Ce que change le lancement réussi du « satellite » nord-coréen

Suzuki Kazuto [Profil]

[14.02.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La Corée du Nord a mis en orbite le 12 décembre dernier un « satellite ». Suzuki Kazuto, professeur à l’université de Hokkaidô explique en quoi cela modifie les choses et discute de la position que le Japon devrait adopter.

Avec le lancement réussi, le 12 décembre dernier, de la fusée Unha-3 — dont on disait encore la veille qu’il serait retardé car elle n’était pas au point — et la mise en orbite du satellite qu’elle portait, la Corée du Nord vient de démontrer sa capacité à lancer un objet dans l’espace.

Cela constitue une violation flagrante de la résolution 1874 du Conseil de sécurité des Nations unies (2009), en vertu de laquelle le Conseil demande à la RPDC de s’abstenir de tout lancement qui s’appuie sur la technologie des missiles balistiques, et elle l’a fait en dépit des appels à la retenue de la part non seulement du Japon, des Etats-Unis, de la Corée du Sud mais aussi de la Chine.

Les raisons de ce lancement

Pourquoi la Corée du Nord s’est-elle entêtée malgré la condamnation de la communauté internationale et l’opposition de la Chine dont elle dépend fortement sur le plan économique ?

Sur le plan politique, la Corée du Nord avait décidé que 2012 serait l’année marquant l’ouverture d’une ère nouvelle pour elle en tant que grand pays fort et prospère, d’où son ambition de réussir un lancement spatial, qui est un des symboles des grandes puissances. Asseoir la légitimité du premier « premier secrétaire » du Parti du travail de Corée, Kim Jong-un, qui n’a pas encore complètement consolidé les bases de son pouvoir, faisait aussi partie de son objectif.

En contrepartie, le pays va subir des sanctions économiques renforcées qui affaibliront plus encore son économie. La Corée du Nord a néanmoins procédé au lancement d’une part parce que la technologie utilisée est la même que celles des missiles balistiques et d’autre part en raison de son but militaire, démontrer sa capacité de lancer un missile ayant une portée de dix mille kilomètres, et pouvant atteindre les Etats-Unis.

La Corée du Nord a acquis une technologie très avancée

Ce lancement établit que le pays maîtrise une capacité spatiale d’assez haut niveau. D’ordinaire, la mise en orbite est la priorité d’un premier lancement de satellite. C’est pour cette raison qu’il se fait généralement vers l’Est, sans définir une orbite précise, car cela facilite l’opération.

Mais la Corée du Nord a réussi à placer le sien sur une orbite dite héliosynchrone, c’est-à-dire une orbite polaire. Le premier, puis le deuxième étage de la fusée tirée vers le Sud se sont détachés, et après une manœuvre de torsion en phase propulsée dite dogleg, son azimuth a été porté de 97 à 99, ce qui nécessite une technologie avancée.

Appliquée à des missiles balistiques, cette capacité de lancement spatial nord-coréen, proche de celle des pays avancés, leur assurerait une grande précision de tir.

Si une fusée ne fait que lancer un satellite dans l’espace, un missile, lui, doit revenir dans l’atmosphère pour toucher sa cible terrestre. Il n’existe aucune certitude que la Corée du Nord dispose des technologies requises (panneaux capables de résister à la chaleur de friction, contrôle des ogives), et ce lancement réussi ne signifie pas qu’elle dispose de missiles prêts à être lancés.

Enfin, si l’on suppose que le poids du satellite lancé le 12 décembre était semblable à celui dont le lancement avait échoué en avril 2012, une centaine de kilos, il n’est pas certain que la Corée du Nord puisse alléger un ogive nucléaire jusqu’à ce niveau. Mais si elle acquiert la technologie de ré-entrée dans l’atmosphère et qu’elle réussit à miniaturiser ses têtes nucléaires, elle disposera de la capacité d’envoyer des missiles nucléaires. Cela fera peser une menace non seulement sur les pays voisins mais aussi sur les Etats-Unis.

Les répercussions sur les négociations avec les Etats-Unis

Ce lancement prouve la capacité nord-coréenne dans le domaine des missiles mais n’augmente pas significativement la menace que la Corée du Nord fait peser sur le Japon ou les autres pays d’Asie de l’Est.

Celle-ci existait déjà pour eux, Japon compris, puisqu’elle possède des missiles Nodong d’une portée de 1300 kilomètres — les avis divergent sur la possibilité de les équiper de l’arme nucléaire.

Mais la capacité que démontre ce lancement constitue une menace importante pour les Etats-Unis qui sont désormais à sa portée. Cela ne peut que modifier significativement les structures de dialogue existant aujourd’hui, comme les pourparlers à six ou les négociations directes entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, et va probablement conduire les Etats-Unis à réorienter leur politique vis-à-vis de ce pays dans le sens d’une réaction à une menace militaire.

Dans ce nouveau contexte, la Corée du Nord va pouvoir mener des négociations destinées à lui procurer des compensations importantes pour l’abandon de ses essais nucléaires et de sa technologie de missiles. Inversement, ce nouveau développement peut aussi entraîner un regain de tension en Asie de l’Est si les négociations portent sur le renforcement des sanctions, voire de sanctions militaires. Dans les deux cas, il y a un risque que la question des enlèvements de citoyens japonais par la Corée du Nord(*1) paraisse encore moins importante, une situation délicate pour la diplomatie japonaise.

Le succès du récent lancement n’augmente pas non plus la menace militaire nord-coréenne sur la Corée du Sud mais souligne son retard dans le domaine du développement spatial par rapport à son voisin du Nord, et fait peser sur elle une pression accrue pour la réussite de la fusée KSLV-1 Naro.

Celle-ci, le résultat d’une coopération technologique avec la Russie qui responsable du premier étage, alors que la Corée du Sud s’occupe du second, a déjà échoué deux fois. Le troisième essai qui était programmé pour octobre 2012 a été retardé à deux reprises pour des problèmes techniques. Il est actuellement prévu pour début 2013, après l’entrée en fonction de la nouvelle présidente, et son succès sera encore plus attendu.(*2)

Comment le Japon devrait réagir

La Corée du Nord subit depuis longtemps, en raison de son développement des missiles et de ses essais nucléaires, des sanctions économiques et ses échanges commerciaux et financiers avec le Japon sont sévèrement limités. Etant donné que le commerce entre les deux pays est proche de zéro, le Japon ne peut rien entreprendre seul.

Si les sanctions économiques décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU n’ont aucun effet, c’est en partie parce qu’elles ne sont pas appliquées exhaustivement (la Corée du Nord continue en effet à commercer avec la Chine et la Corée du Sud) et aussi parce le président Bush avait mis fin au gel des comptes nord-coréens à la Banco Delta Asia, une banque de Macao utilisée par la Corée du Nord pour ses activités financières à l’étranger, dans le but de faire progresser la question nucléaire. (*3)

Le Conseil de sécurité qui va se réunir après ce lancement discutera d’un renforcement des sanctions, mais l’utilisation probable par la Chine de son droit de veto rendra très difficile l’approbation d’une résolution en ce sens.

Dans ces conditions, freiner la Corée du Nord ne sera pas chose aisée. De plus, si elle a le même succès dans son test nucléaire(*4), la communauté internationale concentrera son attention sur cet aspect plutôt que sur la technologie spatiale, et enrayer ses progrès dans ce domaine sera encore plus difficile. Le Japon doit par conséquent réfléchir à une réponse qui tienne compte du fait que la technologie nord-coréenne en matière de missiles lui donne la capacité de faire peser une menace sur les Etats-Unis.

Le Japon doit améliorer encore le système de défense anti-missiles mis en place pour faire face au fait qu’il est à portée des missiles nord-coréens, introduire des satellites d’avertissement précoce capable de détecter un tir de missiles, et renforcer ses capacités de collecte d’informations de tous type, humaines, par transmissions électroniques, par communication, mais aussi d’informations visuelles par des satellites de collecte d’informations. Il doit en d’autres termes renforcer sa capacité à réagir à toutes les situations possibles.

En Corée du Sud comme au Japon, les dirigeants nouvellement élus souhaitent un renforcement de la relation d’alliance avec les Etats-Unis et l’environnement politique est favorable au renforcement du système de défense anti-missile commun au Japon, aux Etats-Unis et à la Corée du Sud pour faire face à la menace nord-coréenne. La solidarité entre les nouveaux pouvoirs politiques en Corée du Sud et au Japon, et la seconde administration Obama jouera un rôle essentiel dans la politique qui va désormais être menée vis-à-vis de la Corée du Nord.

(D’après un original écrit en japonais le 25 décembre 2012.)

(*1) ^ De la seconde moitié des années 1970 au début des années 80, plusieurs citoyens japonais ont été enlevés par des agents de l’État nord-coréen. Alors que le nombre des victimes est officiellement de 17, il pourrait en réalité y en avoir une centaine. Parmi les 13 japonais que le gouvernement nord-coréen a reconnu avoir enlevés, seulement cinq ont été autorisés à retourner au Japon. — N.D.L.R.

(*2) ^ Le 30 janvier 2013, la Corée du Sud a réussi pour la première fois de son histoire à lancer la fusée spatiale KSLV-1 Naro. — N.D.L.R.

(*3) ^ Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni le 22 janvier 2012 et a adopté une résolution imposant des sanctions élargies à l’encontre de la Corée du Nord à la suite du lancement en décembre d’une fusée. La résolution, adoptée à l’unanimité, “condamne le tir” du 12 décembre et “exige” de Pyongyang qu’il “ne procède à aucun nouveau tir” recourant à la technologie des missiles balistiques. —N.D.L.R.

(*4) ^ La Corée du Nord a procédé le 12 février 2013, à un nouvel essai nucléaire souterrain, le troisième depuis 2006. Le Conseil de sécurité de l’ONU réuni en urgence dans la même journée a condamné ce nouvel essai et annoncé qu’il allait s’efforcer de prendre les “mesures appropriées” par le biais d’une nouvelle résolution. — N.D.L.R.

  • [14.02.2013]

Né en 1970, Suzuki Kazuto, titulaire d’un doctorat du Sussex European Institute de l’université du Sussex qu'il a obtenu en 2000, est depuis avril 2011 professeur d’économie politique internationale à l’université de Hokkaidô, où il avait été nommé professeur associé en 2008. Son livre Uchû kaihatsu to kokusai seiji (Le développement spatial et la politique internationale) a été couronné en 2012 par le prix Suntory pour les sciences sociales (section politique et économie).

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