Dossier spécial Les grandes figures historiques du Japon
Les « cinq génies de Chôshû » et la fondation d’un État moderne au Japon

Kashihara Hiroki [Profil]

[10.10.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | العربية |

Peu avant la Restauration de Meiji (1868), cinq jeunes samouraïs du fief de Chôshû, la préfecture actuelle de Yamaguchi, se sont rendus clandestinement en Angleterre. À leur retour, ces intrépides jeunes gens sont devenus des personnages majeurs de l’histoire du Japon, en contribuant largement à la modernisation de l’Archipel grâce aux connaissances et aux compétences linguistiques qu’ils avaient acquises durant leur séjour à l’étranger.

À l’heure actuelle, le Japon est considéré comme une grande puissance économique et comme l’un des pays les plus développés du monde. Mais avant d’en arriver là, il est passé par plusieurs phases dont la plus déterminante a été celle de sa modernisation aussitôt après la Restauration de Meiji. Les « cinq génies de Chôshû » ont alors joué un rôle capital dans la mise en place des infrastructures de base d’un État moderne.

Des passagers clandestins avides d’aller s’instruire en Europe

Le 27 juin 1863, cinq jeunes hommes du fief de Chôshû embarquèrent clandestinement à Yokohama sur un bateau d’une maison de commerce britannique avec l’intention de se rendre à Londres. À cette époque, les départs à l’étranger étaient extrêmement difficiles car punis par le gouvernement japonais.

Le petit groupe était composé de Itô Hirobumi (1841-1909), Inoue Kaoru (1835-1915), Inoue Masaru (1843-1910), Endô Kinsuke (1836-1893) et Yamao Yôzô (1829-1917) qui ont tous occupé des postes politiques et économiques de premier plan dans le Japon de l’époque Meiji (1868-1912). Les cinq passagers clandestins, fortement encouragés dans leur démarche par les dirigeants du fief de Chôshû, avaient l’ambition d’aller étudier sur place les techniques occidentales les plus modernes et de s’initier aux relations internationales. Pour reprendre l’expression d’Inoue Kaoru, ils voulaient devenir des « instruments vivants » capables de faire progresser le mouvement « révérer l’empereur et expulser les barbares » (sonnô-jôi) dont leur fief avait pris la tête.

Une fois arrivés à bon port, les cinq apprirent l’anglais, visitèrent diverses installations et étudièrent la chimie analytique au Collège universitaire (University College) de Londres (UCL). Itô Hirobumi et Inoue Kaoru retournèrent au Japon au bout de quelques mois, après avoir appris que la ville de Shimonoseki, située dans le fief de Chôshû, avait été bombardée par une coalition de forces navales étrangères pour permettre aux navires occidentaux d’accéder aux détroits de la région. Les trois autres restèrent plus longtemps afin de continuer leur formation scientifique. Endô Kinsuke rentra au début de l’année 1866 et les deux derniers membres du groupe, en 1869. Inoue Masaru profita de son séjour pour passer un diplôme de l’UCL et visiter des installations ferroviaires et minières. Quant à Yamao Yôzô, il se rendit à Glasgow, en Ecosse, où il consacra ses journées à travailler en tant qu’élève ingénieur sur un chantier naval et ses soirées, à étudier les sciences et leurs applications au Collège Anderson (Anderson’s College).

Les « cinq génies de Chôshû » lors de leur séjour à Londres. Chacun d’eux a été qualifié par la suite de « père » pour sa contribution personnelle à la modernisation du Japon. Endô Kinsuke (derrière à gauche) est ainsi devenu le « père de la Monnaie » ; Inoue Kaoru (devant à gauche), le « père de la diplomatie » ; Inoue Masaru (au centre), le « père des chemins de fer » ; Itô Hirobumi (derrière à droite), le « père du Cabinet » ; et Yamao Yôzô (devant à droite), le « père de l’ingénierie ». (Photo avec l’aimable autorisation du musée de Hagi)

  • [10.10.2018]

Né à Osaka en 1978. Maître de conférences au département d’économie de l’Université du Kansai depuis 2015. Titulaire d’un diplôme en sciences politiques (2001) et d’un doctorat en sciences politiques (2008) obtenus à l’Université Keiô. Auteur de différents ouvrages dont Meiji no gijutsu kanryô : kindai nihon o tsukutta chôshû goketsu (Les technocrates de Meiji : les cinq génies qui ont bâti le Japon moderne, Chûkô shinsho, 2018).

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