Diplomatie chinoise des sommets et géopolitique de la région Indo-Pacifique

Shiraishi Takashi [Profil]

[16.12.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Sommets entre chefs d’État de la zone Asie-Pacifique : quels résultats ?

Début octobre s’est tenu sur l’île de Bali, en Indonésie, le sommet du forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) et une autre session de négociations entre chefs d’États autour du Partenariat transpacifique (TPP). À Brunei a eu lieu le sommet de l’ASEAN, ainsi que celui de l’ASEAN Plus.

Toutes ces discussions ont globalement produits les résultats attendus. Le sommet de l’APEC a  entériné l’objectif de créer la zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique (FTAAP), mais l’adoption d’une feuille de route pour les négociations du TPP a été remise à plus tard. Cela s’explique probablement partie par l’annulation, suite au shut-down du gouvernement américain, de la visite en Asie que devait effectuer Barack Obama, le président américain. Son absence a été amplement commentée par les médias japonais. Le sommet des dirigeants de l’Asie de l’Est a convenu de lancer rapidement les négociations vers un partenariat économique régional complet en Asie de l’Est, centré sur l’ASEAN. Sur le sujet des problèmes de souveraineté en mer de Chine méridionale, l’élaboration des mesures du cadre d’action fondé sur l’accord entre la Chine et l’ASEAN a été salué, et les dirigeants ont souligné l’importance d’appliquer la Déclaration de conduite des parties en Mer de Chine du Sud, adoptée en 2002..

La diplomatie chinoise des sommets change-t-elle la géopolitique ?

La Chine a, pendant la même période, mené une diplomatie de sommets extrêmement active. Le 2 octobre, Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, s’est entretenu à Djakarta avec son homologue indonésien, Susulo Bambang Yudhoyono, et les deux chefs d’État ont convenu de renforcer leurs coopération militaire. Le 4 octobre, Xi Jinping a rencontré le premier ministre malaisien, Najib Razak, et s’est entendu avec lui pour renforcer leurs relations, y compris dans le domaine militaire. Du 13 au 15 octobre, le premier ministre chinois Li Keqiang s’est rendu au Vietnam, et a obtenu un accord sur la création d’un groupe de travail Chine-Vietnam sur le développement conjoint de la mer de Chine du Sud. Enfin, le 23 octobre, il s’est entretenu avec le premier ministre indien, Manmohan Singh, en visite en Chine. Les deux hommes ont signé un accord de coopération sur la défense.

On a pu lire dans les médias des commentaires affirmant que la diplomatie des sommets pratiquée par la Chine reflète un changement des relations géopolitiques entre la Chine d’une part, et l’Asie du Sud-Est et l’Inde de l’autre. Cette conclusion semble prématurée. Tant que la Chine essaiera de modifier la situation par la force en agissant de manière hégémonique vis-à-vis  des litiges sur les îles de la mer de Chine méridionale comme des autres problèmes, elle ne pourra que rencontrer des réactions négatives et des résistances.

Le Vietnam, qui construit avec la Russie dans la baie de Cam Ranh un chantier naval de réparations et de maintenance pour les navires des flottes étrangères, a décidé de lui acheter des sous-marins  et de construire une base de sous-marins. Lors du sommet de l’APEC à Bali, le premier ministre japonais a aussi rencontré Truong Tân Sang, président du Vietnam. Les deux hommes se sont entendu pour promouvoir leur solidarité dans le domaine de la stabilité et de la sécurité maritime. L’Indonésie, elle, construit une base sous-marine dans la baie de Palu, sur l’île de Sulawesi, un centre important des routes maritimes liant le Pacifique à l’océan Indien, qui sera opérationnelle à la fin de l’année. Ce pays qui a aujourd’hui deux sous-marins compte porter ce nombre à dix d’ici 2024 et prévoit aussi d’acheter 8 hélicoptères américains Apache. L’Inde s’est équipée l’an passé d’un sous-marin nucléaire de fabrication russe et a mis à l’eau en août dernier le premier porte-avions de fabrication indienne. Elle doit aussi recevoir livraison ce mois-ci d’un porte-avions de fabrication russe. M. Singh, le premier ministre indien, et M. Poutine, président russe se sont rencontrés fin octobre et ont convenu de renforcer leur coopération militaire, notamment en développant conjointement un chasseur de cinquième génération.

Enfin, l’annulation de la tournée en Asie du président Obama ne signifie pas que la stratégie américaine d’accorder la priorité à l’Asie a changé. Dans le cadre de leur politique de « rebalance », rééquilibrage, les États-Unis qui jusqu’à présent déployaient leur flotte également entre l’Atlantique et le Pacifique ont décidé d’adopter un ratio de 40 à 60 en faveur du Pacifique d’ici à 2020, afin d’augmenter leur présence dans la région Asie-Pacifique, et prévoient d’y introduire des sous-marins d’attaque, des chasseurs de cinquième génération, et des missiles de croisière d’un nouveau type. Le nombre de porte-avions américains dans le Pacifique sera maintenu à 6, et la flotte américaine dans le Pacifique sera complétée par des Littoral Combat Ships, des frégates ayant des capacités de lutte contre les sous-marins. De plus, lors des manœuvres conjointes dans la région Pacifique, de plus en plus de bâtiments américains visitent les ports étrangers.

Le Japon, pour sa part, fournit, dans le cadre de son aide publique au développement (APD), des patrouilleurs aux Philippines, à la Malaisie et au Vietnam pour les aider à renforcer leur défense maritime. Le document conjoint États-Unis – Japon de 2012 relatif à la révision du plan de redéploiement de l’armée américaine parle de « l’utilisation stratégique de l’APD » vis-à-vis des pays riverains de la zone Asie-Pacifique, une politique intimement liée au rééquilibrage américain. Pour comprendre les changements géopolitiques de la région Asie-Pacifique, ou Indo-Pacifique comme on le dit ces derniers temps, il faut s’intéresser à ces évolutions. La diplomatie chinoise des sommets peut de ce point de vue être envisagée comme un moyen de limiter les dommages, en remédiant aux problèmes créés par la posture hégémonique qu’adopte la Chine depuis 2008.

Des critères communs d’évaluation des risques des accidents nucléaires

Selon le quotidien économique japonais Nihon Keizai Shimbun du 31 octobre dernier, des rencontres au niveau gouvernemental auront lieu en novembre entre le Japon et les États-Unis afin de définir des critères communs d’évaluation des risques des accidents nucléaires. Il s’agit de discuter des mesures conjointes basées sur l’accord de coopération concernant les utilisations pacifiques de l’énergie atomique qui lie les deux pays, en tirant les leçons de l’accident à la centrale nucléaire Fukushima Dai-Ichi de TEPCO, dans la perspective de la révision de ce traité, prévue pour 2018, avec pour objectif l’inclusion de critères chiffrés des risques, tsunamis, tremblements de terre, incendies, que présentent de tels accidents. Cela comprend le dessein de partager des données. Il s’agit, grâce à l’introduction de l’évaluation probabiliste des risques, de réviser les critères réglementaires de la production électro-nucléaire définis en juillet dernier par l’Autorité de régulation nucléaire, une fois terminé le processus de comparaison et d’ajustement avec les critères utilisés par le gouvernement américain qui se sert de cette évaluation depuis 1995.

J’ai déjà souligné ici il y a quelque temps que laisser de fait l’Autorité de régulation nucléaire décider de la politique énergétique du Japon fait problème puisque la sécurité du nucléaire n’est pas seulement une question nationale mais internationale. Je ne me répéterai pas ici, mais il y a un autre aspect sur lequel je souhaite attirer l’attention. La loi créant l’Autorité de régulation nucléaire stipule qu’elle « sera chargée de l’élaboration et de l’application des mesures nécessaires pour garantir la sécurité de l’utilisation de l’énergie nucléaire en se fondant sur des critères internationalement reconnus. »  J’estime pour ma part que ce serait mieux de ne pas attendre cinq ans pour introduire l’évaluation probabiliste des risques mais je me réjouis de l’avancée que représente cette initiative destinée à définir les critères de sécurités des centrales nucléaires, initiative qui reflète probablement les préoccupations des États-Unis quant aux possibles répercussions sur le monde de cette attitude du Japon et particulièrement des orientations des études de sécurité de l’ARN.

(D’après un original écrit en japonais le 12 novembre 2013.)

  • [16.12.2013]

Obtient son doctorat en histoire à l’Université Cornell aux Etats-Unis. Actuellement président du Collège doctoral de recherche politique (GRIPS), président de l’Institut des Economies en Développement, Organisation Japonaise du Commerce Extérieur et membre exécutif du Conseil pour les Politiques des Sciences et des Technologies, Bureau du Cabinet du Premier ministre. Ses travaux incluent Teikoku to sono genkai (L’Empire et ses limites) et Beyond Japan : The Dynamics of East Asian Regionalism (coédition). Conseiller senior du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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