L’école au Japon aujourd’hui
Les engagements du collège public Wada de l'arrondissement de Suginami, à Tokyo

Shirota Akihisa [Profil]

[02.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Parmi les nouveautés des nouvelles directives pour l'enseignement graduellement mises en place depuis l'année scolaire 2011 figure l'élévation des connaissances fondamentales. Shirota Akihisa, le principal du collège public Wada de l'arrondissement de Suginami à Tokyo, un établissement connu pour ses initiatives innovatrices, nous livre ses réflexions sur l'état du système éducatif au Japon, ainsi que sur l'éducation yutori (non stressante, sans pression) et les nouvelles directives.

L’éducation yutori (non stressante, sans pression) visait à donner aux enfants une aisance spirituelle et à les encourager à développer leur propre manière de voir les choses en diminuant leur charge de travail scolaire. Cette réforme avait fait baisser le nombre annuel d’heures d’enseignement, et introduit la semaine de cinq jours. Elle prévoyait notamment à l’intérieur du temps scolaire des heures d’apprentissage général pendant lesquelles les élèves pouvaient participer à des activités extra-scolaires ainsi qu’aux activités de la communauté à laquelle ils appartenaient. Mais après sa mise en place, les enquêtes internationales d’évaluation des compétences ont mis en évidence une baisse du niveau des écoliers japonais, et les nouvelles directives pour l’enseignement, qui seront appliquées à l’ensemble de l’enseignement obligatoire à partir d’avril prochain – l’année scolaire commence en avril au Japon, où l’école primaire dure six ans, et le collège trois –, ont l’objectif affiché de sortir du yutori. Elles comprennent une augmentation de 10 % des heures d’enseignement et énoncent de nouveaux buts, développement du raisonnement, du jugement du l’expression, et acquisition de connaissances et de compétences fondamentales et élémentaires.

La notion d’éducation non stressante n’était pas mauvaise

La notion vers laquelle tendait l’éducation yutori, sans pression, développer la faculté de penser de chacun, n’était, selon moi, pas absolument mauvaise. Si elle a posé problème, c’est sans doute parce que les enseignants et les parents d’élèves n’en étaient pas suffisamment imprégnés. Par conséquent, les mesures concrètes nécessaires pour en faire une réalité n’ont pas fonctionné comme elles auraient dû le faire dans les établissements d’enseignement.

Le système de l’enseignement de l’après-guerre faisait appel au bachotage, et sa priorité était de faire absorber aux élèves le plus grand nombre de connaissances possible. Cela n’a pas permis de développer suffisamment la volonté indépendante d’apprendre ni les capacités nécessaires pour développer son propre jugement. D’où un changement de cap, qui visait à passer d’un système de bachotage à l’idée d’un enseignement sans pression. Cette réforme s’est traduite par une diminution du nombre d’heures d’enseignement, la création d’heures d’apprentissage général qui donnaient aux enfants la possibilité d’acquérir des savoirs très variés en fonction de ce que chaque école prévoyait dans ce cadre, ainsi que des enseignements optionnels qui permettaient aux enfants de développer des savoirs qui accordaient une grande importance aux spécificités de chaque enfant.

Mais la mise en place efficace de ces heures d’apprentissage général, dont le contenu était libre, a demandé une énergie plus importante que prévu. La personnalité et les compétences individuelles des enseignants ont grandement influé sur le contenu de ces heures, et cela a abouti à de grandes différences entre les initiatives des écoles. Elles ont trop souvent choisi la facilité en remplissant ces heures avec la préparation de rencontres sportives ou des voyages scolaires. Quant aux enseignements optionnels, il s’est avéré d’une part que les enfants voulaient souvent tous faire la même chose, et d’autre part que la variété de ce que les établissements d’enseignement pouvaient offrir était limité par les contraintes matérielles de leurs équipements. Dans de nombreux cas, les enfants n’ont pas pu choisir les cours qu’ils souhaitaient suivre, et dans d’autres, tout aussi nombreux, les enseignants n’ont pas eu la force de développer des contenus créatifs. L’écart entre l’idée de l’enseignement sans stress et la réalité de sa mise en œuvre a été considérable, et il est indéniable que dans le milieu enseignant, on a eu l’impression que cette vision demandait trop des enseignants et n’était pas appropriée à leur réalité.

La trop forte diminution des heures d’enseignement qu’elle prévoyait a été un autre problème. Pour que les enfants puissent véritablement acquérir les connaissances de base, il faut garantir un certain nombre d’heures d’enseignement. Comme cela n’était plus le cas, il a fallu au contraire prévoir des heures complémentaires, ce qui a fait naître une nouvelle contrainte pour les établissements. On peut penser que, comme cette réforme a empêché les enfants d’acquérir les connaissances de base, elle n’a pas permis de réaliser ce qui était un de ses grands buts, à savoir développer la faculté de penser seul des élèves.

Je ne remets pas en question le fait que le système de l’enseignement de l’après-guerre a soutenu la croissance économique rapide du Japon après la guerre. La méthode d’enseignement basée sur le bachotage, qui permettait aux élèves de trouver la bonne réponse a assurément fonctionné au moment où l’économie japonaise ne cessait de croître. Mais maintenant que l’économie est entrée dans une période de maturation où elle ne croît plus beaucoup, et que nous vivons dans une société secouée par de grands changements, où cohabitent toutes sortes de sens des valeurs, il faut absolument que les élèves aient la volonté d’apprendre pour et par eux-mêmes, et la capacité de juger par eux-mêmes. Il me semble tout à fait louable d’avoir décidé de changer drastiquement notre politique éducative. Au risque de me répéter, je tiens à souligner que les objectifs que se donnaient l’enseignement sans pression n’étaient pas si mauvais.

A mon avis, les nouvelles directives introduites dans les écoles primaires depuis la rentrée 2011, et qui le seront dans les collèges à partir d’avril prochain, date de la rentrée 2012, ne le remettent d’ailleurs pas en question mais marquent une évolution importante, puisqu’elles comprennent des méthodes pratiques pour résoudre les problèmes causés par l’enseignement yutori. En garantissant un volume d’heures d’enseignement plus conséquent, elles indiquent l’importance de donner aux élèves la possibilité d’acquérir les connaissances fondamentales et élémentaires dans chaque matière, et de développer les facultés de raisonnement, de jugement et d’expression, parvenant ainsi à un équilibre entre ces deux pôles.

Je suis aussi favorable à l’importance accordée au thème de l’activité verbale des élèves, qui ne concerne pas seulement le japonais, mais souligne l’importance de développer les capacités verbales des élèves dans toutes les matières. Dans une société où les familles sont de plus en plus nucléaires et non élargies, où les contacts avec la parentèle sont moins forts, et où la faculté de communication des enfants est détournée par la diffusion des moyens de communications électroniques comme les SMS, se réapproprier cette faculté et viser à une meilleure communication verbale est à mes yeux une des missions essentielles de l’école pour permettre aux enfants de construire leur futur.

Je pense que l’introduction des nouvelles directives aboutira jusqu’à un certain degré à une amélioration de la performance des élèves, mais je suis moins certain que cela permettra de développer la « force vitale » dont elles parlent : cela dépendra de la compréhension de cet objectif non seulement par les élèves mais aussi par l’ensemble de la communauté scolaire, y compris les parents d’élèves, et de la manière dont les activités d’enseignement reflèteront concrètement cet objectif.

  • [02.02.2012]

Shirota Akihisa est né en 1965 dans la préfecture de Nagano. Il termine en 1990 ses études à la faculté d'économie de l'université Keiô, et entre dans la société Recruit Co., où il lance le projet d'une entreprise offrant des services éducatifs aux étudiants. Ce projet aboutira à la création de la Recruit Business School. Il quitte ensuite Recruit et crée sa propre société, Top Athlete. En 2005, en collaboration avec une maison d'édition Gentōsha, il s'occupe du site officiel de « Jusan sai harō waaku » (Guide de l'emploi pour les 13 ans), créé par l'écrivain Murakami Ryu. Le site porte le nom d'un livre dans lequel Murakami explique le monde du travail aux jeunes adolescents, un énorme succès aujourd'hui étudié dans de nombreux collèges et lycées au Japon.

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