La scission du Yamaguchi-gumi pourrait provoquer une évolution de la société yakuza

Ino Kenji [Profil]

[12.01.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La récente scission au sein du Yamaguchi-gumi n’a pas manqué de raviver les craintes d’une guerre des gangs au sein de la mafia japonaise. À vrai dire il y a en fait très peu de risque que cela dégénère en un bain de sang similaire à ceux qu’a connu le Japon dans le passé. Un journaliste qui a longuement couvert les activités du Yamaguchi-gumi observe l’évolution de la culture yakuza et sonne l’alarme devant l’émergence d’un nouveau type de « voyou ».

Ainsi démarra le Yamaguchi-gumi

En août 2015, le Yamaguchi-gumi, la principale organisation criminelle japonaise s’est scindée en deux factions : le « Yamaguchi-gumi 6e génération » et le « Kôbe Yamaguchi-gumi ». Fondé il y a tout juste 100 ans, le Yamaguchi-gumi vit là une étape cruciale de son histoire, au bout de dix ans de règne de son sixième boss.

Le Yamaguchi-gumi fut fondé en 1915 par Yamaguchi Harukichi, quand celui-ci, avec une cinquantaine d’hommes, prit son indépendance de Ôshima Hidekichi, à l’époque responsable du recrutement des dockers sur le port de Kôbe. Très vite Harukichi étendit son domaine d’activité au contrôle des spectacles de Rôkyoku, un spectacle de récits chantés accompagnés au shamisen, très populaires à l’époque. Il parvint ainsi à posséder un grand pouvoir dans le monde du spectacle, grâce à ses liens avec certains conseillers municipaux de Kôbe influents dans le monde du spectacle.

Son fils Noboru, qui prit sa succession, poursuivit l’extension du clan sur le milieu de la chanson populaire et du sumo à Ôsaka. Néanmoins, c’était encore à l’époque, plus qu’un clan mafieux, une petite structure active essentiellement dans le recrutement et le contrôle des dockers et des spectacles populaires.

Yamaguchi Noboru, le boss de deuxième génération, mourut en 1942. Quatre ans plus tard, c’est Taoka Kazuo qui prit les rênes du Yamaguchi-gumi. Dans le chaos de l’après-guerre, alors que la police était très affaiblie, afin de permettre le redémarrage et la croissance des industries du fret portuaire et du spectacle, il fallait que quelqu’un affronte les gangs de hors-la-loi issus des anciennes colonies, Coréens, Taïwanais et Chinois, qui répandaient la violence et le crime sous prétexte « qu’il n’y a pas à respecter les lois d’un pays défait ». Taoka s’était distingué en organisant des milices d’autodéfense qui mirent sous coupe réglée le marché noir et la ville de Kôbe, jusque là réputée incontrôlable, ce qui le fit recommander par l’ensemble des anciens du Yamaguchi-gumi pour devenir le parrain de 3e génération.

La montée en puissance grâce au catch et à l’industrie du divertissement

Quand Taoka, le boss de 3e génération prit le pouvoir en 1946, le Yamaguchi-gumi ne comptait que 33 membres. Vingt-neuf ans plus tard, en 1975, le clan en comptait 11 000. Le secret de cette croissance fulgurante réside dans les activités portuaires et l’industrie du divertissement.

Les activités de fret maritimes prirent une importance considérable pendant la guerre de Corée. Les affaires du port de Kôbe connurent un essor soudain, dynamisées par les transports militaires états-uniens. Taoka fit preuve de ses authentiques capacités de dirigeant en organisant la logistique d’urgence rendue nécessaire par la conjoncture. Au milieu des années 50, il avait déjà montré ses capacités d’homme d’affaires en fédérant les petites et moyennes structures de recrutement de dockers du port de Kôbe sous une unique organisation dont il devint le président, en prévision de l’augmentation de l’activité portuaire.

Taoka avait également fondé, dès la fin de la guerre, la Kôbe Geinô-sha (« Société de Divertissement de Kôbe »), afin de reprendre l’activité lancée avant-guerre, en forçant les artistes à fort potentiel à signer des contrats d’exclusivité avant qu’ils ne deviennent des stars. De même, l’agence prit Rikidôzan sous contrat dès que la mode du catch apparut.

C’est l’agression contre Tsuruta Kôji en 1953 qui propulsa l’hégémonie de la Kôbe Geinô-sha dans l’industrie du divertissement. Tsuruta, depuis ses débuts en 1948, était une star de cinéma extrêmement populaire. Son agent ayant manqué de respect à Taoka, en guise de rétorsion plusieurs hommes de main du Yamaguchi-gumi agressèrent Tsuruta Kôji dans une auberge d’Ôsaka.

Cet incident secoua le monde du divertissement, et le Yamaguchi-gumi fut en mesure de contrôler de fait l’industrie du divertissement au niveau national. Les artistes, acteurs ou chanteurs eux-mêmes venaient faire la queue pour signer avec la Kôbe Geino-sha, car l’agence payait de meilleurs cachets que les autres impresarios.

Pour une organisation yakuza, réaliser des profits sur les performances des stars les plus installées du moment était comme la réalisation d’un rêve. Taoka utilisait les artistes en exclusivité chez la Kôbe Geinô-sha pour inciter les clans locaux à se lancer dans le show-business, et les faire ainsi passer sous sa domination. D’un autre côté, il écrasait sans pitié les groupes hostiles. Jusqu’au milieu des années 70, le Yamaguchi-guchi était systématiquement impliqué dans tous les conflits entre yakuza.

  • [12.01.2016]

Né en 1933 dans la préfecture de Shiga. Après une carrière de journaliste pour la presse quotidienne et périodique, il est devenu indépendant. Ancien instructeur et conseiller de l’École Japonaise de Journalisme. Il fut l’un des pionniers dans la couverture journalistique des clans yakuza, des groupuscules d’extrême droite et des sôkaiya, les « racketteurs d’assemblées générales ». Principaux ouvrages : Yakuza to Nihonjin (Les Japonais et les yakuza, 1990), Nihon no uyoku (L’extrême droite japonaise, 2005), Yamaguchi-gumi gairon (Le traité du Yamaguchi-gumi, 2008), Tekiya to shakaishugi (Tekiya et le socialisme, 2015, tous chez Chikuma shobô).

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