Les problèmes spécifiques du système de l’emploi japonais

Hamaguchi Keiichirô [Profil]

[14.08.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Les firmes japonaises ont considérablement réduit le nombre des employés « réguliers » ou « permanents » qu’elles recrutent chaque année et qui deviennent membres à part entière de l’entreprise. Tant et si bien que quantité d’habitants de l’Archipel doivent à présent se contenter d’un emploi « non-régulier », autrement dit « précaire ». Dans cet article, Hamaguchi Keiichirô, spécialiste de la politique de l’emploi, propose l’adoption d’un système d’« emploi régulier basé sur le poste de travail » en parallèle à celui de l’« emploi à vie » fondé sur l’adhésion à la communauté constituée par l’entreprise, qui n’existe qu’au Japon.

Les problèmes spécifiques de l’emploi et du travail que connaît le Japon à l’heure actuelle sont tous liés à la nature particulière du système de l’emploi japonais, qu’il s’agisse de la façon très spéciale dont les étudiants cherchent du travail, du déséquilibre entre activité professionnelle et vie privée dont souffrent les « employés permanents », ou des difficultés qui vont de pair avec les « emplois précaires ».

Le système de l’« emploi fondé sur l’adhésion »

Le terme « employé permanent » s’applique en général à des personnes qui travaillent directement pour l’entreprise qui les a embauchées et bénéficient d’un emploi à plein temps pour une durée indéterminée. Mais au Japon il a un sens différent dans la mesure où l’Article 8 de la Loi sur le travail à temps partiel stipule que pour qu’un « emploi soit permanent, il faut que son contenu et sa localisation puissent changer durant toute la durée et jusqu’à la fin du contrat de travail ». Les contrats de travail japonais donnent d’ailleurs rarement une description des tâches que doit effectuer l’employé, et même quand c’est le cas, les employeurs ont toujours la possibilité de les modifier en vertu de la législation du travail.

L’« emploi permanent » à la japonaise va de pair avec une absence de limite en matière de tâches, de nombre d’heures ou de lieu de travail. Les patrons peuvent effectuer tous les changements qui leur conviennent. Les travailleurs qui ont le statut d’« employé permanent » deviennent membres de la « communauté » que constitue l’entreprise qui les a embauchés. Ils ont un « emploi fondé sur l’adhésion ». Cette forme d’emploi diffère grandement de celle qui existe dans les autres pays, à savoir l’« emploi basé sur le poste de travail », où les tâches, le nombre d’heures et le lieu de travail sont en général limités. Dans le système japonais de l’emploi fondé sur l’adhésion, les employés n’ont pas le droit de refuser d’effectuer des tâches, de faire des heures supplémentaires ou de changer de lieu de travail. La Cour suprême a d’ailleurs donné entièrement son aval à cette façon de faire.

En revanche, les « employés permanents » japonais ne risquent guère de perdre leur emploi pour cause de « poste en surnombre » comme c’est très souvent le cas dans les pays occidentaux. Quand le contrat de travail précise les tâches de l’employé et son lieu de travail, l’employeur ne peut pas les modifier sans le consentement de l’employé. De même, celui-ci ne peut pas exiger de son patron qu’il le transfère à un autre poste lorsque son emploi cesse d’exister. Pour faire une telle demande, l’employé doit autoriser son employeur à le changer de poste. En d’autres termes, en acceptant l’absence de limites en termes de tâches, de nombre d’heures et de lieu imposée par leur contrat de travail, les employés permanents japonais qui « adhèrent » à leur entreprise augmentent leurs chances de conserver leur emploi. Si leur poste n’a plus de raison d’être, ils sont censés être affectés à un autre, dans la même firme. C’est ainsi que fonctionne le fameux système japonais de l’« emploi à vie ».

Outre le contrat de travail d’« employé permanent », qui donne toute latitude à l’employeur en matière de tâches, de nombre d’heures et de lieu de travail, le système de l’emploi japonais se signale aussi par une forme de recrutement radicalement différente de celle des pays occidentaux. Au lieu de rechercher des travailleurs ayant les qualifications adéquates pour une tâche spécifique, les entreprises japonaises préfèrent en effet procéder à un recrutement annuel massif de jeunes diplômés tout frais émoulus de l’université — jusqu’à une certaine époque elles embauchaient même les lycéens dès la fin de leurs études secondaires — auxquels elles demandent de déposer leur candidature avant la fin de l’année scolaire de façon à pouvoir choisir ceux qui sont susceptibles d’accomplir les tâches qu’elles entendent leur assigner. C’est une pratique qui n’existe dans aucun autre pays.

Ce type de recrutement ne permet pas aux entreprises japonaises de juger des capacités de leurs futurs employés d’après leurs qualifications ou d’autres critères objectifs, comme c’est en général le cas dans le reste du monde. Les employeurs ne peuvent évaluer les candidats qu’en fonction de leur « enthousiasme » et de leurs « aptitudes ». A l’heure actuelle, les étudiants japonais se lancent dans la recherche d’un travail — ou plus exactement d’un « emploi permanent » dans une entreprise — plus d’un an avant la fin de leurs études.

  • [14.08.2013]

Directeur de recherches à l’Institut japonais de la politique de l’emploi et de la formation depuis août 2008. Spécialiste du droit du travail. Diplômé de l’Université de Tokyo (1983). Est ensuite entré au Ministère du travail où il a occupé différents postes y compris celui de premier secrétaire de la délégation du Japon auprès de l’Union européenne. A enseigné à l’Université de Tokyo et au Collège doctoral de recherche politique (GRIPS). Auteur de divers ouvrages dont Atarashii rôdô shakai: koyô shisutemu no saikôchiku e (Pour une nouvelle organisation du travail par la restructuration du système de l’emploi) et Nihon no koyô to rôdôhô (Emploi et loi du travail au Japon).

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone