La crise en Corée du Nord et le défi qu’elle pose à NHK World (1ère partie)
L’ambition de créer un média audiovisuel sur le modèle de CNN

Taniguchi Tomohiko [Profil]

[09.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Une stature renforcée par la catastrophe nucléaire de Fukushima

Pour NHK World, seul diffuseur audiovisuel japonais qui émette en anglais, la crise qui menace la Corée du Nord représente un enjeu décisif (*).

En mars dernier, lorsque les explosions d’hydrogène ont frappé les réacteurs de la centrale nucléaire, déjà endommagée par le séisme et le tsunami, toutes les chaînes d’information du monde n’ont pas eu d’autre choix, vu la nature de l’accident, que de diffuser des images distribuées par NHK World. Ce fut un moment exceptionnel pour cette source d’information proprement japonaise, dans la mesure où elle n’a pas souvent l’occasion de jouer un rôle proéminent sur la scène internationale. Mais ce phénomène va être difficile à reproduire lorsqu’il s’agira de la Corée du Nord.

À sa création, NHK World avait pour vocation non seulement d’être une chaîne de diffusion en anglais de nouvelles en provenance et au sujet du Japon, mais encore de devenir la première source d’information de la région et, par voie de conséquence, de renforcer la stature du Japon sur la scène internationale.

« Boxe au-dessus de ton poids », dit un proverbe anglais. Cette métaphore, tirée du langage de la boxe, est un encouragement à chercher son adversaire dans la catégorie de poids supérieure, autrement dit à fonctionner au-delà de la norme propre à sa taille. Le Japon est célèbre pour son incapacité à se conduire de la sorte. Et l’on a espéré pendant des années que l’existence d’un diffuseur international proposant des émissions en anglais conçues au Japon pourrait contribuer à améliorer quelque peu les choses en ce domaine.

La Corée du Nord constitue un test décisif à cet égard. À l’heure où le monde entier est à l’écoute de ce qui se passe sur la péninsule coréenne, NHK World doit montrer sa capacité à produire des images et du contenu que les autres diffuseurs seront disposés à acheter. Faute de cela, la conclusion risque de s’imposer que la chaîne n’a pas réussi a dépasser le statut de média local.

Un projet de CNN japonaise

C’est en avril 2008 qu’une société a été créée au Japon en vue d’une diffusion internationale en langue anglaise. Ainsi aboutissaient à la fois un projet promu par plusieurs gouvernements libéraux-démocrates et une recommandation du Conseil du ministère des Affaires étrangères sur le déplacement transfrontalier des personnes. Pour permettre au diffuseur d’assurer son autonomie grâce à la vente de plages publicitaires, on lui a donné le statut de société par actions indépendante de NHK, un groupe partiellement public, et on a autorisé les investisseurs privés à devenir actionnaires. L’idée originelle était de mettre sur pied un média japonais sur le modèle de CNN et BBC World.

Jusque-là, le seul contenu diffusé par NHK accessible à l’étranger s’adressait directement aux Japonais expatriés et à leurs familles. Si bien que, s’il arrivait à un ministre japonais des Affaires étrangères au visage tendu de tomber sur une émission de NHK sur le téléviseur de sa chambre d’hôtel alors qu’il était en train de nouer sa cravate avant d’importantes négociations outre-mer, il avait de bonnes chances de voir des images destinées à des enfants d’âge préscolaire et à leurs mères. Exaspérés par cette expérience, nos politiciens revenaient au Japon bien résolus à demander, non sans raison, pourquoi le Japon se privait d’un diffuseur du type CNN, comme CCTV en Chine ou Arirang TV en Corée du Sud.

En un sens, la puissance diplomatique est fonction de la place occupée dans la conscience internationale. Dans quelle mesure le nom de tel ou tel pays vient à l’esprit lorsque tel ou tel sujet est évoqué ? Pour le Japon, il s’agit donc de se tailler une « part d’esprit » adéquate parmi les chefs de file mondiaux du secteur. La gestion de marque au sens large du terme compte pour beaucoup dans la fréquence à laquelle le Japon est invité à participer à des initiatives liées aux grandes questions internationales. C’est pourquoi l’une des grandes missions de la diffusion internationale consistait à renforcer la valeur de la marque Japon et la stature internationale de ce pays.

Il se trouve toutefois qu’un diffuseur dont l’offre d’information ne concernerait que le Japon aurait peu de chances de susciter une forte demande. Si l’objectif était de créer une chaîne semblable à CNN, il fallait qu’elle profite de l’avantage du premier arrivé sur la scène du reportage en Asie. Il s’agissait en fait de lui donner le statut d’un grand média, suffisamment puissant pour décider avant quiconque de l’ordre du jour des nouvelles régionales.

Un diffuseur n’a plus aucun intérêt s’il devient un simple organe de propagande nationale. D’où le caractère essentiel d’un fonctionnement indépendant, libre de toute interférence des pouvoirs publics. En s’ouvrant aux investissements en provenance du secteur privé, la chaîne se donnait en outre la possibilité de puiser dans la vaste réserve de programmes, qu’ils soient musicaux ou dramatiques, détenus par les diffuseurs privés, et par la même occasion l’opportunité de proposer des contenus compétitifs au niveau international.

C’est sur cette façon de voir que s’est fondée la conviction que le Japon avait besoin d’une chaîne de diffusion en langue anglaise émettant 7 jours sur sept et 24 heures sur 24, et cette conviction a abouti à la mise sur pied d’une société de diffusion à vocation internationale. Si je me permets d’exposer avec assurance les circonstances de cet évènement, c’est parce que je sais de quoi je parle, puisqu’à l’époque je faisais partie des services concernés du ministère des Affaires étrangères.

(20 décembre 2011. À suivre en deuxième partie.)

D’après un original en japonais

(*) ^ NHK World est le service international de NHK, la chaîne publique japonaise. Il propose des informations et autres contenus en anglais et en 17 autres langues. (N.D.L.R.)

  • [09.02.2012]

Secrétaire du cabinet d’Abe Shinzô, chargé de communication depuis janvier 2013. Il était professeur invité spécial à l'Université Keio et membre du comité de rédaction de nippon.com entre avril 2011 et janvier 2013. Né en 1957 dans la préfecture de Kagawa, il est diplômé de la faculté de droit de l'Université de Tokyo. C'est comme journaliste qu'il commence sa carrière, à la revue Nikkei Business, dont il devient membre de comité de rédaction, avant d'entrer au ministère des affaires étrangères, où il occupe d'abord les fonctions de porte-parole adjoint, puis de conseiller au département de diplomatie publique. Il a notamment été chercheur invité Fulbright au centre international de recherche de la Woodrow Wilson School de l'Université de Princeton, président de la Foreign Press Association de Londres, chercheur invité à l'Institut des études internationales de Shanghai (SIIS). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les monnaies brûlent : une histoire de la coexistence du yen, du yuan, du dollar, et de l'euro .

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