Le Japon face au braconnage maritime chinois
Vers un nouveau paradigme de sécurité maritime

Kôda Yôji [Profil]

[10.02.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

L’incursion de quelque 200 bateaux de pêche chinois à des fins de braconnage dans les eaux entourant l’archipel d’Ogasawara (îles Bonin) à l’automne dernier a choqué les Japonais, consternés par l’impuissance de leur pays à faire respecter le droit dans sa propre zone économique exclusive. Kôda Yôji, vice-amiral des Forces maritimes d’autodéfense (FMAD) du Japon, analyse ici les implications de cet événement pour le Japon en termes de sécurité maritime et recommande la mise en place de nouvelles modalités de coopération entre les Garde-côtes japonais et les FMAD.

Une incursion surprise de bateaux de pêche chinois se livrant au braconnage

À l’heure où les relations sino-japonaises sont mises à mal par les tensions nées du contentieux sur les îles Senkaku et des controverses historiographiques enracinées dans le nationalisme, un nouveau foyer de discorde a fait son apparition l’automne dernier dans un secteur inattendu. Cette récente mise en péril des relations bilatérales est liée au braconnage récurrent de bateaux de pêche chinois à l’intérieur de la zone économique exclusive (ZEE) qui entoure l’archipel d’Ogasawara, à quelque 1 000 kilomètres au sud de Tokyo.

La pêche illégale du corail par des bateaux chinois ou taïwanais dans les eaux japonaises n’est pas un phénomène nouveau et des faits semblables ont déjà eu lieu dans le passé, mais le nombre des incursions de navires à des fins de braconnage dans la ZEE a explosé en 2014. D’après des données en provenance des Garde-côtes japonais, il est passé de 17 à la mi-septembre à 40 au début d’octobre, pour dépasser 200 à la fin du même mois. Au cours des semaines suivantes – en excluant les quelques jours où l’approche d’un typhon a tenu tous les navires à l’écart – environ 200 bateaux braconniers chinois ont envahi les eaux qui baignent l’archipel d’Ogasawara. À en croire les médias, ils avaient tous quitté la zone le 27 novembre.

Cette période d’un mois et demi a été très tendue pour les habitants des îles et pour la nation tout entière. Bien sûr, le gouvernement japonais n’est pas resté les bras croisés, et il a envoyé des navires de surveillance et de contrôle, notamment de l’Agence des pêches, porter renfort aux vaisseaux de patrouille des Garde-côtes japonais, mais les bateaux chinois étaient si nombreux, et la difficulté de prendre les pêcheurs sur le fait si grande, qu’il s’est avéré impossible d’empêcher le braconnage en temps voulu.

Le pillage des trésors naturels de la région et la réaction des autorités chinoises

Le corail est un produit très prisé en Chine, notamment le corail rouge, dont la demande est en forte hausse depuis quelques années. L’extraordinaire popularité du corail rouge japonais sur le marché chinois et les prix élevés qu’elle génère ont attiré l’attention des médias nippons. En janvier 2014, le tribunal de grande instance de Nagasaki a rendu un jugement condamnant à une peine de prison avec sursis le capitaine d’un bateau de pêche chinois arrêté au mois de décembre précédent et inculpé de pêche illégale de corail au large des îles Gotô, dans la préfecture de Nagasaki, jugement dans lequel figurait l’observation que « [Certaines personnes] en Chine, attirées par la valeur du corail protégé par la loi, ont nourri l’espoir de l’exploiter pour le profit. » Ce procès était le prolongement des incursions organisées effectuées dans les eaux qui entourent les îles Miyako de la préfecture d’Okinawa, les îles Gotô et l’archipel d’Ogasawara par des bateaux de pêche chinois se livrant à la contrebande du corail rouge japonais, revendu en Chine à des prix très élevés.

En Chine, le corail rouge est protégé par la loi, au même titre que le panda géant et l’ibis nippon. Dans la mesure où le gouvernement chinois reconnaît que le corail rouge fait partie des espèces menacées d’extinction, il lui incombe tout naturellement de mettre des limites strictes à la récolte de ce produit par les pêcheurs chinois et, à cette fin, de réprimer la pêche illégale en haute mer et dans les ZEE des autres pays comme il le fait dans ses propres eaux territoriales. Or sa réaction aux récentes occurrences de braconnage dans la ZEE du Japon a singulièrement manqué de conviction. Il a promis de sévir mais n’a, semble-t-il, pris aucune mesure concrète pour faire face à cette activité illégale. Pas plus que les Garde-côtes chinois ne sont réellement intervenus pour empêcher le braconnage.

Le plus gros des informations dont on dispose laisse à penser qu’un tiers environ des bateaux chinois impliqués dans ces opérations venaient de la province du Fujian, et le reste du Zhejiang. C’est dans ces provinces que le président Xi Jinping a gravi les échelons de la hiérarchie du parti, dans les rangs duquel il a fait carrière pendant 17 ans au Fujian et 5 ans au Zhejiang. Vu la force des liens qu’il entretient avec la région, on est en droit de penser que M. Xi aurait été en mesure d’empêcher les bateaux de braconniers de prendre la mer, pour peu qu’il se soit soucié de l’état des relations sino-japonaises et ait réellement voulu empêcher qu’elles continuent de se détériorer.

En l’occurrence, la victime n’étant autre que le Japon, on ne peut pas s’empêcher de soupçonner que les contrebandiers avaient le consentement tacite du Parti communiste, du gouvernement et des Garde-côtes chinois pour poursuivre leurs activités illégales jusqu’à ce que le gouvernement japonais tape du poing sur la table ou réussisse à les réprimer lui-même. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Pékin ne s’est guère préoccupé de l’éventualité d’une aggravation des tensions bilatérales liées à ce problème.

Une marge de manœuvre étroite pour le gouvernement japonais

De son côté, le gouvernement japonais a bien tenté de contrôler et d’interdire cette pêche illégale en envoyant des bâtiments sur les lieux, notamment des vaisseaux de patrouille des Garde-côtes. Mais au même moment, les Garde-côtes étaient engagés ailleurs, si bien que Tokyo n’a été en mesure de déployer qu’une poignée de bâtiments pour faire face à plus de 200 bateaux de pêche, sans compter que, pour éviter de se faire prendre, il suffisait aux contrebandiers chinois d’interrompre leur activité illégale dès qu’un patrouilleur était en vue. Compte tenu de ces contraintes, ajoutées à la difficulté de localiser précisément les limites de la zone interdite à la pêche, les Garde-côtes ont dû se contenter d’inculper quelques contrebandiers au titre de la Loi sur les pêches pour avoir refusé de se laisser arraisonnés et inspectés ou pour avoir ignoré l’ordre qui leur était fait de stopper leur navire.

Cette situation a tout naturellement suscité une vague de dépit et de ressentiment dans la population japonaise. Et pourtant, nos autorités ont fait tout ce qui était en leur pouvoir dans le cadre du droit. Ajoutons que le gouvernement japonais, par le calme et la mesure de sa réaction et par sa détermination à ne pas jeter de l’huile sur le feu, face à la politique de laisser-faire adoptée par Pékin, est sorti grandi de cette confrontation aux yeux de l’opinion mondiale.

  • [10.02.2015]

Vice-amiral en retraite des Forces maritimes d’autodéfense du Japon (FMAD). Né en 1949 dans la préfecture de Tokushima. Diplômé de l’Académie nationale de défense en 1972, il a rejoint les FMAD. A suivi une formation au US Naval War College (École navale des États-Unis) en 1992. A été directeur général du Bureau interarmes de l’état-major, commandant du district de Sasebo et commandant en chef de la Flotte d’autodéfense. A pris sa retraire en 2008. Associé principal au Centre pour l’Asie de l’Université Harvard.

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