Yoshinaga Sayuri : la dernière grande star du cinéma japonais

Inamasu Tatsuo [Profil]

[01.01.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Dans le dernier film de Sakamoto Junji, Kita no kanaria-tachi (« Les Canaries du Nord » ; en anglais A Chorus of Angels), Yoshinaga Sayuri interprète le rôle de Haru, une femme qui revient sur une petite île, au large d’Hokkaidô, où elle a jadis été été professeur. Depuis le début de sa carrière, en 1959, cette merveilleuse actrice incarne l’esprit du Japon de l’époque de l’après-guerre. Elle est considérée comme la dernière des grandes stars du cinéma japonais.

Yoshinaga Sayuri est née le 13 mars 1945, cinq mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale et on peut dire que sa carrière cinématographique a coïncidé avec l’histoire du Japon de l’après-guerre. Elle aura 68 ans dans quelques mois, mais n’en reste pas moins une actrice auréolée de jeunesse qui tient le rôle principal dans un film tous les deux ans.

Cette grande dame du cinéma japonais, qui a joué jusqu’à présent dans plus de cent films, a de nombreux admirateurs de tous les âges. Elle a obtenu quatre fois — un record inégalé jusqu’à présent — le prix de la meilleure actrice dans un rôle principal de la Japan Academy Awards, l’équivalent des oscars américains. En 2010, elle a été décorée du mérite culturel (bunka kôrôsha) par le gouvernement japonais, une des distinctions culturelles les plus prestigieuses de son pays. C’est l’une des plus grandes stars du cinéma japonais de l’après-guerre tant par la qualité de son jeu que par ses qualités humaines.

La différence entre star et idole

La réputation de Yoshinaga Sayuri en tant que star n’est plus à faire, mais aujourd’hui au Japon, les vedettes les plus populaires sont des « idoles » de la télévision et non plus des « stars » du grand écran.

Au cinéma, les héros sont tous séduisants et courageux et les héroïnes toujours belles et fascinantes, comme les vedettes du « star system » de l’âge d’or d’Hollywood. Pour contribuer au charisme de la star, sa vie privée doit rester le plus possible dans l’ombre et auréolée de mystère. Et c’est d’ailleurs pourquoi les grands noms d’Hollywood sont devenus la cible des paparazzi.

Mais avec le phénomène des « idoles », en particulier tel qu’il s’est développé au Japon, le critère le plus important, c’est la sympathie que leurs admirateurs éprouvent pour elles, plutôt que leur beauté ou leur charme. L’idole doit être aussi proche et accessible que le chouette garçon ou la fille mignonne de la classe d’à côté. Il ne suffit pas de jouer dans un feuilleton ou de participer à un programme musical de la télévision pour devenir une « idole », il faut aussi se faire remarquer dans les talk-shows et les émissions de variétés.

Yoshinaga Sayuri a, quant à elle, consacré l’essentiel de sa carrière au cinéma. La plupart des feuilletons télévisés dans lesquels elle a joué sont des œuvres à caractère historique ou des adaptations de textes littéraires et, en dehors de ce type d’émission, elle n’a fait que très peu d’apparitions sur le petit écran. Quand l’actrice a débuté au cinéma, il n’y avait pas beaucoup de postes de télévision, ce qui explique en partie les choses. Mais une fois que l’industrie du cinéma a commencé à péricliter, elle est restée fidèle à elle-même alors que d’autres stars du grand écran cherchaient à s’investir davantage dans les programmes télévisés. Et si la star a conservé son statut mythique, c’est sans doute à cause de son comportement.

La gravité caractéristique de l’esprit d’une époque

Yoshinaga Sayuri est née à Tokyo en 1945, ce qui veut dire qu’elle a grandi pendant l’époque de l’après-guerre, qui a coïncidé notamment avec la reconstruction du Japon et l’expansion littéralement explosive du cinéma. Entre la seconde moitié des années 1950 et le début des années 1960, le septième art est devenu la forme de distraction préférée de la population japonaise. A l’époque, les cinémas faisaient environ un milliard d’entrées pratiquement chaque année. Etant donné le nombre d’habitants de l’Archipel, cela veut dire que chaque Japonais allait au cinéma plus de dix fois par an.

Au milieu des années 1960, la télévision a supplanté le grand écran en tant que divertissement favori des Japonais et le cinéma a sombré peu à peu dans le déclin. A l’heure actuelle, le nombre des entrées enregistrées dans les salles est de quelque 144 millions par an, soit un septième du chiffre de l’époque de l’âge d’or du cinéma.

Quand Yoshinaga Sayuri a fait ses débuts sur le grand écran en 1959, au moment où le cinéma était au sommet de sa popularité, elle avait tout juste quatorze ans. En fait, elle avait commencé sa carrière d’actrice un peu plus tôt avec un feuilleton radiophonique. Entre 1960 et 1961, elle a joué dans plus de vingt films dans lesquels elle s’est investie avec beaucoup d’ardeur malgré son emploi du temps surchargé.

Le premier rôle principal qu’on lui a confié, c’est celui de Yasuyo dans Garasu no naka no shôjo (« La jeune fille à la fenêtre »), un film de Wakasugi Mitsuo (1922-2008) qui est sorti sur les écrans en novembre 1960. C’est la première de toute une série d’ « histoires de pur amour » (jun-ai rosen), qu’elle a interprétée avec l’acteur Hamada Mitsuo. Dans beaucoup de ses premiers films, Yoshinaga Sayuri incarne une étudiante sérieuse et honnête du genre qui devient responsable de classe, comme dans Aoi sanmyaku (« Les montagnes bleues »), un film de Nishikawa Katsumi (1918-2010) d’après le roman éponyme de Ishizaka Yôjirô (1900-1986).

Le message véhiculé par ce type de film est que, même quand on est pauvre, mieux vaut garder confiance dans l’avenir et continuer à s’appliquer à faire des efforts. Il reflète fidèlement la mentalité des Japonais de la période de la reconstruction de l’après-guerre et de la haute croissance économique du pays. Yoshinaga Sayuri a incarné des personnages au caractère entier qui ont nourri les rêves et les aspirations de beaucoup de jeunes Japonais de son temps. Contrairement aux stars du cinéma occidental, elle n’avait pas une image à connotation sexuelle très marquée et c’est sans doute pourquoi elle a toujours gardé son aura de « pureté », même avec l’âge.

Une actrice engagée

Quand on demande aux cinéphiles de citer les films qui sont, à leur avis, les plus représentatifs de Yoshinaga Sayuri, la plupart d’entre eux répondent Ai to shi o mitsumete (« L’amour et la mort en face » ; en anglais The Crest of Man) réalisé en 1964 par Saitô Buichi (1925-2011), Kyûpora no aru machi (« La ville au four à coupole » ; en anglais The Foundry Town) de Urayama Kirirô (1930-1985), sorti sur les écrans en 1962, et Aoi sanmyaku, dont il a déjà été question.

Kyûpora no aru machi est une adaptation à l’écran de l’œuvre éponyme de Hayafune Chiyo (1914-2005), dont le scénario a été écrit conjointement par son réalisateur, Urayama Kirirô (1930-1985) — c’était son premier film —, et le grand cinéaste Imamura Shôhei (1926-2006), qui devait obtenir par la suite la Palme d’or du Festival de Cannes à deux reprises, en 1983 et 1997. Ce film, qui s’inscrit dans la veine du cinéma social, se déroule dans préfecture de Saitama, à Kawaguchi, une ville célèbre pour ses fonderies. Il décrit en détails la vie d’une famille d’ouvriers qui travaille dans une usine.

Dans Kyûpora no aru machi, Urayama Kirirô aborde de nombreux thèmes de façon réaliste, en particulier la condition des travailleurs, la pauvreté et le racisme. Son film semble presque trop sombre pour une actrice « innocente et pure » comme Yoshinaga Sayuri. Le réalisateur aurait d’ailleurs considéré dans un premier temps qu’elle ne convenait pas au personnage, mais il a fini par l’engager en dépit de ses hésitations pour des raisons d’ordre matériel, parce qu’elle était au sommet de sa popularité.

L’actrice a pris tellement à cœur les recommandations d’Urayama Kirirô, qui lui avait demandé de « réfléchir sur la pauvreté », que son interprétation lui a valu le prestigieux Ruban bleu (Blue Ribbon Award) de la meilleure actrice décerné chaque année par les critiques de cinéma japonais. Kyûpora no aru machi a obtenu par ailleurs le Ruban bleu du meilleur film, en 1963, et a même été présenté au Festival de Cannes, en 1962.

On voit mal comment les idoles japonaises très populaires d’aujourd’hui comme celles d’AKB48 — un groupe pop d’une centaine de filles de 13 à 20 ans qui connaît un succès sans précédent — jouer dans des films ou des feuilletons aussi sérieux. D’ailleurs leurs producteurs et un grand nombre de leurs admirateurs seraient les premiers à s’y opposer. Mais du temps de l’après-guerre, on considérait qu’il allait de soi que les jeunes aient conscience des problèmes sociaux et qu’ils aient leur idées à ce sujet. Dans la vie, comme à l’écran, Yoshinaga Sayuri s’intéressait sincèrement aux problèmes les plus graves et c’est une des raisons pour lesquelles ses fans l’admiraient tant.

Si elle a conservé le statut d’héroïne « innocente et pure » que lui a donné le cinéma, Yoshinaga Sayuri ne vit pas pour autant dans un monde éthéré et elle a les pieds sur terre. Les gens trouvent tout à fait normal qu’elle s’exprime encore aujourd’hui sur des questions politiques, comme lorsqu’elle s’est engagée dans le mouvement anti-nucléaire. C’est parce qu’elle fait partie de la génération de l’après-guerre qui voulait changer le Japon et sa société qu’elle a encore un esprit résolument démocratique qui par moments relève, il faut le dire, de la naïveté.

(D’après un article en japonais du 26 novembre 2012)

 

*La photo du titre de Yoshinaga Sayuri est tirée de son dernier film Kita no kanaria-tachi (« Les Canaries du Nord » ; en anglais A Chorus of Angels), où elle joue le rôle d’une femme qui revient sur la petite île au large d’Hokkaidô où elle était jadis professeur.

  • [01.01.2013]

Professeur à l’Université Hôsei. Né en 1952. Diplômé de l’Université de Tokyo où il s’est spécialisé dans la sociologie. Titulaire d’une maîtrise de l’Institut de sociologie de l’Université de Tokyo. Spécialiste de la culture postmoderne et en particulier des medias, des idoles, de la pop japonaise (J-Pop) et des fans. Auteur de divers ouvrages dont Pandora no media: Terebi wa jidai o dô kaeta no ka (« La boîte de Pandore, ou comment la télévision a transformé son époque ») et Aidoru kôgaku (« La technologie de l’idole »)

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