Les causes des brimades dans les écoles japonaises

Sugimori Shinkichi [Profil]

[17.12.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les écoles japonaises se trouvent à nouveau au cœur de l’actualité après le suicide d’un collégien de treize ans de la ville d’Ôtsu, dans la préfecture de Shiga, et la publication d’une étude du gouvernement mettant en évidence l’augmentation du nombre des cas de maltraitance en milieu scolaire. Dans l’article qui suit, Sugimori Shinkichi s’interroge sur les facteurs socio-économiques et culturels à l’origine de ce phénomène et sur les mesures que les adultes doivent prendre pour y faire face.

Les brimades en milieu scolaire existent partout dans le monde et elles se signalent toujours par un certain nombre de caractéristiques communes. Mais elles n’en présentent pas moins des différences en ce qui concerne le type de brimades, la réaction des victimes et l’attitude des témoins. L’analyse des points communs et des divergences des diverses sortes de brimades permet de repérer les facteurs socio-économiques et culturels sous-jacents à un phénomène qui est devenu un des problèmes sociaux majeurs auquel le Japon est confronté.

Les constantes des brimades

D’après les résultats d’une enquête internationale réalisée en 2001 (voir figure 1), la forme la plus courante des brimades à l’école consiste en des insultes et des moqueries. Ce type de harcèlement relativement peu grave, est facile à mettre en œuvre et sans grand risque, et c’est pourquoi il est fréquent dans toutes les cultures, en particulier au cours des premières phases des brimades. Le harcèlement physique, en revanche, se rencontre davantage dans les sociétés où la violence est monnaie courante et où les individus doivent se battre pour survivre. Quand c’est la loi du plus fort qui prévaut et que les ressources économiques et sociales sont concentrées entre les mains d’une minorité, on observe un déclin des valeurs morales et une augmentation de la transgression des règles. Ces comportements, que l’on rencontre dans le monde des adultes, influencent souvent les relations des enfants entre eux.

Les recherches menées sur la relation entre la frustration et l’agression tendent à prouver qu’un individu s’attaque à des personnes innocentes et ne représentant aucune menace quand il ne peut pas exprimer directement l’agressivité qu’il éprouve envers la cause réelle de sa frustration. Les enfants qui ont un comportement agressif sont, de toute évidence, plus nombreux parmi ceux qui ressentent une frustration due à des tensions dans le cadre de l’école ou à la maison. C’est pourquoi un des moyens de diminuer les brimades, c’est de proposer un suivi psychologique à ceux qui tombent dans ce piège.

Les brimades en milieu scolaire ont toujours été l’apanage des plus forts, mais depuis l’apparition d’Internet, des téléphones portables et des autres technologies de pointe de l’information et de la communication, n’importe qui est en mesure de se défouler de façon anonyme — parfois même sous une autre identité — sous la forme d’injures en ligne. Dans un monde où le premier venu peut s’adonner à la cyber intimidation dès qu’il se sent un peu trop stressé, le problème qui se pose aux parents et aux éducateurs, c’est celui d’élever des enfants capables de gérer leurs frustrations sans recourir aux brimades.

Les auteurs des brimades dans les écoles sont souvent des élèves intelligents, aptes à vivre en société et qui ont la cote avec leurs camarades. Ces enfants, qui sont bien vus par les autres élèves et inspirent confiance à leurs professeurs et aux autres adultes, sont très doués pour trouver du soutien à leurs manœuvres d’intimidation, tout en dissimulant leurs méfaits aux autorités.

Les différents types de brimades scolaires

Pendant les années difficiles de l’immédiat après-guerre, la violence et le crime étaient chose relativement commune et l’harcèlement en milieu scolaire relevait de la loi de la survie du plus fort dont il a été question plus haut. Dans ce type de société, les brimades sont considérées non seulement comme inévitables mais aussi comme une phase essentielle et naturelle du processus qui fait que l’on grandit et que l’on s’intègre dans la société. On apprend aux enfants qu’il vaut mieux maltraiter que se faire maltraiter et les victimes ont tendance à s’attirer davantage des critiques que de la sympathie.

Les graves pénuries et la relative anarchie de la période de l’immédiat après-guerre appartiennent certes au passé, mais les disparités économiques qui sont apparues après l’éclatement de la bulle économique des années 1980 ont donné naissance à une société fondée sur les inégalités avec d’énormes écarts entre les riches et les pauvres. Les enfants élevés dans un milieu qui prospère aux dépens des plus démunis sont davantage susceptibles de se lancer dans la persécution des plus faibles. C’est ce type d’harcèlement qui est à l’origine de deux suicides, celui d’un élève de quatrième de la ville d’Ôtsu, dans la préfecture de Shiga, en octobre 2011, et celui d’un lycéen en terminale de Kobe, en 2007. Ces deux événements tragiques ont été provoqués par une série d’agressions physiques qui relèvent davantage du crime que de la maltraitance proprement dite. Certains parlent à ce propos de maltraitance par « ordre de préséance » (pecking order bullying), en référence à l’« ordre des coups de bec » qui prévaut chez les poules où chacune becquète les plus faibles tout se faisant en retour becqueter par les plus fortes. Quand les poules cherchent de la nourriture, les reines de la basse-cour chassent leurs rivales et c’est l’ « ordre des coups de bec » qui détermine l’ordre dans lequel elles mangent. Ce type de comportement est particulièrement manifeste quand il n’y a pas assez de nourriture (ou de ressources dans les sociétés humaines) pour tout le monde.

Outre l’agression physique de la victime et de ses biens (plus fréquente chez les garçons), les brimades prennent aussi souvent la forme d’agressions relationnelles (plus courantes chez les filles) qui consistent, entre autres, à isoler l’élève visé de ses camarades par le biais de rumeurs, de manœuvres d’exclusion du groupe ou de l’« épreuve du silence » (refus de lui adresser la parole). En général, les filles en âge d’aller à l’école ont vraiment besoin d’avoir des relations avec un groupe de camarades pour se sentir bien et en sécurité, et elles accordent énormément d’importance aux conversations pratiquement incessantes qu’elles entretiennent avec leurs amies. Les garçons eux aussi finissent par trouver un groupe qui leur apporte une certaine sécurité, mais ces relations se manifestent à travers des activités physiques comme les sports d’équipe, plutôt que dans les échanges verbaux. La figure 1 montre clairement que l’isolement de la victime et le refus de lui parler sont des moyens de brimades plus fréquents chez les filles que chez les garçons.

A en juger par la figure 1, les agressions relationnelles sont nettement plus fréquentes au Japon qu’ailleurs. Dans une société où la place de l’individu dans le groupe a une importance capitale, toute forme de maltraitance nuisant à sa relation avec le groupe est une source majeure d’angoisse, et elle est d’autant plus destructrice. Les agressions relationnelles font moins de dégâts chez les enfants plus indépendants qui sont élevés dans l’idée que chaque individu est unique, comme dans les pays occidentaux.

Entre 2004 et 2009 l’Institut national de recherches sur la politique éducative a réalisé une enquête longitudinale. Les responsables de cette étude ont recensé le nombre d’élèves de cinquième qui avaient été victimes de « l’épreuve du silence », d’une mise à l’écart ou de rumeurs en juin 2004, et deux ans plus tard, en 2006, ils se sont à nouveau intéressés  à ce même groupe d’enfants. Les résultats ont montré que le pourcentage des victimes de brimades était passé de 41,6 % à 80,3 % en deux ans. Cette enquête a par ailleurs révélé que 90,3 % des enfants d’un échantillon d’élèves de CM1 interrogés en 2004 avaient subi des agressions relationnelles cinq ans plus tard, en 2009, quand ils étaient arrivés en classe de troisième.

  • [17.12.2012]

Né en 1965. Titulaire d’un doctorat de psychologie sociale de l’Université de Tokyo, obtenu en 1994, et d’un doctorat en sciences de l’éducation de l’Université Gakugei de Tokyo, obtenu en 2005. Actuellement professeur associé à l’Université Gakugei, où il enseigne la psychologie sociale. A effectué des recherches approfondies sur la psychologie de groupe, la psychologie du risque et d’autres domaines de la psychologie sociale.

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