L’offensive diplomatique chinoise et ses conséquences

Shiraishi Takashi [Profil]

[23.08.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

L’ASEAN au risque de l’offensive diplomatique de la Chine

La réunion des ministres des Affaires Étrangères de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) ainsi que diverses réunions connexes se sont tenues du 9 au 13 juillet 2012 à Phnom Penh, le Cambodge assurant actuellement la présidence de l’ASEAN. Le 9 juillet, la réunion des ministres des Affaires Étrangères s’est trouvée bloquée sur un problème de qualification de l’affrontement en cours de radicalisation entre le Vietnam, les Philippines et la Chine sur la question de la mer de Chine méridionale. Pour la première fois depuis la fondation de l’ASEAN en 1967, les pays participants ont renoncé à adopter une déclaration commune.

Après la réunion, Marty Natalegawa, le ministre indonésien des Affaires Étrangères, s’est entretenu avec ses homologues Pham Binh Minh (Vietnam), Del Rosario (Philippines) et Hor Namhong (Cambodge), pour finalement parvenir à la publication le 20 juillet d’une déclaration commune et maintenir une unité de principe de l’ASEAN. Cette déclaration a rappelé 6 points fondamentaux, parmi lesquels le respect de la convention des Nations Unies sur le droit maritime, et le projet à court terme d’établissement d’un code de bonne conduite dans la mer de Chine méridionale. Il n’en demeure pas moins que pour le Vietnam, les Philippines et les autres pays opposés à la Chine sur la question de la mer de Chine méridionale, il est décidément devenu très difficile de jouer de l’ASEAN comme d’un « levier » en matière de relations régionales.

Ces derniers mois, la Chine s’était montrée très active auprès du Cambodge afin d’éviter que la série des réunions de l’ASEAN Plus (Forum régional de l’ASEAN [ARF] ou Sommet des chefs d’États et de gouvernement de l’Asie orientale [EAS]) ne se radicalisent à son désavantage sur la question de la mer de Chine méridionale : Ainsi, juste avant le sommet de l’ASEAN à Phnom Penh en avril dernier, le président Hu Jintao s’était rendu au Cambodge, à qui il avait accordé plusieurs prêts à faible intérêt et aides gratuites pour un total de 450 millions de yuans (71 millions de dollars). En mai, lors de la réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN, le ministre chinois de la défense Liang Guanglie avait fait le déplacement pour signer un document d’aide gratuite à hauteur de 120 millions de yuans. Puis en juin, He Guoqiang, secrétaire du Comité Central et n°8 dans l’organigramme du Parti Communiste chinois s’était rendu à Phnom Penh et avait rencontré le Premier Ministre Hun Sen pour signer un document de prêt de 420 millions de dollars et la fourniture de deux avions.

L’absence de déclaration commune des ministres des Affaires Étrangères sur la question de la mer de Chine méridionale est sans nul doute le résultat de cette offensive diplomatique de la Chine. Immédiatement après cette réunion, le 10 juillet, Yang Jiechi, ministre chinois des Affaires Étrangères a exprimé au Premier Ministre cambodgien Hun Sen sa gratitude de ce que le Cambodge respectait « les intérêts essentiels » de la Chine. Probablement voulait-il exprimer sa satisfaction de voir sa manœuvre couronnée de succès. Manœuvre on ne peut plus limpide, en effet.

Le sens de l’offensive diplomatique de la Chine dans les relations internationales en Asie orientale

Quelle signification ces développements ont-ils pour les relations internationales en Asie orientale ?

Cela est indéniablement un résultat à court terme engrangé par la diplomatie chinoise. Depuis le Forum régional ARF qui s’était tenu à Hanoi en juillet 2010, les rencontres de l’ASEAN Plus s’étaient avérées d’efficaces « leviers » pour les pays comme le Vietnam et les Philippines en conflit avec la Chine sur la question de la mer de Chine méridionale. C’est pour cette raison, lors du sommet ASEAN-Chine de novembre 2011, que la Chine avait donné son accord à l’élaboration d’un « code de conduite » à valeur contraignante sur la question de la mer de Chine méridionale. Mais les consultations qui devaient conduire à l’élaboration de ce code ont été ajournées par la dernière réunion des ministres des Affaires Étrangères ASEAN-Chine. En d’autres termes, le Vietnam et les Philippines n’ont pas réussi à utiliser l’ASEAN comme un « levier ». C’est la Chine qui l’a fait. Cela représente sans aucun doute un accomplissement pour la Chine.

Néanmoins, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pu jouer du « levier » diplomatique de l’ASEAN que le Vietnam ou les Philippines vont renoncer à internationaliser la question de la mer de Chine méridionale, contrairement à ce que la Chine leur demande, ni à plus forte raison qu’ils vont se taire devant les assertions de la Chine à faire usage de la force sur la question des eaux territoriales en mer de Chine orientale, des zones économiques exclusives, ou du plateau continental. Si l’ASEAN ne fonctionne plus comme « levier » pour eux, ils sauront en trouver d’autres.

Depuis l’an dernier, les États-Unis participent aux Sommets de l’Asie orientale. En outre, récemment, le gouvernement des États-Unis a mis en place une nouvelle stratégie de défense basée sur le renforcement de leur présence militaire en Asie-Pacifique. Devant cette situation, le Secrétaire américain de la Défense Leon Panetta, lors d’une Conférence sur la sécurité en Asie (parrainé par l’Institut international pour les études stratégiques de Londres) à Singapour en juin dernier, a clarifié l’extension de la présence militaire américaine dans la région Asie-Pacifique jusqu’à un rapport de 60 à 40 des navires de guerre américains dans l’océan Pacifique par rapport à ceux déployés dans l’Atlantique avant 2020, le maintien de 6 porte-avions dans l’océan Pacifique, ainsi que le déploiement de navires de combat littoral (LCS) équipés de capacités anti-sous-marins.

Ce renforcement de la présence militaire américaine est très bienvenu pour les pays qui sont en conflit avec la Chine sur la question de la mer de Chine méridionale, comme le Vietnam et les Philippines. Ainsi, c’est de façon tout à fait évidente que le gouvernement philippin a commencé de réfléchir avec le gouvernement américain à un renforcement de l’alliance entre les deux pays, incluant l’usage des bases américaines aux Philippines pour le déploiement des navires militaires U.S. En outre, Leon Panetta a clairement fait savoir lors d’une visite à la baie de Cam Ranh au Vietnam en Juin, que les deux pays coopéreraient pour améliorer les capacités de défense du Vietnam.

Le Japon aussi examine la fourniture de navires de patrouille aux Philippines, à la Malaisie et au Vietnam, afin de renforcer les organes de sécurité maritime des pays de la région. La coopération militaire des pays de l’ASEAN progresse. Les marines des Philippines et du Vietnam ont convenu d’approfondir leur coopération militaire, en organisant des exercices militaires conjoints dans la mer de Chine méridionale. Dans les eaux autour des îles Natuna, en Indonésie, les marines de quatre pays : Indonésie, Philippines, Vietnam et Brunei envisagent d’effectuer des patrouilles communes contre le braconnage.

Le cadre de coopération régionale pour la sécurité se déplacerait vers l’Asie-pacifique

Dans cette situation, voici ce que l’on peut dire : La Chine, lors de la réunion des ministres des Affaires Étrangères de l’ASEAN, a réussi à annuler la fonction de « levier » diplomatique de l’ASEAN. En conséquence, l’ASEAN n’a pas d’autre choix que de « se réinventer » si elle veut continuer à siéger sur « le siège du conducteur » de la coopération en Asie orientale dans l’avenir. Que faire ? Si la coopération dans le domaine de la sécurité ne fonctionne pas, il faudra avancer sur le terrain de la coopération économique. En d’autres termes, la création de la Communauté Économique de l’ASEAN pour 2015 devient une question de plus en plus importante.

D’autre part, si l’ASEAN n’est plus légitime comme « levier », le Vietnam, les Philippines et même l’Indonésie et Singapour essaieront de trouver un équilibre avec la Chine en utilisant les États-Unis, le Japon, l’Australie, et même l’Inde comme « levier ». Naturellement, si la menace chinoise venait à s’intensifier, le cadre de coopération Asie-Pacifique gagnerait en importance par rapport au cadre de l’Asie orientale pour la gestion du risque régional. Les années 1990 avaient été l’ère de l’APEC (La Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) pour la zone océan Pacifique et Asie. Cependant, suite à l’opposition à l’intervention des États-Unis dans la crise économique asiatique de 1997-98, l’Asie orientale est devenue le principal cadre de la coopération régionale des années 2000. D’où la montée en puissance des réunions de l’ASEAN Plus durant cette période. Il n’est pas dit que ce cadre disparaîtra. Mais la « manœuvre » chinoise aura pour effet de déplacer les questions de sécurité vers un cadre principalement Asie-Pacifique.

Il découle de cette situation que la manœuvre de la Chine lors de la réunion des ministres des Affaires Étrangères de l’ASEAN, malgré son succès sur le court terme, résulte d’une politique à courte vue. Depuis 2000, la Chine avait profité du cadre de coopération régionale de l’ASEAN pour augmenter son poids propre tout en éliminant les États-Unis. Or aujourd’hui, c’est de Chine que vient le principal risque d’instabilité. L’incident a montré de façon manifeste que sa doctrine « Amitié et partenariat avec les voisins » est vite abandonnée quand elle se trouve en conflit avec des intérêts de souveraineté propre. L’influence de ce fait sur les relations internationales en Asie orientale n’est certainement pas négligeable.

(Ecrit en japonais à l’origine le 7 août 2012)

  • [23.08.2012]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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