La zombification de l’agriculture japonaise

Gôdo Yoshihisa [Profil]

[20.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

L’engouement actuel du Japon pour l’agriculture ne tient pas compte du déclin des savoir-faire paysans. Le gouvernement a fait de ce secteur d’activité l’un des piliers de sa nouvelle stratégie de croissance, mais les réformes qu’il propose manquent de substance. Gôdo Yoshihisa, professeur à l’Université Meiji Gakuin, se penche ici sur la situation désespérée de l’agriculture japonaise.

Depuis quelques années, l’agriculture fait l’objet d’un engouement spécial au Japon, qui se traduit par une tendance à encenser le secteur agricole nippon. Les librairies consacrent des rayons entiers à des livres chantant les mérites de l’agriculture « rentable » ou « miraculeuse », et on voit même leur adaptation sur grand écran.

Et pourtant, c’est à ce qu’on pourrait appeler une « zombification » de l’agriculture japonaise que nous sommes en train d’assister. Le déclin des compétences professionnelles et de l’aptitude à fonctionner en harmonie avec l’environnement fait que nos agriculteurs sont de plus en plus nombreux à ne savoir tirer du sol que des produits de mauvaise qualité. Peut-être les paysans ont-ils fière allure, avec tout l’attirail de machines dont ils sont équipés, les liens qu’ils entretiennent avec des entreprises commerciales ou industrielles et la profusion d’expressions comme « agriculture biologique » dont ils nous abreuvent, mais la réalité ne correspond pas à cette belle apparence. L’ironie du sort veut en outre que toutes les initiatives de réforme agricole prises par les autorités exacerbent le processus de zombification. Dans l’article qui suit, je vais traiter du déclin alarmant de l’agriculture japonaise et des problèmes structurels de société qui sous-tendent cette fâcheuse tendance.

Le déclin régulier des savoir-faire agricoles

Ces dernières années, l’agriculture a fait l’objet d’une profusion de propositions émanant de divers secteurs. Or nombre d’entre elles se distinguent par leur ignorance des différences fondamentales qui séparent l’agriculture de la fabrication, comme en témoignent les plaidoyers en faveur des grandes exploitations agricoles.

Dans la fabrication industrielle, la production repose sur l’utilisation artificielle de combustibles tels que le pétrole en tant que principale source d’énergie et elle prend place dans l’environnement artificiellement contrôlé de l’usine. D’où l’efficacité du recours à des manuels pour standardiser les processus de production et l’utilité d’augmenter l’envergure des opérations pour optimiser l’usage des équipements.

Dans l’agriculture, en revanche, la principale source d’énergie est la lumière du soleil, qui se déverse en quantités à peu près uniformes sur chaque unité de surface, et la production se déroule dans un environnement naturel — les terrains agricoles, soumis en permanence aux variations des conditions climatiques et de l’état des sols. Si bien que l’accroissement de l’échelle des opérations ne mène pas nécessairement à une amélioration des rendements. En fait, nombre de grandes exploitations japonaises connaissent des difficultés financières. Les économies d’échelle sont fondées dans le cas des pratiques agricoles dévastatrices pour l’environnement et très gourmandes en énergie. Mais ces façons de faire, qui appartiennent au Nouveau Monde, n’ont pas de bons résultats au Japon.

Pour parler de l’agriculture de façon réaliste, il faut garder présent à l’esprit sa véritable raison d’être : la culture de plantes destinées à l’alimentation. Mais en fait, ce ne sont pas les agriculteurs qui « font pousser » les plantes, mais les plantes elles-mêmes qui poussent, en ayant recours à la photosynthèse. Le rôle de l’agriculteur se limite à créer les conditions favorables à cette croissance. On pourrait le comparer à celui d’un professeur d’école qui surveille les progrès de ses élèves. Une éducation rigide, uniforme, risque de provoquer chez les enfants un dépérissement intellectuel et de les faire basculer dans la violence. De même, une agriculture excessivement standardisée n’est plus en mesure de s’adapter aux variations de l’environnement naturel et elle risque de provoquer une détérioration de la qualité des récoltes. La fabrication est un monde de technologie, qui repose sur une standardisation rigoureuse des procédés de production, alors que l’agriculture est un monde de savoir-faire, qui ne peut se réduire à des règles compilées dans un manuel.

Pendant la période de croissance rapide que le Japon a traversée après la seconde guerre mondiale, on pouvait trouver dans tout le pays des agriculteurs ayant une bonne maîtrise de leur métier. On ne doit pas les confondre avec les agriculteurs à l’ancienne, qui se fiaient à leur expérience personnelle et se contentaient souvent de cultiver la terre pour satisfaire leurs besoins alimentaires personnels et familiaux. Grâce aux progrès accomplis en biochimie et dans d’autres domaines, des variétés de plantes et des équipements nouveaux ont fait leur apparition. Dans le même temps, l’amélioration des transports et des communications a permis aux agriculteurs, même dans les zones les plus reculées, de vendre leur production aux habitants des villes. Mais pour ce faire, il leur a fallu proposer des produits conformes à la demande des consommateurs urbains. Les agriculteurs n’auraient pas pu s’adapter à ces changements spectaculaires sans un haut niveau de connaissance scientifique et une grande capacité de réflexion. En associant connaissance théorique et expérience sur le terrain, cette nouvelle génération d’agriculteurs a peu à peu accumulé les savoir-faire. Ces paysans experts « communiquent » avec leurs plantes et font montre de souplesse dans l’adaptation de leurs façons culturales.

Leurs savoir-faire sont comparables à ceux d’un artisan. Leur aptitude à contrôler rigoureusement les coûts tient, par exemple, à leur capacité à identifier précisément le moment de l’éclosion des œufs d’insectes, avec l’allègement des tâches qui en résulte en termes de protection contre l’infestation des cultures (il suffit parfois d’une simple application d’eau chaude). Ce modèle agricole, qui est en harmonie avec l’environnement, permet une bonne adaptation aux variations du climat. Il contribue à la bonne santé des plantes tout au long de la pousse et produit des récoltes à forte valeur nutritionnelle.

Il se trouve malheureusement que les savoir-faire des agriculteurs japonais s’amenuisent régulièrement. Il y a trois raisons à cela. La première est la dégradation de l’ordre qui régissait l’utilisation des terres agricoles. Les collectivités agricoles japonaises ont recours à des systèmes d’irrigation collectifs et il suffit qu’une petite minorité de paysans fassent un usage inadéquat de l’eau pour que toutes les fermes de la collectivité en subissent les conséquences. De même, si une parcelle, aussi petite soit-elle, est contaminée par un insecte ou une maladie, la contagion se propage rapidement au reste de la zone.

Depuis quelques années, les failles de la réglementation agricole s’aggravent, si bien les surfaces de terres agricoles employées pour d’autres usages que l’agriculture, par exemple à des fins d’économies d’impôt ou dans la perspective de construction d’un logement, vont en s’accroissant. On enregistre en outre une augmentation du nombre des personnes qui se lancent dans une activité agricole sans préparation adéquate et ne respectent pas les règles du bon usage de l’eau. Les comportements des propriétaires terriens non agriculteurs comme des agriculteurs insuffisamment formés constituent une nuisance pour les collectivités agricoles locales.

La seconde raison du déclin des savoir-faire agricoles réside dans la taille et la complexité croissantes du système des subventions agricoles. Ce dispositif, grâce auquel il est plus avantageux pour les agriculteurs de faire appel à l’aide de l’État que de cultiver leurs champs, est voué à les décourager de peaufiner leurs savoir-faire professionnels.

Le troisième facteur est la confiance que les consommateurs accordent aux messages publicitaires. Les gens cuisinent de moins en moins à la maison et sont de moins en moins capables de discerner un bon produit d’un mauvais. Si bien qu’ils ont tendance à se fier à des appellations comme « biologique » dans leurs décisions d’achat. Or, en l’absence d’un bon niveau de savoir-faire, l’agriculture biologique est néfaste pour l’environnement et donne des produits de piètre qualité. Mais les agriculteurs se trouvent dans une situation où il est plus avantageux pour eux d’affûter leurs compétences dans le domaine publicitaire que d’améliorer leurs savoir-faire agricoles.

  • [20.03.2014]

Professeur d’économie à l’Université Meiji Gakuin, spécialisé en économie du développement et de l’agriculture. Titulaire d’un doctorat d’agriculture de l’Université de Tokyo. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Nihon no shoku to nô : Kiki no honshitsu (Alimentation et agriculture au Japon : l’essence de la crise), Sayonara Nippon nôgyô (Adieu à l’agriculture japonaise) et Nihon nôgyô e no tadashii zetsubôhô (La bonne façon de désespérer de l’agriculture japonaise).

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