Dossier spécial Les grandes figures historiques du Japon
Matsushita Kônosuke : la leçon philosophique du fondateur de Panasonic

Eguchi Katsuhiko [Profil]

[26.03.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Panasonic fête son centenaire en mars 2018. Les enseignements du fondateur de l’entreprise, Matsushita Kônosuke, dépassent la philosophie économique pour englober jusqu’à l’être humain et son existence. L’auteur de cet article, qui a étroitement côtoyé M. Matsushita, analyse la philosophie au fondement de l’action de celui qu’on appelait le « dieu de la gestion », père d’une entreprise japonaise au rayonnement mondial.

Les affres de la jeunesse

Si l’on considère que la philosophie est une réflexion propre sur l’homme, la recherche et l’éclaircissement de sa vraie nature, alors Matsushita Kônosuke (1894-1989) était, à l’instar des philosophes grecs d’autrefois, lui aussi un véritable philosophe.

Son existence était dédiée à l’observation de l’être humain. Pourquoi s’est-il engagé sur cette voie de réflexion ? La réponse se trouve sans doute dans la perte tragique de sa famille.

La famille Matsushita, composée des deux parents et de leurs huit enfants, était une famille de notables dans son village. Cependant, quand Kônosuke a quatre ans, son père, négociant en riz, fait faillite. La famille perd tout, y compris sa maison et ses rizières. Le noyau familial se disloque, chacun devant désormais assurer sa propre subsistance. Kônosuke quitte son village natal de Wakayama à l’âge de neuf ans pour travailler dans le quartier marchand de Semba à Osaka.

C’est là qu’il apprend le métier de commerçant, et également des valeurs comme la compassion. Mais cela ne suffit pas pour autant à faire de lui un philosophe.

Avant ses vingt ans, il perd toute sa famille, décimée par la tuberculose, à l’exception d’une sœur. Deux fois, il lui arrive même d’avoir à enterrer deux membres de sa famille dans la même année. Une telle série de décès n’a pu que le pousser à s’interroger, à réfléchir sur la mort, la vie, l’existence et la nature de l’être humain.

Contraint de quitter l’école avant l’âge de dix ans, il ne pouvait trouver de réponse à ces questionnements ailleurs qu’en lui-même. La perte de ses proches et ses interrogations sur l’humain sont devenues un traumatisme fondateur, qui n’a certainement jamais quitté son esprit.

Responsabilité et respect de l’homme

C’est au terme d’une longue réflexion qu’il en arrivé à sa conclusion : « l’homme est grand », et « en chaque être humain se trouve un diamant ». Pour reprendre ses propres termes, « l’homme est le roi de la création ». Il a mis en forme sa réflexion à ce propos dans un livre intitulé Penser l’homme : pour une nouvelle vision de l’être humain (Institut PHP, 1972, non traduit).

Cette conclusion n’implique ni arrogance ni insolence. Car dans le même temps, Matsushita Kônosuke appelle à endosser les responsabilités qui vont avec. Celles-ci sont à la mesure du rôle et de son statut. Admettons que des scientifiques ou des religieux affirment que l’être humain est insignifiant, qu’il est coupable, qu’il est pareil au singe : il serait alors impossible de demander à l’homme d’endosser de grandes responsabilités. Le président d’une république est un être humain, tout comme ses citoyens, mais personne ne dira que leurs responsabilités sont les mêmes.

Pour Matsushita Kônosuke, c’est parce que les hommes se considèrent mutuellement comme une quantité négligeable que des guerres éclatent, c’est parce qu’ils se considèrent comme des singes qu’ils se tuent et se maltraitent. Mais si l’homme est vu comme une existence sacrée et digne, alors on éprouve envers autrui responsabilité et respect, et l’on évite les drames. La tragédie de notre époque est d’être prisonnier de l’idée reçue selon laquelle l’homme est coupable, insignifiant, et qu’il ne peut être tenu responsable que de peu de choses.

Quand on l’interrogeait sur sa philosophie, Matsushita Kônosuke répondait : « En un mot, c’est la valeur de l’humain. » Cette formule est un mot-clé crucial de sa vision de l’homme.

Trouver une valeur inestimable à autrui, aimer son prochain sans discrimination ni différence. Et se conduire de façon responsable. Bien entendu, de la même façon que l’homme a de la valeur, il en va de même pour toutes les choses de la création, qui doivent être respectées et, dans la mesure du possible, maintenues dans leur état d’origine.

  • [26.03.2018]

Né en 1940. Diplômé en sciences politiques de l’Université Keiô, docteur en économie. Ex-sénateur, ancien directeur de l’institut de recherche PHP, ancien directeur de Matsushita, ancien président de la commission du secrétariat du Cabinet pour la réforme régionale. Proche de Matsushita Kônosuke, le fondateur de Panasonic, auprès de qui il a travaillé et vécu pendant 23 ans, c’est l’un de ses fidèles disciples et porteurs de sa philosophie, sur laquelle il donne des conférences et publie des ouvrages toujours très appréciés.

Articles liés
Autres articles dans ce dossier
  • Donald Keene : une vie dévouée à la cause de la littérature japonaiseLe 24 février 2019, le grand spécialiste de la littérature et de la culture japonaises Donald Keene est mort à Tokyo, à l’âge de 96 ans. Tout au long de sa vie, il s’est efforcé de diffuser la langue et la civilisation japonaises dans les pays anglophones, comme son contemporain René Sieffert (1923-2004) en France. Cet article retrace le parcours exceptionnel d’un érudit doublé d’un traducteur hors pair. Tout a commencé il y a près de 80 ans, le jour où dans une librairie de New York, il a acheté un exemplaire du Dit du Genji traduit en anglais, un monument de la littérature japonaise.
  • Honda Sôichirô, l’homme qui a bâti l’empire Honda de ses « propres mains »Un homme à la poursuite de ses rêves avec une formidable énergie qu’il savait transmettre aux autres. Un chef d’entreprise hors norme, qui, en valorisant absolument tous ses employés, a donné une envergure mondiale à Honda Motor, la firme qu’il a créée. Voilà en quelques mots comment on pourrait présenter Honda Sôichirô.
  • Le voyage de Lafcadio Hearn au cœur de l’esprit japonaisLafcadio Hearn (1850-1904), alias Koizumi Yakumo, est connu pour les écrits qu’il a publiés sur le Japon à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, notamment ses réécritures d’histoires de fantômes. Son arrière-petit-fils Koizumi Bon revient sur la vie de son célèbre ancêtre.
  • Les « cinq génies de Chôshû » et la fondation d’un État moderne au JaponPeu avant la Restauration de Meiji (1868), cinq jeunes samouraïs du fief de Chôshû, la préfecture actuelle de Yamaguchi, se sont rendus clandestinement en Angleterre. À leur retour, ces intrépides jeunes gens sont devenus des personnages majeurs de l’histoire du Japon, en contribuant largement à la modernisation de l’Archipel grâce aux connaissances et aux compétences linguistiques qu’ils avaient acquises durant leur séjour à l’étranger.
  • Saigô Takamori, le « dernier samouraï » de l’histoire du JaponSaigô Takamori est l’un des personnages les plus populaires de l’histoire du Japon moderne, notamment en tant qu’incarnation du mythe du héros vaincu. Voici un aperçu du parcours tragique et contrasté de ce guerrier d’origine modeste qui a été l’un des principaux artisans de la Restauration de Meiji (1868). À l’occasion des 150 ans de cet événement historique, penchons-nous à nouveau sur cette existence hors du commun.

Nippon en vidéo

Derniers dossiers

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone