Doraemon : un anniversaire original pour le chat-robot venu du XXIIe siècle

Yokoyama Yasuyuki [Profil]

[21.12.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Les relations entre la Chine et le Japon connaissent une détérioration inquiétante autour de la question des Senkaku, mais cela n'affecte nullement la popularité de Doraemon en Chine. Comment expliquer que ce personnage soit devenu le meilleur ambassadeur de bonne volonté du Japon ?

Doraemon, compagnon de la croissance économique du Japon

Doraemon est une véritable superstar du manga japonais puisque le feuilleton a duré de 1969 à 1996, avec un total de 1329 épisodes courts et 17 longs.

La série qui a fait l’objet de 45 albums est devenue un dessin animé télévisé en 1979, et le premier film avec le chat-robot pour héros est sorti en 1980. Entre octobre 1979 et février 1980, les dix-neuf livres de poche qui reprenaient les épisodes de Doraemon parus jusqu’alors dans des magazines se sont vendus à 15 millions d’exemplaires.

L’industrie japonaise venait de surmonter les deux chocs pétroliers des années soixante-dix. 1979 est l’année de la parution de Japan as Number One : Lessons for America (titre français : Le Japon médaille d’or : leçons pour l’Amérique et l’Europe), un ouvrage d’Ezra Vogel qui devint un best-seller. Les années quatre-vingt furent une période glorieuse pour le Japon grâce à sa remarquable croissance économique.

Les Japonais commençaient à voyager à l’étranger, ce qui leur permit de se rendre compte que Doraemon était connu en Asie, comme ils l’avaient lu dans des reportages de correspondants de journaux japonais en Asie.

Un vaste marché pour les éditions pirates partout en Asie

C’est à Hong Kong que parut la première édition pirate de Doraemon, dans les années soixante-dix, suivi par Taïwan en 1976, la Corée du Sud autour de 1980, la Thaïlande en 1982, et l’Indonésie en 1987. Même dans les pays où parurent des éditions officielles, les éditions pirates eurent longtemps plus de succès qu’elles. Doraemon s’est propagé dans toute l’Asie sans jamais avoir fait l’objet de promotion considérable, créant un vaste marché pirate centré sur Hongkong ou la Thaïlande plus que sur le Japon. La publication au début des années quatre-vingt-dix d’éditions officielles basées sur la Convention universelle sur le droit d’auteur ne réussit pas nécessairement à inverser cette tendance.

Les premières traductions autorisées parurent en Indonésie en 1991, en Chine l’année suivante, trois ans plus tard à Taïwan et en Malaisie, puis en 1995 en Corée du Sud, en Thaïlande et à Hong Kong, à Singapour en 1997, et un an plus tard au Vietnam. L’Espagne fut le premier pays européen en 1994 où la BD fut traduite. En France, dix-neuf albums ont déjà été publiés, et il existe aussi des versions italiennes et allemandes. 

Les débuts de Doraemon au petit écran lui firent gagner de nombreux fans au Japon, et le même phénomène se reproduisit à l’étranger, faisant de lui en personnage connu dans le monde entier et non plus seulement en Asie. Si en 1993, la bande dessinée était vendue dans huit pays situés majoritairement en Asie, le dessin animé, lui, était diffusé dans dix-neuf.

Tout avait commencé en 1982, d’abord à Hong Kong puis en Thaïlande, ensuite en Italie, ainsi que dans neuf pays et territoires hispanophones d’Amérique latine (Panama, Equateur, Chili, Argentine, Mexique, Puerto Rico, Venezuela, Colombie et Bolivie). Aux Etats-Unis, CNN en a acquis les droits de diffusion en 1985, sans en faire usage à ce jour.

Selon le numéro du 5 juillet 2004 du magazine Boku Doraemon (éditions Shogakukan), la série télévisée a été lancée en 1990 en Russie, en 1992 en Chine, en Indonésie, en Malaisie, au Brésil et à Singapour, en 1993 en Espagne, en 1995 au Moyen-Orient (Algérie, Tunisie, Lybie, Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis, et Oman, en 2000 au Vietnam, en 2001 en Corée du Sud, et en France deux ans plus tard.

Du rêve et des aventures dans la vie de tous les jours

Doraemon, le personnage inventé par Fujiko F. Fujio (1933-1996) est un robot garde d’enfants qui a l’apparence d’un chat (sans oreilles), et qui est venu du futur (il a été créé le 3 septembre 2112). Nobita, un gentil paresseux, Giant, le chef d’une bande de garnements, et Suneo, un gosse de riche méchant, sont les autres héros de l’histoire. Ce sont des personnages à la personnalité aussi affirmée que les trois frères Karamazov du roman éponyme de Dostoïevski.

Doraemon reflète l’époque la plus prospère du Japon tout en s’intéressant aux thèmes universels que sont les aspirations, les ambitions et les aventures dans une ambiance digne des classiques. C’est ce qui lui a permis dans un laps de temps relativement court de conquérir les cœurs de tant de personnes à travers le monde, hommes et femmes, jeunes et vieux.

La série présente des événements de la vie quotidienne de Nobita, Giant et Suneo. Dans la vie réelle, il est presque impossible aux enfants de vivre leurs rêves ou de connaître l’aventure. Mais les gadgets futuristes de Doraemon, comme la machine à remonter le temps ou la petite lampe qui fait tout rétrécir, transforment leur quotidien et leur permettent de vivre d’extraordinaires aventures ou de réaliser leurs rêves. Cela revient à dire que Nobita et ses compères peuvent réaliser leurs rêves dans un monde virtuel. De plus, comme les difficultés qu’ils rencontrent (disputes avec les amis, remontrances maternelles ou devoirs difficiles que l’on n’a pas envie de faire) sont familières au lecteur, il peut aisément partager ce monde avec eux.

Le meilleur ambassadeur de bonne volonté du Japon de l’après-guerre

Les nouvelles classes moyennes des pays d’Asie qui découvraient la prospérité ont réservé un excellent accueil à la vision optimiste du futur offerte par Doraemon. La série a conquis le public de nombreux pays d’Asie, au point que l’on peut dire que le robot venu du futur est l’un des meilleurs ambassadeurs de bonne volonté du Japon de l’après-guerre en Asie. Il est d’ailleurs aussi connu que les entreprises japonaises les plus représentatives, comme Toyota, Sony ou Canon.

Le 15 septembre dernier devait avoir lieu en Chine une manifestation pour commémorer avec cent ans d’avance la naissance du chat-robot. Mais elle a d’abord été annulée en raison du fort sentiment anti-japonais entraîné par la décision du Japon de racheter à leur propriétaire privé les îles Senkaku, pour être finalement re-programmée onze jours plus tard avec la participation de nombreux fans chinois.

Cela fait maintenant presque vingt ans que Doraemon est devenu une vedette en Chine. La « culture Doraemon » qui a su séduire les Chinois contribue à resserrer les liens entre les hommes du monde entier, et elle est assez forte pour ne pas être détruite par une confrontation politique temporaire. Les aventures du chat-robot sont devenues un classique, et les fans chinois n’ont certainement pas été les seuls à célébrer à travers le monde cet anniversaire à rebours de la superstar qui fait aujourd’hui partie du « patrimoine de l’humanité ».

(D’après un article en japonais du 15 octobre 2012)

  • [21.12.2012]

Professeur émérite de l'Université de Toyama, né en 1942, il a fait ses études à l'Université de Tokyo. Ce spécialiste des pratiques sportives à long-terme s'est aussi fait connaître pour ses analyses du monde de Doraemon par des ouvrages comme Nobita-kun to iu ikikata (Vivre comme Nobita), ou encore Doraemon no nazo (L'énigme de Doraemon), en collaboration avec Watanabe Shôichi, chez Ascom. Il a créé à l'Université de Toyama en avril 1999 un séminaire intitulé « Le monde de Doraemon » ouvert à tous.

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