La question mémorielle assombrit les relations du Japon avec ses voisins

Shiraishi Takashi [Profil]

[19.06.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

La présidente Park Geun-hye réclame une perception « correcte » de l’histoire

Les problèmes liés aux conflits idéologiques opposant le Japon et ses voisins à propos de l’histoire deviennent de plus en plus insolubles.

D’après les médias sud-coréens, la présidente Park Geun-hye a déclaré, lors de la réunion au sommet qu’elle a eue le 6 mai avec le président Barack Obama, que l’Asie du Nord-Est ne connaîtrait pas la paix tant que le Japon n’aurait pas une perception correcte de l’histoire. Deux jours plus tard, la dirigeante sud-coréenne a prononcé, lors d’une séance réunissant les deux chambres du Congrès des États-Unis, une allocution dans laquelle elle a dit ceci : « Les économies [de l’Asie du Nord-Est] ne cessent de progresser en termes de puissance et d’interdépendance. Pourtant, les divergences relatives à l’histoire sont de plus en plus grandes […] Or, là où la reconnaissance honnête de ce qui s’est passé hier est mise en échec, il ne peut y avoir de lendemain. »

Je n’arrive pas à comprendre à quoi voulait en venir la présidente Park en soulevant la question des perceptions japonaise et coréenne de l’histoire à l’occasion d’une visite aux États-Unis. Était-elle en train de suggérer que ce pays devait abroger son alliance avec l’Archipel ? Par perception « correcte » de l’histoire, c’est bien entendu le point de vue affiché par le gouvernement sud-coréen qu’elle entend. Mais je m’interroge sérieusement sur la « correction » de sa propre perception des efforts que les gouvernements du Japon comme de la Corée du Sud ont investi depuis les années 1990 dans la résolution du problème historique.

Comme je l’ai noté ici même en septembre dernier, le président sud-coréen Kim Dae-jung et le premier ministre japonais Obuchi Keizô ont publié en 1998 un communiqué commun, intitulé « Un nouveau partenariat entre le Japon et la République de Corée en vue du XXIe siècle », dans lequel on pouvait lire que les deux dirigeants partageaient l’idée que, pour que le Japon et la République de Corée puissent construire au XXIe siècle de solides relations d’amitié et de bon voisinage, il importait que les deux pays regardent le passé en face et développent des liens fondés sur la compréhension et la confiance mutuelles.

En revenant sur les relations entre le Japon et la République de Corée tout au long du siècle en cours, M. Obuchi a non seulement reconnu dans un esprit d’humilité le fait historique que le Japon avait, à une certaine époque du passé, infligé, à travers la colonisation, des dommages et des souffrances terribles au peuple de la République de Corée, mais encore exprimé ses profonds remords et ses sincères excuses pour ces comportements.

Quant au président Kim, il a reçu en toute sincérité cette reconnaissance de l’histoire formulée par M. Obuchi et n’a pas caché sa satisfaction. Il a en outre déclaré qu’il pensait que la situation présente demandait aux deux pays de surmonter les malheurs de leur histoire commune et de construire une relation tournée vers l’avenir, fondée sur la réconciliation et une coopération amicale et de bon voisinage.

Entre 2002 et 2010, des historiens des deux nations ont en outre mené, conformément aux termes d’un accord conclu en 2001 entre le président sud-coréen Roh Moo-hyun et le premier ministre japonais Koizumi Jun’ichirô, des études conjointes qui ont débouché sur la publication d’un rapport. En toute logique, si la présidente Park souhaite parler de perception correcte de l’histoire, il conviendrait que ses propos reposent sur une perception correcte de l’histoire de ces efforts bilatéraux.

Le vice-premier ministre se rend à Yasukuni

Au Japon, dans le même temps, le vice-premier ministre Asô Tarô s’est rendu au sanctuaire Yasukuni le 21 avril, à l’occasion du festival de printemps de cette institution shintô consacrée au culte des esprits des Japonais morts à la guerre. Ce geste est d’autant plus surprenant que M. Asô avait précédemment recommandé que l’esprit des criminels de guerre de classe A, qui faisait jusque-là l’objet d’un culte à Yasukuni, en soient exclus. Mais, comme on pouvait s’y attendre, le premier ministre Abe Shinzô s’est senti tenu d’exprimer son soutien à la visite de M. Asô, plutôt que d’en relativiser l’importance en la présentant comme l’initiative indépendante d’un membre de son cabinet. Bien que M. Abe se soit lui-même abstenu de toute visite à Yasukuni au cours de son mandat actuel de premier ministre, inauguré en décembre dernier, il a déclaré publiquement qu’il regrettait profondément de na pas s’être rendu au sanctuaire pendant son précédent mandat (septembre 2006 – septembre 2007). Trois jours après la visite de M. Asô, M. Abe a dit devant la commission du budget de la Chambre haute : « C’est une chose tout à fait naturelle que d’exprimer de la vénération pour l’esprit des soldats qui ont sacrifié leur vie précieuse pour le salut de la nation. Les membres de mon cabinet ne cèderont à aucune sorte d’intimidation. Je suis le garant de leur liberté. »

Avant cela, Le premier ministre Abe avait exprimé son intention de marquer le soixante-dixième anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, qui interviendra en 2015, en prononçant une « déclaration Abe » orientée vers l’avenir et basée sur une nouvelle formulation de la « déclaration Murayama [EN] » de 1995 (prononcée par Murayama Tomiichi, alors premier ministre), qui reconnaissait la domination coloniale et l’agression exercée par le Japon et présentait des excuses. C’est sans doute avec cette idée en tête que le premier ministre, s’exprimant devant la commission du budget de la Chambre haute, a déclaré le 22 avril : « Il ne faudrait pas croire que [mon gouvernement] s’en tienne à la lettre [de la déclaration Murayama]. » Après quoi il a affirmé le lendemain qu’il n’existe pas de définition établie du mot « agression », et ajouté que son emploi dans les relations internationales dépend du point de vue du pays concerné. Mais il a amendé ses propos le 15 mai devant la commission du budget de la Chambre haute en disant que le gouvernement Abe se trouvait en situation d’hériter des déclarations prononcées par les cabinets précédents. Il a en outre noté que, puisque tous les propos qu’il pourrait tenir sur les perceptions de l’histoire étaient susceptibles de se transformer en enjeux diplomatiques, il valait mieux laisser aux historiens le soin de débattre de ces questions.

Les points de vue révisionnistes sur l’histoire qu’on entend s’exprimer au Japon ne trouvent pratiquement aucun soutien sur la scène internationale. Plus les perceptions de l’histoire font l’objet d’une controverse entre politiciens, plus elles prennent un caractère politique. Et, quand un vice-premier ministre se rend à Yasukuni, ce processus de politisation progresse encore d’un pas. C’est ainsi que l’esprit de la déclaration conjointe de 1998 entre le Japon et la Corée du Sud s’est éteint, de même que les efforts entrepris par les équipes d’historiens nippo-sud-coréens et nippo-chinois qui ont mené des recherches conjointes dans la première décennie de ce millénaire. Comme le premier ministre Abe a fini par l’admettre, mieux vaut laisser aux historiens le soin de débattre des questions liées aux perceptions de l’histoire. Et n’oublions pas que les paroles et les actes des politiciens et des hauts responsables de l’État ayant trait au domaine historique nuisent à la confiance que la communauté internationale accorde au Japon.

Si le gouvernement japonais souhaite aller plus loin dans le traitement de cette question, il ferait bien de mettre sur pied un programme de promotion de la recherche sur la domination coloniale, les guerres, les révolutions et les contre-révolutions dans l’Asie du XXe siècle. Il lui faudrait à cette fin désigner un comité de sélection constitué de personnes jouissant d’une haute réputation d’intégrité sur la scène internationale et les charger de rédiger un bulletin savant contenant des rapports vérifiés par les pairs sur les résultats de recherche rédigés en au moins trois langues choisies entre l’anglais, le japonais, le coréen et le chinois.

Un article du Quotidien du peuple remet en question la souveraineté du Japon sur Okinawa

Le 8 mai, le Quotidien du peuple, organe du Comité central du Parti communiste chinois, a publié un article écrit par deux universitaires, Zhang Haipeng et Li Guoqiang, de l’Académie chinoise des sciences sociales, et intitulé « À propos du Traité de Maguan et de la question des îles Diaoyu ». Les deux auteurs s’appuient sur quelques passages sélectionnés d’un article de Hamakawa Kyôko écrit en 2007 et intitulé « Senkaku shotô no ryôyûken o meguru ronten » (Les points litigieux en ce qui concerne la souveraineté sur les îles Senkaku, Chosa to jôhô 565) pour soutenir que le Japon a volé les Senkaku (appelées îles Diaoyu par les Chinois) à la Chine de la dynastie Qing et « légitimisé » ce vol à l’issue de la guerre sino-japonaise de 1894-1895 grâce au traité de Shimonoseki (appelé traité de Maguan par les Chinois), alors que la Chine avait placé ces îles sous la tutelle de Taiwan et exerçait depuis longtemps un contrôle effectif sur elles.

Cette partie de l’article n’avait rien de surprenant, mais les auteurs ouvraient ensuite une véritable boîte de Pandore en exposant la vision chinoise de l’histoire et les revendications territoriales de Pékin. Au Japon et ailleurs dans le monde, c’est le passage suggérant que l’appartenance des îles Ryûkyû (préfecture d’Okinawa) au Japon devait être « réexaminée » qui a fait beaucoup de bruit.

Zhang Haipeng et Li Guoqiang n’affirment pas qu’Okinawa appartient à la Chine, mais ils remettent son statut en question. On trouvera ci-dessous un condensé de leur exposé, fondé sur la version japonaise de leur article publiée sur le site Internet du Quotidien du peuple :

L’intégration des îles Diaoyu dans le territoire de la préfecture d’Okinawa est liée à la guerre de Jiaowu (la guerre sino-japonaise de 1894-1895) et à la « Disposition de Ryûkû ». Okinawa était à l’origine le site du royaume de Ryûkû, un royaume indépendant, État vassal de la Chine sous la dynastie des Ming et des Qing. Dès le début, ses dirigeants avaient reçu l’investiture des empereurs Ming et, par la suite, les empereurs avaient continué d’envoyer des missions d’investiture à Ryûkû. Après la Restauration de Meiji (1868), le Japon s’est livré à des actes d’agression à l’encontre de la Corée, de Ryûkyû et de la Chine. La conquête de Taiwan et l’agression contre Ryûkû se sont produites simultanément. En 1875, l’empereur du Japon a exigé de Ryûkû qu’il tranche ses liens de vassalité avec la Chine des Qing. Deux ans plus tard, He Ruzhang, ministre chinois au Japon, écrivait : « [Le Japon] ne se contentera pas de l’arrêt du tribut, il va inexorablement détruire Ryûkû, dont la chute affectera la Corée. » En 1879, le gouvernement japonais a annexé le royaume et l’a rebaptisé « préfecture d’Okinawa ». Le gouvernement des Qing a protesté et des négociations ont eu lieu entre les deux pays à propos de Ryûkû. Mais en 1887, quand le chef du Zongli Yamen (le ministère chinois des Affaires étrangères) souleva la question de Ryûkû devant l’ambassadeur du Japon, Tokyo n’en tint aucun compte et, en 1895, le traité de Maguan entérina l’annexion par le Japon de Taiwan et des îles qui en dépendaient (dont les Diaoyu), des îles Penghu (Pescadores) et de Ryûkû. En 1941, quand la Chine déclara la guerre au Japon, elle abrogea le traité de Maguan. Par la suite, Tokyo accepta les clauses de la Déclaration du Caire et de la Déclaration de Potsdam au titre desquelles il restituait à la Chine l’archipel de Taiwan et les îles Penghu. Mais peut-être le temps est-il venu de revenir sur la question historique non résolue des îles Ryûkû.

(Retranscription d’extraits de l’article de Zhang Haipeng et Li Guoqiang publiés le 9 mai en traduction japonaise sur le site Internet du Quotidien du peuple)

En résumé, la déclaration des deux universitaires peut se formuler ainsi : le royaume de Ryûkû était un État vassal de la Chine à l’époque des Ming et des Qing et, même après la « Disposition Ryûkû » (la création de la préfecture d’Okinawa), la possession des îles Ryûkû est restée un objet de litige entre le Japon et la Chine. Les îles ont été « volées » à la Chine aux termes du traité de Shimonoseki (Maguan), que la Chine a abrogé en 1941. Les conditions de l’accord conclu après guerre et imposé par les alliés dans la Déclaration du Caire (1943) et la Déclaration de Potsdam (1945), acceptées par le Japon, autorisent la Chine à revendiquer les Ryûkû. Quant aux îles Senkaku, il est encore plus clair qu’elles appartiennent à la Chine.

La Déclaration de Potsdam stipulait que « la souveraineté japonaise se limitera aux îles de Honshu, Hokkaido, Kyushu, Shikoku et diverses petites îles que nous déterminerons ». Au nombre des « petites îles », figurait Okinawa, qui, par voie de conséquence, a quitté la tutelle américaine pour la tutelle japonaise en 1972. Pas un mot là-dessus ne figure dans l’article de MM. Zhang et Li. Outre cela, leur argumentation s’enracine dans l’idée que la Chine est en droit, si elle le souhaite, de présenter des revendications aux pays qui étaient ses vassaux sous les dynasties Ming et Qing. Quelle signification cela a-t-il pour des pays comme la Thaïlande, le Vietnam et Myanmar (la Birmanie), qui, à cette époque, ont payé tribut à la Chine et reçu en échange l’investiture de ses dirigeants ? Et qu’en est-il de la Corée, dernier État vassal de la Chine jusque dans les années 1880, époque où Yuan Shikai, représentant de Pékin à Séoul, se qualifiait lui-même de « résident impérial » à l’instar des représentants impériaux britanniques en Inde et considérait la Corée non pas comme un État tributaire mais comme un « protectorat » ? Il semble que les Chinois fassent de la recherche historique un usage sélectif et l’instrumentalisent à des fins politiques.

Les habitants d’Okinawa ont une mauvaise opinion de la Chine

Sur la Toile, certains internautes ont pu soutenir que le cas de pays comme la Thaïlande ou le Vietnam diffère de celui d’Okinawa, dans la mesure où ce sont des États indépendants, et qu’il faudrait donc accorder son indépendance à Okinawa. Il est instructif à cet égard de se pencher sur l’élection de 2006 du gouverneur d’Okinawa et de consulter les résultats d’une étude menée par le gouvernement de cette préfecture en novembre-décembre de l’année dernière. Yara Chôsuke, le président du Parti pour l’indépendance de Ryûkû, qui s’est porté candidat lors du scrutin de 2006, a obtenu 6 220 voix, soit 0,93 % des suffrages exprimés. Quant à l’enquête, qui concernait le point de vue des habitants d’Okinawa sur la Chine et Taiwan, ses résultats ont été publiés dans le numéro du 9 mai du Okinawa Times. Les impressions « favorables » ou « plus ou moins favorables » de la Chine représentaient 9,1 % des personnes interrogées, contre 89,0 % d’impressions « défavorables » ou « plus ou moins défavorables ». En ce qui concerne Taiwan, en revanche, il y avait 78,2 % de réponses positives et 19,2 % de réponses négatives. À titre de comparaison, dans une étude à l’échelle de la nation menée en avril-mai 2012 par le Genron NPO, 15,6 % des personnes interrogées ont exprimé une opinion positive ou plus ou moins positive de la Chine et 84,3 % une opinion négative ou plus ou moins négative.

(D’après un original en japonais daté du 20 mai 2013)

  • [19.06.2013]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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