Inertie et mouvement dans la politique du Parti démocrate du Japon sur la sécurité

Hosoya Yuichi [Profil]

[20.07.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Depuis son installation au pouvoir en 2009, l’administration du Parti démocrate du Japon (PDJ) a montré une certaine confusion sur sa manière de traiter les affaires étrangères et la politique de la sécurité nationale, à commencer par le ratage de la délocalisation de la base aérienne de Futenma. Hosoya Yuichi, professeur à l’Université Keiô revient sur les problèmes et les signes de changement.

Le Parti démocrate du Japon (PDJ) a rencontré une crise après l’autre depuis son arrivée au pouvoir le 16 septembre 2009. Pourquoi cela ? Durant sa campagne pour les élections de la Chambre basse, le parti n’avait pas pris pour thème la politique étrangère ni la sécurité nationale, mais il s’était en revanche rassemblé sous un slogan proclamant qu’il mettrait « la vie de la population en première place. » Les plus grandes difficultés que le PDJ devait tout d’abord rencontrer se sont situées, par contre, dans les secteurs des affaires étrangères, de la sécurité nationale et de la gestion de crise. Ces difficultés se sont transformées en crises que le parti a été incapable de gérer et la confiance que la population lui accordait s’est progressivement effritée. Il est certain que la diplomatie est une question qui ne se transforme pas facilement en votes. Mais le traitement des affaires étrangères par un gouvernement est une question qui peut affecter directement la vie des gens. Le public peut difficilement avoir confiance dans une administration dépourvue de bon sens en matière de politique internationale et incapable de mettre en œuvre une politique adéquate vis-à-vis de l’étranger.

Derrière la confusion dans la politique de l’administration

L’administration a rencontré sa première crise sur le front de la sécurité nationale en raison de l’attitude adoptée par Hatoyama Yukio, le premier Premier ministre du PDJ. Cette attitude a entraîné une montée de tension et de méfiance mutuelle entre le Japon et les États-Unis sur la question de la délocalisation de la base aérienne des Marines de Futenma (Okinawa). Si l’alliance nippo-américaine venait à s’affaiblir, l’équilibre des forces en Asie de l’Est commencerait certainement à s’effondrer. Ceci serait une invitation pour la Chine vers une avancée encore plus énergique dans les mers, avec une collision non désirée entre le Japon et la Chine pouvant se produire sous une forme ou sous une autre. Mais Hatoyama a choisi de promouvoir des idéaux abstraits, comme une « Communauté d’Asie de l’Est » et une diplomatie basée sur le concept de yûai (fraternité). Essentiellement, il n’a pas su regarder honnêtement la réalité de la sécurité nationale. Il a promis que la base aérienne serait délocalisée en dehors d’Okinawa mais n’a pas été capable de remplir ses engagements, ce qui a mené à sa résignation précoce en juin 2010.

C’est en septembre 2010, peu de temps après les adieux de Hatoyama, qu’une collision s’est produite entre un chalutier chinois et deux patrouilleurs de la Garde côtière du Japon dans un territoire controversé près des Iles Senkaku (Iles Diaoyu en chinois). Et peu de temps après, le gouvernement chinois s’engage de manière encore plus agressive sur les eaux des océans. Aux États-Unis, le Département de la Défense de l’administration Obama répond alors en effectuant des changements majeurs dans sa stratégie pour la région Asie-Pacifique. L’environnement stratégique de l’Asie de l’Est est devenu très instable en conséquence. Dans cette optique, la position adoptée par Hatoyama a été une erreur substantielle en ce qu’elle a préparé le terrain vers cette fluidité fragile au sein de l’équilibre stratégique.

Ensuite, en mars 2011, s’est produit une triple catastrophe dépassant de loin tous les scénarios prévus. Il s’agit, bien sûr, du tremblement de terre de la région du Tôhoku dans le nord-est du Honshû, de la destruction sans précédent par le tsunami qui a suivi et de la crise de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi. Le Premier ministre était alors Kan Naoto et l’on peut mettre à son actif le fait qu’il a agi relativement rapidement pour faire intervenir les Forces d’autodéfense lors des opérations de sauvetage. Mais le chaos a régné en réponse à la catastrophe de la centrale nucléaire et ce désordre a commencé à saper progressivement les mesures politiques du gouvernement. Les ministères et les agences concernées ont adopté des positions divergentes et les efforts au plus haut niveau pour les amener à travailler de concert ont rencontré des difficultés. En l’absence d’une coordination suffisante, le bureau du Premier ministre a été noyé sous des informations et recommandations différentes provenant de perspectives diverses. Et cette confusion extrême était facile à voir.

Une politique étrangère adulte avec un soutien supra-partisan

Des signes de nouvelles possibilités sont également apparus au milieu de la stagnation et des oscillations de la politique sur la sécurité nationale. Par exemple, les nouvelles Directives du Programme de la Défense Nationale, qui ont été approuvées par le Cabinet en décembre 2010, représentent une avancée qui fera date. Le Japon adhérait auparavant à une politique « de défense de base » conçue pour les structures de la guerre froide, qui a été écartée en faveur du concept de « défense dynamique ». Cette approche permet aux forces défensives d’être construites de manière plus rationnelle et facilite une réponse plus efficace des Forces d’autodéfense aux diverses menaces ambigües apparaissant aujourd’hui. Cette nouvelle façon de penser a été élaborée par une coordination des opinions de quatre dirigeants clés du PDJ, ayant chacun une parfaite compréhension de la situation concernant la sécurité nationale : Sengoku Yoshito (alors secrétaire en chef du Cabinet), Maehara Seiji (alors ministre des Affaires étrangères), Kitazawa Toshimi (alors ministre de la Défense) et Noda Yoshihiko (alors ministre des Finances). Le concept de la « défense dynamique » peut être considéré comme un des succès remportés par l’administration du PDJ dans son offre de mettre en œuvre « un gouvernement dirigé par les hommes politiques. »

Un autre exemple porte sur les Trois principes sur les exportations d’armes, qui interdit virtuellement l’exportation d’armes, en particulier celles à destination (1) des pays du bloc communiste, (2) des pays soumis à un embargo sur les exportations d’armes par les résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies et (3) des pays engagés ou en passe de s’engager dans des conflits internationaux. Le gouvernement a révisé ces principes de façon à s’adapter aux tendances internationales contemporaines, ouvrant ainsi la porte au développement et à la production conjoints des équipements de défense avec ses partenaires en matière de sécurité en général et pas uniquement avec les États-Unis. Fujimura Osamu, le secrétaire en chef actuel du Cabinet, a dévoilé cette nouvelle politique en décembre 2011.

Le Parti libéral démocrate avait longtemps reconnu la nécessité d’actualiser ces principes mais, en raison de son inertie, ses administrations successives n’ont jamais réussi à mettre en œuvre les changements importants qui étaient recherchés par le parti. Lorsque le Parti démocrate a réussi à accomplir cet exploit dans des délais relativement courts, le PLD s’est naturellement abstenu de faire les dures critiques provenant habituellement de l’opposition. De nombreux politiciens du PLD ont probablement été contents.

Ces déroulements montrent qu’un consensus bipartisan entre le PLD et le PDJ a commencé à émerger sur les fondements de la politique étrangère. Il s’agit là d’un changement capital, car il fournit l’évidence que la politique de la sécurité nationale du Japon approche de la maturité. Un accord supra-partisan sur les lignes de base de la politique étrangère peut se voir dans les démocraties avancées. Cet accord est en place aux États-Unis et en Grande-Bretagne et il a permis de maintenir la qualité de la politique étrangère dans ces deux pays. A vrai dire, il y a toujours de nouvelles tâches à accomplir en cas de changement de gouvernement. Toutefois, pour les questions de sécurité qui affectent directement la vie de la population, aucun gouvernement ne devrait se permettre d’être emporté par des décisions élaborées pour la situation politique et de s’embarquer sur une ligne d’action imprudente. En ce qui concerne la politique étrangère comme dans d’autres secteurs, nous pouvons dire que le Japon est en train de devenir une nation démocratique adulte.

La nouvelle étape : Une version japonaise du Conseil de Sécurité Nationale

La prochaine étape de l’évolution du Japon sera d’être capable de réagir de manière adéquate aux crises graves et aux autres questions que les dirigeants au plus haut niveau du gouvernement ont du mal à traiter. Dans cette perspective, le Japon va probablement créer sa propre version du Conseil de Sécurité Nationale des Etats-Unis. Il y a cinq ans, en février 2007, un panel destiné à trouver le moyen de renforcer la fonction du bureau du Premier ministre sur les affaires de sécurité nationale avait recommandé la création d’une agence de ce type. C’était durant le gouvernement du PLD du Premier ministre Abe Shinzô. Aujourd’hui, les Directives du Programme de Défense Nationale formulées par le PDJ ont explicitement approuvé un CSN japonais dans un passage déclarant que le gouvernement mettrait en place, dans le bureau du Premier ministre, un organisme responsable de la coordination de la sécurité nationale parmi les ministères concernés et fournissant des conseils au Premier ministre. En outre, un groupe de travail du PDJ sur la diplomatie et la sécurité nationale a présenté ceci en tant que recommandation. Même ainsi, aucune action n’a été prise pour l’instant. Le PDJ et le PLD sont tous deux d’accord pour le besoin et l’idée a été reprise dans le nouveau programme de défense, mais aucun mouvement politique n’a été encore amorcé.

Une autre question sur laquelle les progrès sont loin d’être évidents est la capacité du Japon à exercer son droit à la légitime défense collective. La seule chose ou presque qui soit arrivée sur ce plan, c’est que des personnalités comme l’ex-ministre des Affaires étrangères Maehara et le ministre actuel Genba Kôichirô ont montré la nécessité de réviser l’interprétation du gouvernement sur l’Article 9 de renonciation à la guerre dans la Constitution, qui peut signifier que le Japon peut se défendre lui-même mais pas d’autres pays. Durant les cinq années allant de l’administration PLD du Premier ministre Fukuda Yasuo à l’administration PDJ actuelle du Premier ministre Noda Yoshihiko, les dirigeants politiques du pays n’ont pas réussi à maîtriser l’inertie sur cette question cruciale. Mais aucune crise majeure n’attend la solution d’un immobilisme politique. Espérons que le gouvernement parviendra à se résoudre à prendre les moyens nécessaires avant qu’une crise mettant en danger la vie de la population n’advienne.

D’après un article en japonais du 28 mai 2012.

Photographie au-dessus du titre : Jiji Press

  • [20.07.2012]

Professeur à l’Université Keiô. Né en 1971 dans le département de Chiba. Diplômé de l’Université Rikkyô en 1994, où il s’est spécialisé dans le droit. A effectué un troisième cycle en sciences politiques en 2000 et obtenu un doctorat de l’Université Keiô. A enseigné à l’Université d’Hokkaidô et à l’Institut des sciences politiques de Paris. Auteur de divers ouvrages, dont Sengo kokusai chitsujo to Igirisu gaikô (L’ordre international après-guerre et la diplomatie britannique ; prix Suntory pour les sciences sociales et humaines), Gaikô : tabunmei jidai no taiwa to kôshô (Diplomatie : dialogue et négociations à travers la civilisation), Rinriteki na sensô : Toni Burea no eikô to zazetsu (Guerres éthiques : gloire et échec de Tony Blair ; prix Yoshino Sakuzô du Yomiuri). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com.

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