En vue d’un soutien stratégique aux études japonaises à l’étranger

Kawashima Shin [Profil]

[04.11.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Trois problèmes

Le domaine des études japonaises dans les autres pays est actuellement en pleine mutation pour des raisons diverses. Je voudrais évoquer ici les problèmes majeurs qui en découlent à partir de ce que j’ai appris auprès des chercheurs et des professeurs travaillant dans ce domaine.

Le premier de ces problèmes, c’est que l’intérêt pour le Japon ne porte plus sur l’économie, la culture et la littérature traditionnelles du pays mais qu’il s’est brusquement concentré sur la culture dite « soft », comme les animés et les jeux. Rien de très nouveau en cela si ce n’est que cet intérêt s’est désormais imposé comme courant majeur. Il n’y a rien à redire au fait que les étudiants intéressés par le Japon à travers les animés et les jeux s’inscrivent aux cours de japonais pour apprendre la langue. Mais l’écart entre l’image qu’ils se font de l’archipel et le vrai Japon ne peut pas être nié. Le problème est donc de savoir comment intervenir pour que cet intérêt vis-à-vis de la culture soft mène à des études plus approfondies sur le Japon.

Le deuxième problème, qui est particulièrement prononcé dans les institutions en Europe et en Amérique du Nord, c’est que les recherches et l’enseignement sur le Japon font partie des études sur l’Asie. Les études chinoises et coréennes ont été intégrées dans ce domaine plus large et, dans certains cas, les cours ou les postes d’enseignants en japonais ne peuvent pas être maintenus. On a même été jusqu’à demander à des spécialistes du Japon de donner des cours sur la Chine. En effet, l’intérêt pour la Chine ne fait qu’augmenter dans les pays occidentaux et le nombre d’entreprises japonaises données en exemple dans les cours des écoles de commerce a nettement diminué par rapport aux années 1980. Dans ce sens, il serait nécessaire de réfléchir à la valeur et à la signification des études japonaises et d’apporter les révisions nécessaires.

Le troisième problème, c’est la différence entre les centres d’intérêt des chercheurs au Japon et à l’étranger et le manque de communications entre eux. Ceci est en relation avec le fait que les « études japonaises » ne sont pas considérées comme un domaine particulier au Japon, sauf dans certains établissements comme le Centre International de Recherche sur les études japonaises. A la différence des autres pays, où elles constituent un domaine unique sous le nom de japonologie, elles sont divisées au Japon en disciplines indépendantes : histoire du Japon, pensée japonaise et politique japonaise.

Le rôle d’instrument médiatique des spécialistes du Japon

En examinant les études sur le Japon outremer, on remarque que la recherche occidentale sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, insiste sur le parallèle entre le Japon et l’Allemagne et se penche sur des sujets comme la façon dont les prisonniers européens et américains ont été traités par l’armée japonaise. Des recherches dans ce domaine ont également lieu au Japon, mais le centre d’intérêt est différent.

L’existence de ce genre de différence est tout à fait normale et l’on peut même considérer comme salutaire cette distance entre les recherches au Japon et à l’étranger. Mais ces dernières semblent avoir évolué et s’être développées de manière autonome, sans être forcément en relation avec les études qui ont lieu au Japon. Et les mémoires d’étude sur le Japon publiés en langue étrangère ne sont pas souvent repris dans les revues académiques du Japon.

Le gouvernement japonais apporte un soutien financier aux études japonaises dans les pays étrangers par le biais d’institutions comme la Fondation du Japon, mais cette aide est généralement positionnée sous la forme d’échanges culturels. Elle ne tient pas compte du fait que les intervenants dans ce domaine forment une voie de communications majeure pour la transmission des informations sur le Japon au reste du monde, et qu’ils servent, en quelque sorte d’instruments médiatiques clés. Ce sont ces chercheurs qui fournissent des explications sur le Japon lorsque se produit un événement attirant l’attention du monde sur l’archipel nippon. Et si les professeurs de langue et les chercheurs japonais dépêchés par le Japon enseignent aux jeunes intéressés par le Japon, ce sont les spécialistes étrangers qui restent sans conteste leur principale source d’information.

Favoriser la formation d’experts et promouvoir le dialogue

J’ai évoqué plus haut les problèmes en relation avec les études japonaises dans les autres pays. Je voudrais à présent offrir une réflexion sur les améliorations qui pourraient être apportées au soutien de ces études par le Japon, en me basant sur l’idée que ce soutien doit être vu comme partie intégrante d’un programme international de relations publiques.

Le gouvernement japonais semble avoir concentré ses efforts de relations publiques internationales sur l’envoi de personnes à l’étranger pour envoyer ses messages. Mais la promotion du dialogue avec les spécialistes à l’étranger pourrait également servir de publicité internationale. Par exemple, une série de sondages d’opinion effectués au Japon sur le nationalisme par la NPO Genron (un groupe de réflexion japonais) a montré que seul un relativement petit nombre de personnes interrogées avaient l’impression que le nationalisme s’était renforcé récemment dans leur pays. Mais le même sondage mené dans les autres pays montre que le pourcentage de ceux qui pensent que le nationalisme est en progression au Japon est plus important. Et la même tendance se remarque parmi les spécialistes en études japonaises. Pour réduire, voire combler, cet écart de perception, il serait probablement très efficace de mieux communiquer avec les spécialistes étrangers, puisque ce sont leurs opinions qui font poids sur la scène mondiale.

Tous les chercheurs étrangers ne sont pas, bien entendu, favorablement disposés envers le Japon. De nombreux chercheurs japonais dans les pays occidentaux sont partisans du libéralisme et ont tendance à se montrer critiques par rapport à la politique japonaise. Ce penchant critique est très net, par exemple, chez les spécialistes du Japon en Chine. Mais même si les conclusions de ces chercheurs sont négatives, il nous faut apprécier leur travail quand il présente des faits réels, placés dans un contexte approprié.

L’important n’est pas, je crois, d’augmenter le nombre de « fans du Japon » dans les autres pays, mais bien d’approfondir l’effectif des personnes ayant des connaissances sur le Japon et de développer de plus étroites relations avec elles.

Dans cette perspective, et en tenant compte des trois problèmes énoncés ci-dessus, – le déplacement d’intérêt vers la culture soft, le déclin des études japonaises par rapport aux études chinoises et coréennes et le manque de dialogue entre les chercheurs japonais et non-japonais – je pense que le Japon devrait apporter un soutien actif et stratégique aux études japonaises dans les pays étrangers en tant qu’élément clé de ses efforts en matière de relations publiques internationales.

Trois mises en garde

Il faudra toutefois tenir compte de plusieurs points en apportant ce soutien. L’un d’eux est d’éviter de se concentrer sur le « pour » ou le « contre » dans le contenu des jugements des chercheurs et, au contraire, d’insister sur la nécessité de la fiabilité de la recherche en termes de base factuelle et d’analyse substantive. Un soutien fourni uniquement aux recherches produisant des évaluations positives risquerait en effet de raviver le souvenir des efforts de propagande culturelle dans le Japon d’avant-guerre.   

En second lieu, je pense qu’il serait bon de s’arrêter de concentrer les efforts de relations publiques internationales dans le domaine de la culture, qui a toujours été favorisé traditionnellement, et sur les questions conflictuelles sur le plan diplomatique, comme les revendications territoriales et la perception de l’histoire. Je pense qu’il serait préférable d’accorder une attention plus soutenue au partage des informations sur les différents problèmes de société auxquels le Japon fait face actuellement – en d’autres termes, présenter au reste du monde la réalité quotidienne au Japon. Nous devrions mieux prendre conscience du fait que le Japon est « un pionnier en matière de problèmes », d’ores et déjà aux prises avec le veillissement de sa population et avec d’autres questions auxquelles les autres pays du monde devront faire face à l’avenir.

En troisième lieu, il est nécessaire que le Japon prête une oreille plus attentive à ce que les étrangers ont à dire sur lui. L’opinion selon laquelle « seuls les Japonais sont capables de comprendre le Japon » a prévalu pour beaucoup jusqu’à présent. Mais il y a certains côtés qui ne peuvent pas être perçus de l’intérieur, et qui s’accompagnent de phénomènes auxquels nous ne prêtons pas attention mais qui se font très (défavorablement) remarquer de l’étranger. Transmettre la parole du Japon au reste du monde est une action louable qui ne doit toutefois pas être unilatérale. Je pense que notre manque de prise de conscience de certains problèmes – y compris ceux que nous devons résoudre en apportant les ajustements nécessaires – est à l’origine d’une partie des critiques dirigées vers le Japon. Nous devons nous mettre plus à l’écoute.

A nippon.com, nous souhaitons fournir le genre d’informations que réclament nos lecteurs étrangers et nous voulons développer des liens plus étroits avec les personnes en relation avec les études japonaises dans le monde entier. Nous espérons pouvoir constituer une série d’articles dans ce domaine. Et nous faisons attention au trafic autour de notre site, car il arrive que certains articles qui ont très peu d’accès dans leur version japonaise attirent de nombreux lecteurs dans une de nos six autres langues. En tenant compte de ce type de données, nous cherchons à persévérer dans nos efforts d’amélioration du contenu de cette publication en ligne multilingue.

(D’après un texte original en japonais du 14 octobre 2014.)

 

  • [04.11.2014]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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