Que sont les « sôgô shôsha » ?

Tanaka Takayuki [Profil]

[25.10.2012] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Plusieurs sôgô shôsha (maisons de commerce international japonaises),ont enregistré en 2011 leur bénéfice le plus élevé depuis leur création. Pour Tanaka Takayuki, professeur à l'université Senshû qui nous parle aussi de leurs perspectives d'avenir, cela est lié à leurs caractéristiques historiques.

L’économie japonaise connaît depuis de longues années une croissance très faible, au point que l’on parle des « deux décennies perdues ». Mais les maisons de commerce international réalisent des bénéfices inouïs, particulièrement depuis le début du nouveau siècle. Leurs investissements dans le domaine des matières premières et de l’énergie contribuent pour une large part à la progression de leurs profits. On entend souvent dire que cela montre l’importance grandissante de leurs activités en tant que sociétés d’investissement. Quels sont les facteurs de cette réussite ? Va-t-elle durer ?

J’ai présidé pendant dix-huit mois, jusqu’au mois de mars de cette année, le comité spécial de recherche sur les principes des sôgô shôsha du Japan Foreign Trade Council, l’organisme professionnel de ces sociétés de commerce. Le résultat du travail de ce comité est présenté dans le livre Sôgô shôsha no kenkyû, sono genryû, seiritsu, tenkai (Les maisons de commerce international, leurs origines, leur développement, et leur évolution), 2012, Tôyô Keizai Inc. Tout en répondant à trois questions sur ces entreprises particulières, cet article fournit une perspective sur le futur des sôgô shôsha qui constituent un type d’entreprise propre au Japon.

Les résultats des sept sôgô shôsha pendant l’exercice 2011
(résultats consolidés pour l’année se terminant en mars 2012, en milliards de yens)

  chiffre d’affaires résultat d’exploitation bénéfice net
Mitsubishi Corporation 20126,3 271,1 453,8
Itochu Corporation 11978,2 272,6 300,5
*profit record
Marubeni Corporation 10584,3 157,3 172,1
*profit record
Mitsui & Co. 10481,1 348,3 434,4
*profit record
Sumitomo Corporation 8273 219,8 250,6
* profit record
Toyota Tsusho 5916,7 92,4 66,2
Sojitz Corporation 4494,2 64,5 -3,6

Note : Les données pour le chiffre d’affaires et le résultat d’exploitation sont basées sur les pratiques comptables japonaises. Celles du bénéfice net de chaque entreprise, à l’exception de Toyota Tsusho Corporation et Sojitz Corporation, sont basées sur les normes US GAAP, ou sur les normes internationales d’informations financières IFRS.

Comment sont nées les sôgô shôsha, et pourquoi ?

La première question porte naturellement sur l’historique de ces sociétés et sur les raisons de leur formation. Après sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale en août 1945, le Japon a été occupé par les Alliés. Conformément aux directives de l’occupant, le commerce a repris après guerre tout d’abord sous une forme administrée. Avec le retour au libre-échange en 1950, l’activité des entreprises de négoce a progressé, et les sôgô shôsha se sont formées. Cela a commencé avec les entreprises de négoce textile de l’ouest du Japon, comme Itochu, Tôyô Menka(*1), Nichimen Jitsugyô(*2), ou Marubeni) ainsi que des sociétés de négoce des métaux, comme Iwai Sangyô, ou Nisshô(*3), qui ont élargi leurs activités à de nouveaux domaines ou à de nouveaux droits commerciaux par des fusions et acquisitions, se transformant ainsi en sôgô shôsha. Puis le démantèlement des zaibatsu, les grands cartels industrialo-financiers, par les forces d’occupation ont transformé les groupes Mitsubishi, Mitsui ou Sumitomo en une multitude de petites sociétés qui se se sont ensuite réunifiées.

C’est de cette manière que les sôgô shôsha se sont formées pendant la période de forte croissance qui a duré jusqu’au milieu des années 1960.

Cette évolution avait pour modèle les grandes maisons de commerce japonaises d’avant-guerre, comme Mitsui & Co. ou Mitsubishi Corporation. Le terme sôgô shôsha n’existait pas à cette époque, mais comme certaines de ces entreprises s’occupaient de produits très divers et étaient aussi actives dans des domaines autres que le commerce et qu’elles investissaient dans différents projets, il convient aussi pour la première forme de ces sociétés de commerce international.

Si l’on s’interroge sur les conditions qui ont fait naître les sôgô shôsha au Japon, on peut, en réfléchissant à la manière dont elles s’étaient formées avant-guerre dans leur modèle original, mentionner les quatre points suivants : l’importance qu’avait la promotion du commerce qui était alors une politique nationale, les grandes différences qui existaient entre les produits exportés qui étaient souvent rudimentaires sur le plan technique, ainsi qu’entre les pratiques commerciales du Japon et des pays partenaires, une période où l’économie, et par conséquent le commerce, connaissait un développement rapide, et enfin la contribution notable des zaibatsu (avant-guerre) et des consortiums (après-guerre) à l’industrie manufacturière du Japon.

Les sôgô shôsha constituent-elles un type d’entreprise propre au Japon ?

Nous allons essayer de répondre à cette question en nous interrogeant sur la spécificité japonaise de ces sociétés. Parmi les dix-sept sociétés de négoce figurant dans l’édition 2012 de la liste « Global 2000 Leading Companies » établie chaque année par le magazine américain Forbes, huit sont japonaises, dont les six premières de la liste. Y figurent aussi quatre sociétés de négoce coréennes, et les cinq autres sont aussi asiatiques. (Dans l’édition 2010 apparaissaient aussi deux sociétés européennes, qui ont disparu en 2012. Aucune société américaine de négoce ne se trouvait parmi les deux mille entreprises leaders dans le monde en 2010 non plus.)

Les sociétés de négoce coréennes ont des ressemblances avec les sôgô shôsha, mais aussi des différences notables, notamment parce qu’elles conservent plus nettement un rôle de guichet pour les consortiums dont elles font partie, et parce que la part des importations est moins importante dans leur activité. Des entreprises ayant certaines similarités avec les sôgô shôsha existent aussi dans plusieurs pays en développement, avec une envergure bien moindre. Il est cependant possible que l’on voie naître à l’avenir en Chine de très grandes entreprises du même type que les sôgô shôsha.

Si l’on considère le passé des pays développés, la Grande-Bretagne a eu avant la Seconde Guerre mondiale des sociétés de négoce multi-nationales s’occupant de produits très diversifiés, qui ressemblaient aux sôgô shôsha. Certaines d’entre elles ont survécu jusqu’aux années 1970, voire 80, mais après leur introduction en Bourse, elles ont dû se concentrer sur des activités à forte rentabilité en raison de la pression des marchés, et elles sont presque toutes devenues des sociétés de négoce spécialisées ou des sociétés manufacturières. En Allemagne, les sociétés de négoce se sont chargées des exportations jusque vers les années 1910, lorsque les producteurs ont commencé à se charger de vendre leurs produits, ne leur laissant que le commerce des produits des petites et moyennes entreprises ainsi que le commerce avec les pays en développement. Aux Etats-Unis, les sociétés de négoce n’ont jamais joué un rôle important, étant donné le rôle limité des exportations dans la croissance économique et le manque d’intérêt pour la prospection des marchés étrangers.

Classement Forbes des plus grandes entreprises de commerce au monde (le 18 avril 2012)

1 Mitsubishi Corporation
2 Mitsui & Co.
3 Sumitomo Corporation
4 Itochu Corporation
5 Marubeni Corporation
6 Toyota Tsusho
7 Li & Fung (Hong Kong, Chine)
8 Samsung C&T (Corée du Sud)
9 Sojitz Corporation
10 Adani Enterprises (Inde)
11 SK Netrworks (Corée du Sud)
12 Minmetals Development (Chine)
13 Hanwha Corp (Corée du Sud)
14 Shanghai Material Trading (Chine)
15 Xiamen C&D (Chine)
16 LG International (Corée du Sud)
17 Kanematsu

Source : Forbes “The World’s Biggest Companies

Quel avenir pour les sôgô shôsha ?

Dans cette dernière partie, nous réfléchirons à la manière dont elles ont changé et à leurs perspectives futures.

Le début du nouveau millénaire a vu la réorganisation, avec plusieurs fusions, des sôgô shôsha affectées par la liquidation des mauvaises créances laissées par l’éclatement de la bulle financière de la fin des années 1980. C’est la raison pour laquelle elles ne sont aujourd’hui qu’au nombre de sept : Itochu Corporation, Sumitomo Corporation, Sojitz Corporation, Toyota Tsusho Corporation, Marubeni Corporation, Mitsui & Co., et Mitsubishi Corporation.

Ces sociétés se caractérisent aujourd’hui par leurs activités dans diverses industries du secteur secondaire et tertiaire, par le biais de leurs filiales consolidées. Dans le même temps, les bénéfices que leur rapportent, sous forme de dividendes, leurs investissements dans des sociétés qu’elle ne contrôlent pas contribuent aussi à leurs profits. On pourrait les définir comme des sociétés globales de gestion et d’investissement. L’important est que le commerce (import/export, transactions commerciales traditionnelles entre pays étrangers) qui est leur fondement est aussi l’axe central de leurs activités.

Comme nous l’avons vu, les quatre conditions qui ont permis la naissance des sôgô shôsha au Japon ont toutes perdu de leur importance au fur et à mesure que l’économie entrait dans la maturité. Mais elles ont à présent deux forces qui ne cessent de grandir, à savoir tout d’abord leur résilience au risque grâce à la diversification de leurs activités, et deuxièmement leur capacité à découvrir et exploiter des besoins et des possibilités nouvelles, grâce à leur implication dans de nombreuses opportunités de profits dans des domaines très divers.

Les sôgô shôsha d’aujourd’hui ont en outre le potentiel de continuer leur expansion en tant qu’entreprises d’un genre unique au mode parce que leur attitude positive face aux difficultés les rend capable de se rénover en permanence.

(D’après un original écrit en japonais en septembre 2012)

(*1) ^ Devenue Tômen en 1990, cette société a fusionné en 2006 avec Toyota Tsusho.

(*2) ^ Devenue Nichimen en 1982, cette société a fusionné en 2004 avec Nisshô Iwai pour devenir Sojitz.

(*3) ^ Nisshô Iwai est née en 1968 de la fusion entre Iwai Sangyô et Nisshô.

  • [25.10.2012]

Professeur d'économie à l'université Senshû, spécialiste d'économie japonaise et de politique financière, il est diplômé de la faculté d'économie de l'Université de Tokyo (1981). Il travaille d'abord pour la Long-Term Credit Bank of Japan, notamment comme chercheur à LTCB Research, une entité basée à New York, puis comme chef économiste du département de stratégie d'investissement de LTCB Securities. Il devient ensuite maître de conférence à l'université Senshû, où il est nommé professeur d'économie en 2001. Il est actuellement chercheur invité pour un an à la School of Oriental and African Studies de l'Université de Londres. Parmi ses publications figurent Gendai Nihon keizai baburu to posuto baburu no kiseki (L'économie japonaise aujourd'hui : de la bulle à l'époque post-bulle), 2002, Nihon Hyôronsha, Ushinawareta jūgonen to kinyū seisaku (Les quinze ans perdus et la politique monétaire), 2008, Nihon Keizai Shimbun, Sôgô shôsha no kenkyû, sono genryû, seiritsu, tenkai (Les maisons de commerce international, leurs origines, leur développement, et leur évolution), 2012, Tôyô Keizai Shimpôsha.

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