Le vrai visage de l’extrême droite sur Internet

Furuya Tsunehira [Profil]

[05.01.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Depuis quelques années, l’extrême droite japonaise anti-coréenne et anti-chinoise renforce sa présence sur Internet. Les discours haineux de plus en plus fréquents suscitent l’inquiétude. Qui sont ces extrémistes, et leur pouvoir va-t-il s’étendre ?

L’extrême droite sur Internet, loin des couches pauvres

Au Japon, le terme « netto uyoku » (souvent abrégé en neto-uyo) en désigne les internautes qui multiplient les discours d’extrême droite dans l’espace clos qu’est la toile ; ils sont tout d’abord anti-coréens, mais aussi anti-chinois, opposés aux médias de masse (hormis le Sankei Shimbun) et rejettent le bien-fondé du procès de Tokyo. Ces valeurs recouvrent en partie celles des couches conservatrices dont nous parlerons ensuite, qui entretiennent d’ailleurs des liens privilégiés avec la mouvance de l’extrême droite sur Internet.

D’après une enquête effectuée par l’auteur début 2013, les membres de l’extrême droite sur Internet ont en moyenne autour de 40 ans, sont à 75 % des hommes et vivent en grande majorité dans la capitale et ses environs, en particulier dans les préfectures de Tokyo et Kanagawa. Leur revenu annuel moyen se situe légèrement au-dessus de la moyenne de leur classe d’âge et ils sont très largement diplômés de l’université (pour les détails de l’enquête, consulter l’ouvrage de l’auteur La contre-offensive de l’extrême droite).

Depuis le début des années 2000, l’extrême droite japonaise sur Internet est de plus en plus souvent assimilée aux classes pauvres, par comparaison aux mouvements dans les pays européens ; elle serait ainsi la manifestation du repli identitaire d’une population aux faibles revenus, dont les emplois seraient pris par les immigrés, et de jeunes laissant libre cours à leur mécontentement. Ce point de vue est aujourd’hui encore soutenu par des observateurs reconnus, alors qu’il est en réalité dénué de fondements.

En effet, l’extrême droite sur Internet est, comme indiqué précédemment, le fait d’une population urbaine, de classe moyenne et d’âge mûr, évaluée à quelque deux millions d’individus, 2,5 millions tout au plus. Cette estimation repose sur le calcul des votes dans le cadre de deux scrutins récents : l’élection du gouverneur de Tokyo au printemps 2014, à laquelle l’ancien officier des Forces aériennes d’autodéfense Tamogami Toshio, soutenu par les membres de l’extrême droite sur Internet, a engrangé environ 600 000 voix, et les élections législatives de décembre 2014, qui ont vu le Parti pour les générations futures (formation issue de la scission du Parti de la restauration et constituée des partisans d’Ishihara Shintarô, qui a adoubé la candidature de Tamogami Toshio et raflé le soutien de l’extrême droite sur Internet) remporter 1,42 million de voix à la proportionnelle.

La Coupe du monde de football de 2002, un détonateur

L’apparition de cette extrême droite sur Internet remonte à 2002. Cette année-là, la Coupe du monde de football est organisée conjointement par le Japon et la Corée du Sud. L’engouement général pour cet événement et le battage médiatique qui l’entoure irritent une frange de la population, qui exprime sur Internet son mécontentement face au manque de fair-play des joueurs sud-coréens, que les arbitres sont accusés de couvrir, et au silence des médias japonais sur ces questions.

Face aux grands médias qui s’abstiennent de critiquer la Coupe du monde et l’équipe sud-coréenne, cette frange de la population voit dans Internet un espace hors des réglementations. C’est dans ce contexte de méfiance envers les médias établis, en particulier sur le sujet de la Corée du Sud, que se cristallise le racisme anti-coréen, l’un des points de ralliement de la communauté d’extrême droite sur Internet. Un appel à manifester lancé sur la toile quelques années plus tard constitue d’ailleurs un exemple frappant de ce ressentiment : les participants (environ 10 000 personnes) sont allés clamer leur colère non pas devant l’ambassade sud-coréenne, mais à Odaiba, devant le siège de la chaîne de télévision Fuji TV.

En conclusion, il est faux de considérer que l’extrême droite japonaise sur Internet relève des couches pauvres, elle n’est pas, comme en Europe, l’expression d’un repli identitaire des populations déshéritées, né de la pression économique. Ses membres font partie des classes moyennes, ils disposent d’une solide connaissance des technologies de l’information et sont critiques du laxisme des grands médias japonais vis-à-vis de la Corée du Sud.

  • [05.01.2016]

Critique et auteur spécialisé dans les questions relatives à Internet, aux médias de masse et aux jeunes, né en 1982 à Sapporo et titulaire d’un diplôme d’histoire de l’Université Ritsumeikan. Intervenant régulier dans l’émission Time Line sur Tokyo FM. Auteur de La contre-offensive de l’extrême droite sur Internet (Sôwasha, 2013), La droitisation de la jeunesse est-elle réelle ? (Aspect, 2014), La fin de l’extrême droite sur Internet – pourquoi les discours haineux ne disparaissent pas (Shôbunsha, 2015) et Extrême gauche et extrême droite, mensonges des deux côtés (Shinchôsha, 2015), entre autres.

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