Los Angeles 1932 : le coup d’éclat du Japon aux Jeux olympiques

Richard Medhurst [Profil]

[17.10.2014] Autres langues : ENGLISH | العربية |

Au mois d’octobre, le Japon célèbre le 50ème anniversaire des Jeux olympiques d’été de Tokyo. C’est en 1964 que les Jeux se sont déroulés pour la première fois dans l’Archipel ; ce qu’on sait moins en revanche, c’est qu’ils auraient dû s’y tenir dès 1940, si le Japon n’avait pas renoncé à cette opportunité après son entrée en guerre avec la Chine en 1937. Toujours est-il que l’intention d’héberger les Jeux olympiques fait partie des raisons qui ont poussé Tokyo à envoyer autant d’athlètes – 131 en 1932 contre 43 en 1928 – à Los Angeles, où ils ont remporté un succès sans précédent.

La tension montait entre l’Archipel et les États-Unis depuis l’invasion de la Mandchourie, dans le Nord-Est de la Chine, par l’Armée impériale japonaise, en 1931. Cette intervention a constitué une étape déterminante dans le glissement qui a conduit le Japon, tenté par la démocratie dans les années 1920, à basculer dans le militarisme total. Tandis qu’aux États-Unis, les préjugés anti-asiatiques qui sévissaient depuis longtemps avaient amené au cours des décennies précédentes un renforcement des restrictions à l’immigration.

Tout cela n’a pas empêché un membre de l’équipe japonaise de passer outre à la mauvaise volonté pour devenir un héros des Jeux.

Baron Nishi, la star des JO de Los Angeles

Le dernier jour des épreuves, le stade olympique (Los Angeles Memorial Coliseum) était bondé. Comme le voulait alors la tradition, la dernière épreuve avant la cérémonie de clôture devait être le saut d’obstacle. La course s’avéra si dure que six des huit premiers cavaliers furent éliminés et, lorsque le concurrent américain Harry Chamberlin acheva son parcours avec seulement douze fautes, ses partisans pensèrent que la médaille d’or lui était acquise.

Mais le Japonais Nishi Takeichi, monté sur le cheval Uranus, franchit obstacle après obstacle. Après un unique refus, qui le laissa de marbre, au dixième obstacle, il acheva son parcours avec huit fautes et décrocha la victoire.

« On a gagné », annonça Nishi aux journalistes assemblés autour de lui après la course, rendant à son cheval un hommage bien mérité. Le lendemain, les journaux chantaient les louanges du « Baron Nishi », qui, bien que simple lieutenant, n’en était pas moins un authentique aristocrate dans l’éphémère hiérarchie nobiliaire du Japon.

Avant même son exploit sportif, sa fortune, son aisance et son anglais courant, acquis au cours d’un voyage effectué deux ans plus tôt à travers les États-Unis et l’Europe, l’avaient rendu célèbre à Los Angeles. Nishi exerçait une telle fascination qu’il parvint à s’introduire dans le cercle fermé des vedettes de cinéma, frayant avec des célébrités comme Douglas Fairbanks et Mary Pickford. Avant son retour au Japon, il fut élevé au rang de citoyen d’honneur de Los Angeles.

Les nageurs nippons se couvrent d’or

Si les feux de la rampe se sont focalisés avant tout sur le Baron Nishi, les nageurs japonais se sont taillé la part du lion dans les six épreuves de natation, avec cinq médailles d’or, quatre d’argent et deux de bronze. L’équipe avait élaboré son propre style de crawl pour les jeux de LA, en étudiant les films des gagnants. Ce style, baptisé « crawl japonais », était particulièrement adapté à la stature plus petite des Japonais et à la puissance des battements de pieds des nageurs de l’équipe.

Parmi eux figurait Miyazaki Yasuji, un garçon de quinze ans originaire de la préfecture de Shizuoka, qui remporta la médaille d’or dans la finale du 100 mètres nage libre, après avoir battu le record mondial de Johnny Weissmuller dans la demi-finale. Deux jours plus tard, il décrochait une seconde médaille d’or dans le relais quatre fois 200 mètres. Kitamura Kusuo était encore plus jeune à son arrivée en tête du 1 500 mètres nage libre, puisqu’il avait tout juste 14 ans et 309 jours ; aujourd’hui encore il reste le nageur le plus jeune à avoir remporté une médaille d’or.

Sur les 18 médailles attribuées au Japon, une seule l’a été à une femme, et là encore en natation. Maehata Hideko est arrivée en deuxième position dans le 200 mètres brasse derrière l’Australienne Clare Denis. À Berlin, en 1936, elle allait devenir la première Japonaise à remporter une médaille d’or, à l’occasion d’une course dont le reportage à la radio, et les exhortations répétées du commentateur : « Vas-y Maehata ! », ne sont pas prêts d’être oubliés au Japon, en dépit du passage du temps.

L’humiliation subie par l’équipe japonaise de gymnastique

L’équipe japonaise, qui reste la plus nombreuse jusqu’à nos jours, comptait dans ses rangs des athlètes participant pour la première fois au hockey, au water-polo et à la gymnastique. L’équipe de hockey fit un bon score, remportant la médaille d’or dès sa première apparition, en précisant tout de même qu’il n’y avait que trois équipes en compétition ! Elle réussit pour le moins à battre l’équipe des États-Unis, ce qui ne fut pas le cas en water-polo, où les Japonais terminèrent quatrièmes sur quatre. Mais de toutes les équipes qui concouraient pour la première fois, c’est celle de gymnastique qui fit la plus mauvaise prestation.

À peine arrivés à LA, les six gymnastes avaient commencé à s’entraîner au cheval d’arçons, sous le regard étonné d’un athlète d’une équipe concurrente. En effet, les gymnastes japonais avaient techniquement une trentaine d’années de retard et les figures les plus perfectionnées qu’exécutaient leurs rivaux leur étaient inaccessibles. Malgré un entraînement fébrile, il leur fut bien évidemment impossible d’acquérir l’expertise nécessaire avant le début de la compétition et ils ne parvinrent qu’à se couvrir de ridicule.

En dépit de ces petits ratés, les 18 médailles japonaises représentaient un immense progrès par rapport aux 5 médailles de 1928. En natation tout particulièrement, les années 1930 allaient rester comme un âge d’or.

Épilogue

Le 19 février 1945, les forces armées américaines se lancèrent à l’assaut d’Iwo Jima (aujourd’hui Iô-tô). Parmi les soldats japonais qui défendaient l’île figurait Nishi Takeichi, le héro de Los Angeles, désormais lieutenant-colonel. On dit que, lorsqu’il apparut que la bataille était perdue pour les Japonais, les soldats américains lancèrent un appel à son intention, dans lequel ils exprimaient leur respect pour son exploit olympique et déclaraient que la reddition n’était pas un déshonneur. Ils ne reçurent aucune réponse, et Nishi perdit la vie dans les derniers jours de la bataille.

(Photo de titre : Nishi Takeichi et Uranus en compétition aux JO de Los Angeles en 1932. Jiji Press)

  • [17.10.2014]

Traducteur et éditeur pour Nippon.com. Titulaire d’un mastère de poésie moderne et contemporaine obtenu en 2002, à l’Université de Bristol. Est parti la même année pour le Japon où il a enseigné l’anglais pendant trois ans, à Chiba. A également vécu en Chine et en Corée. A travaillé à la mairie d’Izumi, dans la préfecture de Toyama de 2008 à 2013. S’est ensuite installé à Tokyo où il est devenu traducteur à plein temps chez Nippon.com en 2014.

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