À propos des années qui marquent des tournants historiques

Kawashima Shin [Profil]

[02.04.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les commémorations et la création de nouveaux souvenirs

Trois mois se sont écoulés depuis le début de l’année 2015. Les années qui finissent en 5 ont vu de nombreux tournants historiques : 1895, traité de Shimonoseki, 1905, traité de Portsmouth, 1945, fin de la Seconde Guerre mondiale, 1955, création du Parti libéral-démocrate (et début de ce qu’on appelle « le système de 1955 », avec le PLD comme parti au pouvoir, et le Parti socialiste japonais dans le rôle de premier parti d’opposition), 1965, normalisation des relations avec la Corée du Sud, et je pourrais continuer. Mais parmi ces événements, le plus marquant est évidemment le 70e anniversaire de la fin de la guerre dont on parle beaucoup. Et cette importance rend l’ambiance plus tendue cette année que les autres années.

Ces célébrations ne font pas que raviver les souvenirs historiques : elles sont aussi une occasion pour la société et le pouvoir politique de leur accorder de nouvelles interprétations. Elles ne permettent pas seulement de confirmer celles qui existent déjà et le souvenir du passé mais offrent la possibilité d’en créer de nouveaux. C’est la raison pour laquelle ces manifestations sont nécessairement influencées par les attentes de la société et de la politique de leur époque, plus encore que par l’histoire elle-même.

Je me concentrerai ici sur les aspects des dates anniversaires de 2015 concernant le Japon et la Chine, ainsi que Taïwan. Dans ces pays, les attentes des gouvernements et des opinions publiques sont indissociables des manifestations de commémoration. 

7 et 9 mai 1915

Ces dates signifient-elles quelque chose pour vous ? Le 18 janvier 1915, le Japon adressa à la Chine un ensemble de requêtes que l’on appelle « les Vingt-et-une demandes ». 2015 marque le centenaire de ces requêtes considérées comme le point de départ de la détérioration des relations sino-japonaises de l’époque moderne. La Chine refusa ces soudaines exigences, et le Japon lui présenta une version amendée le 7 mai 1915, acceptée le 9 par la Chine. Pendant la première moitié du XXe siècle, le 7 ou le 9 mai fut commémorée comme le « jour de la honte nationale ».

Cette liste comportait de nombreuses demandes qui paraissaient excessives non seulement à la Chine, mais aussi aux grandes puissances occidentales, notamment la mise en place d’une police sino-japonaise intégrée, et elle suscita l’opposition du gouvernement chinois comme des grandes puissances. Cela conduisit le Japon à éliminer certaines de ses demandes et à élaborer une version modifiée. Les protestations s’amplifièrent cependant en Chine et ailleurs. Le Japon qui avait préparé sa liste sans concertation avec les grandes puissances la présenta seul, à un moment où le sentiment national devenait plus fort en Chine. Cela explique en partie pourquoi le Japon resta dans la mémoire chinoise comme représentatif des envahisseurs.

Après l’acceptation par la Chine des demandes révisées, les deux pays conclurent un traité et une convention. Leur contenu couvrait des aspects multiples, mais les principaux points en étaient la prolongation et le renforcement des droits obtenus par le Japon sur la Mandchourie à la suite de la guerre sino-japonaise, et la reconnaissance par la Chine des droits du Japon sur le Shandong, qui résultaient de sa victoire sur l’armée allemande dans le cadre de la Première Guerre mondiale.

Ces demandes furent présentées pendant ce conflit. Le premier ministre japonais était alors Ôkuma Shigenobu, le ministre des Affaires étrangères, Katô Takaaki, et l’ambassadeur du Japon en Chine, Hioki Eki. Lorsque l’on considère l’histoire moderne des relations entre la Chine et le Japon, il est certain que la première guerre sino-japonaise ou encore l’incident de Mandchourie constituent des tournants, mais les Vingt-et-unes demandes sont souvent perçues comme le moment à partir duquel elles se sont détériorées. Par ailleurs, étant donné que c’est à partir de cette époque que le Japon a lancé sa propre politique en Chine, indépendamment des pays occidentaux, elles ont fait naître de la méfiance vis-à-vis du Japon. Ces dates ne feront probablement l’objet d’aucune commémoration cette année, mais il serait bon, à mon sens, de les retenir comme ayant une importance historique.

3 septembre 1945

Entre juin et août, les dates marquantes sont le 22 juin, signature du traité nippo-sud-coréen il y a 50 ans cette année , le 7 juillet, date de l’incident du pont Marco Polo en 1937 (début de la seconde guerre sino-japonaise), et le 15 août, 70e anniversaire de la fin de la guerre.

Le 3 septembre recueillera une attention particulière cette année. Le 14 août 1945, le Japon accepta la déclaration de Potsdam, et le lendemain, le 15, l’empereur annonça à la nation la fin de la guerre dans un message radiodiffusé. Le 2 septembre eut lieu dans la baie de Tokyo, sur un bâtiment militaire américain, l’USS Missouri, la signature des actes de capitulation par le Japon, représenté par le ministre des Affaires étrangères, Shigemitsu Mamoru, et le chef d’état-major de l’Armée, Umezu Yoshijirô.

Outre les quatre grandes puissances alliées, Grande-Bretagne, États-Unis, Chine et Union soviétique, les autres pays signataires étaient la France, les Pays-Bas, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande. C’est la raison pour laquelle le 2 septembre est généralement considéré comme le « VJ Day » (victoire sur le Japon). Mais c’est le 3 septembre que la victoire dans la Guerre de résistance au Japon fut célébrée dans une cérémonie à Chongqing, dans la Chine que gouvernait alors le Kuomintang, et c’est cette date est celle qui est commémorée en Chine et qui fut aussi adoptée par l’Union soviétique et les pays socialistes. La République populaire de Chine, fondée le 1er octobre 1949, a d’abord choisi la date du 15 août avant de revenir rapidement au 3 septembre comme l’Union soviétique.

En 2014, le plénum du Parti communiste chinois a institutionnalisé cette date comme le jour officiel de la victoire dans la Guerre de résistance au Japon. En cette année du 70e anniversaire de la fin de la guerre, de nombreuses manifestations sont prévues en Chine, dont un défilé militaire auquel assistera notamment le président russe Poutine. Cette visite a pour but de remercier le président chinois Xi Jinping de sa présence aux cérémonies organisées le 8 mai en Russie pour célébrer la victoire sur l’Allemagne.

La République de Chine (Taïwan) avait aussi choisi le 3 septembre pour commémorer la victoire dans la Guerre de résistance au Japon. Dans les années 1950, cette date était marquée par le « Jour de l’armée », mais le gouvernement taïwanais que dirige aujourd’hui Ma Ying-jeou a laissé entendre qu’il souhaitait célébrer ce 70e anniversaire, et il n’est pas impossible que la date du 3 septembre soit choisie pour cette occasion.    

25 octobre 1945

Les dates anniversaires dans la sphère chinoise continuent en septembre, avec l’anniversaire de l’incident de Mandchourie le 18 septembre, puis au mois suivant avec le 1er octobre, fête nationale de la Chine, qui marque l’anniversaire de la fondation de la République populaire en 1949. Le 10, Taïwan célèbre l’anniversaire de la fondation de la République de Chine en 1912. Mais le 25 est la date sur laquelle je souhaite attirer l’attention. Quasiment inconnue au Japon, c’est à Taïwan un jour moins important que le 15 août ou le 28 février (marqué par la répression sanglante d’un soulèvement contre le gouvernement du Kuomintang en 1947), mais il marque l’anniversaire d’un événement-clé pour l’île.

C’est en effet le 25 octobre 1945 que prit fin la colonisation japonaise à Taïwan, lorsque le gouverneur-général japonais, Andô Rikichi, restitua Taïwan au général Chen Yi de la République de Chine, qui représentait les pays alliés. La domination du Japon sur la péninsule coréenne avait pris fin le 15 août 1945, mais à Taïwan, elle s’est prolongée jusqu’au 25 octobre. Jusqu’au début du XXIe siècle, ce jour était férié (« Jour de la rétrocession »), mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Une vision plus étendue de l’histoire au niveau de la nation

2015 devrait être l’occasion de redonner une nouvelle vie à ces diverses commémorations. Pour le Japon, cette année mettra à l’épreuve sa « diplomatie de l’histoire », et constitue un défi. Il faut réfléchir à une « réaction appropriée », un terme que l’on entend beaucoup ces temps derniers. Parallèlement à cette réponse officielle, il est aussi important que la nation en soit consciente. Au moment où les échanges en Asie de l’Est acquièrent une nouvelle vitalité, il est extrêmement difficile d’avoir une vision unifiée de l’histoire, dont la nécessité est au demeurant discutable. La compréhension du sens des commémorations historiques des pays voisins permet au minimum de percevoir la manière dont ils voient l’histoire.

Au Japon, le 15 août est la date symbolique du 70e anniversaire de la fin de la guerre, alors qu’en Chine, le 3 septembre est une date majeure, et que pour Taïwan, le 25 octobre est aussi important. Accepter la diversité des visions de l’histoire est indispensable, mais ne devrait-on pas aussi appréhender sa propre histoire dans une perspective plus large ? Il faut sans doute relativiser quelque peu les cérémonies de commémorations, les pensées et les discussions autour de ces activités, d’autant plus que ces manifestations peuvent exacerber les nationalismes, surtout si elles le sont dans le contexte d’un seul pays ou d’une seule société.

(D’après un texte original en japonais du 16 mars 2015.)

  • [02.04.2015]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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