cadre d’une alliance entre le bakufu et les fiefs les plus importants. Le fief de Chôshû soutient en revanche les idées très radicales du mouvement sonnô jôi.

Mais l’intransigeance de plus en plus grande du régime shogunal finit par inciter Ôkubo Toshimichi et Saigô Takamori, deux des hommes forts du fief de Satsuma, à changer de camp. Si bien que lorsque le shôgun lance une première expédition punitive contre le fief de Chôshû, en 1865, celui de Satsuma refuse de s’y joindre. Sakamoto Ryôma fait part ensuite de cette décision aux dirigeants de Chôshû, un pas décisif vers un rapprochement entre les deux fiefs.

En 1866, Satsuma et Chôshû scellent une alliance grâce à la médiation de Sakamoto Ryôma, alliance par laquelle ils entendent unifier le pays, quitte à entrer en conflit avec le shôgun et à le renverser. Cet accord a considérablement aggravé la menace qui pesait sur le régime instauré en 1603 par Tokugawa Ieyasu (1544-1616).

L’alliance entre Satsuma et Chôshû est secrète et ne repose que sur une entente verbale entre les deux parties. Mais Kido Takayoshi, un guerrier de Chôshû, transcrit par écrit les six clauses qu’elle comporte et envoie le tout à Sakamoto Ryôma qui confirme son accord à l’encre rouge au dos de ce document.

Fac-similé du document par lequel Sakamoto Ryôma approuve les six clauses de l’alliance entre les fiefs de Satsuma et Chôshû à l’encre rouge, sur l’envers du texte.

Une conception entièrement nouvelle de l’État japonais

Outre ses activités politiques, Sakamoto Ryôma continue à s’illustrer dans le domaine de la marine et se lance même dans le commerce. En 1865, il fonde une compagnie commerciale – Kameyama shachû, installée à Nagasaki – qui lui permet notamment d’acheter des armes et des bateaux pour le fief de Chôshû au nom de celui de Satsuma et ainsi de renforcer le potentiel militaire de l’alliance.

En 1866, le bakufu organise une seconde expédition punitive contre le fief de Chôshû. Sakamoto Ryôma et des membres de la compagnie Kameyama se trouvent à bord du bateau de guerre Union – fourni à Chôshû par une entreprise britannique –, quand celui-ci se trouve impliqué dans la bataille, à Shimonoseki. C’est la seule et unique fois de sa courte vie que Sakamoto Ryôma participe à des combats de ce type.

Fac-similé de la bannière de Kameyama shachû. Par la suite, la compagnie maritime fondée par Sakamoto Ryôma prend le nom de Kaientai (littéralement « Troupe de soutien maritime ») et elle se rallie au fief de Tosa.

Sakamoto Ryôma doit aussi sa notoriété au Senchû hassaku (littéralement « Huit mesures sur un bateau »), un programme en huit points pour la création d’un État moderne axé, entre autres, sur la restitution du pouvoir à l’empereur (taisei hôkan) et la création d’un parlement. À l’occasion d’un voyage en bateau de Nagasaki à Hyôgo, il expose son plan à Gotô Shôjirô, un guerrier du fief de Tosa qui, profondément impressionné, le consigne par écrit.

Gotô Shôjirô encourage le fief de Tosa à adresser une requête à Tokugawa Yoshinobu (1837-1913), le dernier shôgun d’Edo, lui enjoignant de restituer le pouvoir à l’empereur. À l’époque, le régime shogunal est tellement affaibli que Tokugawa Yoshinobu quitte ses fonctions le 9 novembre 1867. Par la suite, le programme en huit points de Sakamoto Ryôma joue un rôle capital dans la Restauration de Meiji. Il est d’abord remanié et transformé par son auteur en un « plan en huit points pour l’établissement d’un nouveau gouvernement » (Shin-seifu kôryô hassaku) avant d’inspirer directement le « Serment impérial en cinq articles » (Gokajô no Goseimon) promulguée en 1868 par l’empereur Meiji (1852-1912), lors de son accession au pouvoir.

Fac-similé du Shin-seifu kôryô hassaku, une version remaniée du programme en huit points (Senchû hassaku) de Sakamoto Ryôma. On notera qu’il n’y est plus question de restituer le pouvoir à l’empereur.

L’assassinat de Sakamoto Ryôma : un mystère non élucidé

Le 10 décembre 1867, un mois après la restauration du pouvoir impérial, Sakamoto Ryôma est assassiné en même temps que Nakaoka Shintarô, un autre guerrier du fief de Tosa, à l’auberge Ômiya de Kyoto, où il a coutume de se rendre. Il est âgé d’à peine 31 ans. Ce meurtre donne lieu à une foule de théories à propos de ses commanditaires et de ses auteurs. Il est officiellement attribué au Mimawari-gumi, une organisation de Kyoto chargée du maintien de l’ordre par le bakufu d’Edo.

Le 27 janvier 1868, peu de temps après ce crime, l’armée du nouveau gouvernement – dont le noyau dur est constitué par des troupes des fiefs de Satsuma, Chôshû et Tosa – affronte les partisans de l’ancien régime shogunal lors de la bataille de Toba-Fushimi. La guerre civile qui s’ensuit, dite de Boshin, dure un an et prend fin en 1869 par la victoire de l’armée impériale et la création d’un nouvel État autour de la personne de l’empereur par les autorités de Meiji.

Reconstitution de l’assassinat de Sakamoto Ryôma par la technique du théâtre d’ombres. Le jeune guerrier est lâchement attaqué alors qu’il converse, assis et sans arme, avec Nakaoka Shintarô, un autre partisan de la restauration impériale.

Un héros de romans et de feuilletons télévisés

Après sa mort, Sakamoto Ryôma devient un personnage célèbre dont la popularité ne s’est jamais démentie. La vie brève et tragique de ce héros de l’histoire du Japon moderne passionne toujours autant les habitants de l’Archipel. Dans l’enquête sur les personnages préférés des Japonais effectuée en 2008 par l’Institut de recherches culturelles de la NHK – la chaîne nationale de radio-télédiffusion japonaise –, Sakamoto Ryôma arrive en troisième place après les deux grands chefs militaires Oda Nobunaga (1534–1582) et Tokugawa Ieyasu.

Le héros du fief de Tosa doit en grande partie sa notoriété à la volumineuse correspondance qu’il laisse derrière lui. Outre ses positions radicales sur son pays et sur le monde, on y découvre aussi un jeune homme plein de vie qui s’intéresse à beaucoup de choses et va parfois même jusqu’à recourir au dessin pour illustrer son propos. Le dynamisme de ces lettres, la personnalité fascinante de leur auteur et son parcours remarquable ont inspiré quantité de romans, de films et de séries télévisées.

Lettre de Sakamoto Ryôma à sa sœur Otome où il raconte un épisode de sa lune de miel – une première, semble-t-il, au Japon – avec son épouse Ryô. Les jeunes époux se sont rendus au sommet du mont Takachiho où se trouve la lance légendaire Amano sakahoko. La partie supérieure gauche du dessin comporte des notes identifiées par les katakana i, ro, ha, ni (dans l’ordre originel du syllabaire japonais, l’équivalent de a, b, c, d) à l’encre rouge. Ces notes renvoient à des points précis du trajet effectué – lui aussi en rouge sur le croquis –, exactement comme dans les guides de voyage actuels.

La vie de Sakamoto Ryôma donne lieu à un film dès 1911. Entre 1962 et 1966, l’écrivain Shiba Ryôtarô (1923-1996) écrit un roman fleuve intitulé Ryôma ga yuku qui paraît sous la forme d’un feuilleton dans le journal Sankei Shimbun. Cette œuvre monumentale est ensuite adaptée plusieurs fois au cinéma et à la télévision et elle contribue grandement à forger l’image que les habitants de l’Archipel se font de ce personnage. Le roman de Shiba Ryôtarô est semble-t-il influencé par une étude remarquable publiée en 1961 par le grand spécialiste américain de l’histoire japonaise Marius Jansen (1922-2000) sous le titre de Sakamoto Ryôma and the Meiji Restoration. Cet ouvrage a aussi le mérite de faire découvrir aux lecteurs de langue anglaise un héros mythique de l’histoire du Japon moderne.

La ville de Kyoto abrite plusieurs endroits liés à l’histoire de Sakamoto Ryôma, à commencer par sa tombe située dans le sanctuaire shintô Kyoto Ryôzen Gokoku et l’auberge Teradaya où il est victime d’une première tentative d’assassinat. Kôchi, sa ville natale, lui consacre un musée – Sakamoto Ryôma Memorial Museum – actuellement fermé pour travaux qui devrait rouvrir ses portes au cours du printemps 2018.

La photographie à taille réelle de Sakamoto Ryôma que l’on voit sur la droite a été prêtée par Softbank, un des sponsors de l’exposition Sakamoto Ryôma Tosa kara kita zeyo ! (Je viens de Tosa !). En temps normal, elle orne l’un des murs du bureau de Son Masayoshi, PDG de Softbank et fervent admirateur de Sakamoto Ryôma.

(D’après un texte en japonais de Inoue Yûsuke. Photos avec l’aimable autorisation des organisateurs de l’exposition itinérante du Musée Sakamoto Ryôma « Tosa kara kita zeyo ! Exposition Sakamoto Ryôma »)

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