Renforcer les relations avec l’Europe offrirait plus d’options à la diplomatie japonaise

Sakai Kazunari [Profil]

[06.07.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La diplomatie japonaise s’est construite sur les trois piliers formulés par le premier « Livre bleu » en 1957, à savoir la coopération avec les pays libéraux, le respect des Nations unies et le maintien d’une position ferme en Asie, comme le montre la politique étrangère menée par les gouvernements qui se sont succédés depuis. La « coopération avec les pays libéraux » souligne l’importance de l’alliance nippo-américaine, et les relations entre le Japon et la Chine sont l’axe du « maintien d’une position ferme en Asie ».

Mais ces trois piliers de la diplomatie japonaise posent aujourd’hui des problèmes non négligeables. Pour le premier d’entre eux, il s’agit d’abord de l’impasse dans laquelle se trouve la question du transfert de la base américaine de Futenma (Okinawa). Depuis que M. Hatoyama, alors premier ministre, a fait naître la confusion en déclarant son intention d’en faire une réalité « soit vers l’étranger, soit, a minima, dans une autre préfecture », aucune solution n’a été trouvée, et l’opposition de la population locale, les habitants d’Okinawa, n’a rien perdu de sa vigueur. La question de la participation du Japon au Partenariat économique stratégique transpacifique (TPP), souhaitée par les Etats-Unis dans les meilleurs délais, n’est pas non plus résolue, en raison de l’opposition du secteur agricole japonais et des divergences d’opinion au sein du parti au pouvoir à ce sujet. Les relations bilatérales avec la Chine posent de nombreux problèmes, dont les restrictions chinoises à l’exportation des terres rares, la confrontation au sujet de la possession des îles Senkaku (Diaoyutai en chinois), ou encore l’exploitation des champs gaziers de la mer de Chine orientale.

L’image du Japon ne cesse de s’améliorer dans l’UE

Les relations bilatérales avec les Etats-Unis et avec la Chine étant des éléments indispensables pour la diplomatie japonaise, il faudra les renforcer en surmontant tous ces sujets de préoccupation. A contrario, il est inévitable que si elle ne voit d’options qu’en elles, elle parviendra à une impasse. Consolider le troisième pilier, le respect des Nations unies est aussi important, et pourra lui profiter. Mais il faut aussi regarder la réalité en face, et reconnaître que si les Etats-Unis soutiennent les efforts du Japon pour obtenir un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, obtenir celui de la Chine ne sera pas facile. Ne faudrait-il pas rechercher de nouvelles options, afin de surmonter le blocage actuel de notre diplomatie ?

L’Europe est probablement une des options à considérer. Depuis la Déclaration conjointe de La Haye en 1991, par laquelle les deux parties reconnaissaient mutuellement leur position de grandes puissances économiques, et affirmaient leur intention de construire des relations de coopération non seulement dans le domaine économique mais aussi sur le plan de la politique et de la défense, les relations entre le Japon et l’Europe ont progressé dans le sens d’un renforcement. Mais celui-ci n’a pas été aussi affirmé qu’il aurait pu l’être, en raison de différents facteurs, dont l’éclatement de la bulle de l’économie japonaise et la stagnation qu’elle connaît depuis, ainsi que la confusion qui s’est installée en Europe immédiatement après la fin de la Guerre froide, avec notamment les conflits en ex-Yougoslavie au début des années 1990. Il n’en reste pas moins que la reconnaissance mutuelle des deux parties comme acteurs partageant les mêmes valeurs, à savoir démocratie, primauté du droit, et protection des droits de l’homme, a progressé, et que grâce à la meilleure image et à la plus grande confiance de l’Europe vis-à-vis du Japon, les bases d’une collaboration internationale ont été créées.

Le Japon et l’UE partagent le même intérêt pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient

La situation actuelle en Afrique du Nord et Moyen-Orient mérite qu’on s’y intéresse ici. Cette région, malgré le grand nombre de sujets de conflits qu’elle implique, à commencer par la question palestinienne, est celle sur laquelle le Japon s’appuie en grande partie pour son pétrole (selon les statistiques du ministère de l’Economie, du commerce et de l’industrie, 87 % du pétrole importé au Japon pendant l’exercice 2010 venait du Moyen-Orient), et elle comporte aussi de nombreux pays, dont certains africains, bien disposés à l’égard du Japon. Pour l’Europe, c’est une région adjacente en termes géopolitiques, et son instabilité grandissante est un problème vital. On peut affirmer que le Japon et l’UE partagent le même intérêt pour elle. De fait, parmi les mesures prises pour lutter contre la piraterie qui s’aggrave au large de la Somalie, zone traversée par les bateaux qui vont dans cette région, figure le dispositif de protection maritime de l’opération Atalante, mis en place par l’UE depuis 2008, avec pour point de vue non seulement l’économie et l’approvisionnement en matières premières, mais aussi la volonté de protéger les navires du PAM qui acheminent l’aide alimentaire pour lutter contre la famine. Le Japon a aussi agi à cet égard, en envoyant depuis 2009 des navires d’escorte et des patrouilleurs avec à leur bord des garde-côtes dans la zone, et en créant en 2011, une base à Djibouti pour permettre à ses Forces d’autodéfense d’avoir des avions dans la zone.

L’important ici est que si les Etats-Unis ont la ferme volonté d’approfondir leur participation dans la région pour montrer leur puissance, tant le Japon que l’UE y sont présents dans l’optique d’une stabilisation économique et de la sécurisation de leur approvisionnement en matières premières, ainsi que d’un point de vue humanitaire. Bref, leur volonté, orientée essentiellement vers la stabilité et le développement de la région, est d’une nature différente. Enfin, alors que les Etats-Unis ont tendance à résoudre les problèmes par la force, les projets japonais et européen sont manifestement basés sur un désir de les résoudre avant tout par des moyens civils. Le Japon et l’Europe partagent l’objectif et les moyens des mesures qu’ils souhaitent pour stabiliser la région, et travaillent dans ce sens.(*1)

D’un cadre bilatéral à un cadre multilatéral

On a souvent dit que les relations entre le Japon et l’Europe étaient caractérisées par l’indifférence, mais au moment où nous devons réévaluer les changement intervenus dans l’environnement international et les stratégies qui doivent les accompagner, personne ne peut souhaiter que le Japon et l’Europe ne donnent pas plus de substance à leurs relations en le justifiant comme par le passé par la distance géographique entre eux. Le bassin méditerranéen qui s’étend de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, a connu récemment des changements politiques importants dans plusieurs pays, notamment le « printemps arabe » et il recherche aujourd’hui la stabilité économique et politique : c’est une excellente opportunité pour le Japon et l’Europe de renforcer leur collaboration.(*2) Mais elle ne pourra aboutir à un résultat que si elle est le fruit d’une réelle réflexion. Pour le Japon, cette collaboration sera très efficace s’il présente une vision basée sur une perspective globale de son point de vue. Et il aura probablement besoin pour cela de la penser non seulement en termes de relations bilatérales, avec les Etats-Unis, avec la Chine ou avec l’Europe, mais aussi en utilisant un cadre multilatéral autour de thèmes globaux, tels que la question environnementale. (1er mai 2012)

(D’après un original en japonais.)

(*1) ^ Noemi Lanna, Japan and Europe in the Mena (Middle East and North Africa) area: Towards a New Bilateral Agenda? [EN] , pp.116-119 (mars 2012, Centre de la recherche interculturelle à l’Université de Kobe)

(*2) ^ Voir aussi : « Le “printemps arabe” et la diplomatie japonaise » (novembre 2011)

 

  • [06.07.2012]

Né à Tokyo en 1969. Professeur à la faculté d’études interculturelles de l'Université de Kobe. Diplômé du département de français de l’Université de Tokyo des études étrangères (1992). Après avoir obtenu en 1994 un master des études internationales à l'Université de Tokyo des études étrangères, il entame son doctorat à la faculté de sociologie de l'Université Hitotsubashi. Est entré en 1996 au ministère japonais de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie, où il a été chargé des études internationales. A été chercheur invité à l’IEP (Sciences Po) de Paris, ainsi que professeur invité à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense et à l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Auteur de divers ouvrages dont Yôroppa no minzoku tairitsu to kyôsei (Antagonisme et symbiose chez les peuples européens), éditions Ashi shobô, 2008 (nouvelle édition revue et augmentée en 2014).

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