Le litige à propos des Territoires du Nord : une issue serait-elle en vue ?

Satô Masaru [Profil]

[02.11.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

La veille de son sommet du 2 septembre avec le président Poutine, le Premier ministre Abe a créé un nouveau poste ministériel affecté à la supervision des liens économiques avec la Russie. Le Japon estime que l’approfondissement de ces liens préparera le terrain pour une résolution de son litige avec la Russie à propos des îles que celle-ci contrôle au large de Hokkaidô. Le spécialiste de la Russie Satô Masaru s’interroge ici sur la probabilité que le sommet entre le Japon et la Russie prévu pour le mois de décembre dans la préfecture de Yamaguchi produise une avancée dans les négociations.

Rencontre entre Abe et Poutine à Vladivostok

Le sommet du 2 septembre qui a réuni à Vladivostok le Premier ministre japonais Abe Shinzô et le président russe Vladimir Poutine a eu un impact considérable en ce qui concerne aussi bien l’évolution des négociations en vue de résoudre le litige territorial que la mise en place d’un partenariat stratégique entre le Japon et la Russie.

Le gouvernement Abe a l’intention de relever le niveau qualitatif des relations bilatérales tant sur le plan économique que diplomatique, et de faire par la même occasion un pas en avant dans la résolution du litige à propos des Territoires du Nord, qui reste la plus grosse pierre d’achoppement au resserrement des liens.

Lors du sommet qui s’est tenu le 6 mai dans la station balnéaire russe de Sochi, le Premier ministre Abe a présenté un vaste plan en huit points en vue de développer les relations bilatérales à travers la coopération économique et les échanges de personnes. Dans les deux pays, des voix se sont élevées pour exprimer des doutes quant aux changements positifs que cette proposition pourrait amener. C’est en partie pour en finir avec cette vague de scepticisme que, le 1er septembre, veille du sommet de Vladivostok, M. Abe a créé un nouveau poste ministériel pour la supervision de la coopération économique avec la Russie, et confié cette mission à Sekô Hiroshige, le ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie.

La présence de M. Sekô aux côtés du Premier ministre à Vladivostok est venue confirmer l’attachement du gouvernement Abe à l’approfondissement de la relation économique avec la Russie. Le rôle de M. Sekô à cet égard va probablement prendre de plus en plus d’importance. Et s’il parvient à trouver un terrain d’entente avec Anton Vaino, le chef de l’administration du président de Russie, qui parle couramment le japonais, peut-être pourra-t-il faire avancer les choses de façon appréciable non seulement dans le domaine des échanges commerciaux mais aussi dans celui des négociations territoriales.

Aucun des deux partenaires ne s’est exprimé sur le contenu des discussions du récent sommet en ce qui concerne la question territoriale. La rencontre a duré 3 heures et 10 minutes, dont 55 minutes de tête-à-tête entre les deux dirigeants accompagnés de leurs interprètes. Je suis persuadé que ce tête-à-tête a été l’occasion d’un franc débat sur la question territoriale, mais j’ai le sentiment que ni l’un ni l’autre n’a formulé de nouvelles propositions. Lors d’une interview informelle qu’il a donnée aux médias, le Premier ministre a dit ceci : « Le président Poutine et moi-même avons eu des discussions très substantielles, notamment à propos d’un éventuel traité de paix. Nous avons préparé le terrain pour des négociations concrètes basées sur une nouvelle approche, et je suis sorti de la réunion avec le sentiment que nous allons désormais aller de l’avant. La guerre a pris fin il y a plus de 70 ans et pendant tout ce temps-là nos deux pays ont été dans l’incapacité de signer un traité de paix ; la seule façon de sortir de cette situation anormale consiste à trouver une solution fondée sur la confiance mutuelle que M. Poutine et moi avons bâtie. À cette fin, nous avons convenu d’avoir un autre sommet au mois de novembre, lors de la rencontre de l’APEC qui doit se dérouler au Pérou, et d’organiser une visite du président Poutine au Japon en vue d’une rencontre le 15 décembre dans la préfecture de Yamaguchi. Je me réjouis à la perspective d’accueillir le président à Nagato, ma ville natale, où j’ai l’espoir que nous pourrons parler dans un contexte paisible et serein en vue d’accélérer le processus préalable à un accord sur un traité de paix. »

L’élaboration de nouvelles propositions en cours

La position officielle du Japon sur les Territoires du Nord est qu’il fera montre de souplesse dans la négociation sur divers points, et notamment le calendrier de la rétrocession, à condition que la Russie reconnaisse la souveraineté de Tokyo sur les quatre îles concernées. Dans la déclaration de Tokyo, signée en 1993, les deux gouvernements ont convenu de signer un traité de paix une fois résolus leurs différends à propos de l’exercice de cette souveraineté.

Mais depuis que le Premier ministre Abe a mis en avant cette « nouvelle approche » adoptée à l’égard de la Russie, le ministre des Affaires étrangères a cessé de faire de la reconnaissance par la Russie de la souveraineté japonaise sur les quatre îles une condition préalable à l’établissement d’un traité de paix. Il s’est également abstenu de toute référence à la Déclaration de Tokyo de 1993.

Il est probable que le Premier ministre a demandé au ministre des Affaires étrangères d’élaborer de nouvelles propositions susceptibles de retenir l’attention du président Poutine et que ces propositions sont actuellement à l’étude. Un élément qui pourra jouer un rôle important dans la recherche de nouvelles approches est la Déclaration nippo-soviétique de 1956, dans laquelle Moscou s’est clairement engagé à restituer Habomai et Shikotan après la conclusion d’un traité de paix, déclaration qui, en droit international, est contraignante pour les deux pays puisqu’elle a été ratifiée par leurs assemblées nationales respectives.

Pour le Japon, il en découle qu’il peut de préparer à la restitution des deux îles dès que les dirigeants des deux pays seront parvenus à un accord. Le litige n’en serait pas pour autant résolu en ce qui concerne Kunashiri et Etorofu, mais je doute qu’au point où nous en sommes le Japon ait un plan de jeu clairement défini pour ces deux îles.

La résolution du litige territorial et la reconnaissance par les deux pays de leurs frontières nationales respectives pourraient avoir pour conséquence la reconnaissance des revendications de la Russie sur la Crimée. Ce serait un grand coup de pouce pour M. Poutine. Le sommet qui doit se tenir le 15 décembre à Nagato pourrait en vérité déboucher sur d’importantes percées à bien des égards.

(D’après un original en japonais publié le 3 septembre 2016. Photo de titre : le président Poutine et le Premier ministre Abe lors du sommet du 2 septembre à Vladivostok, en Russie. Jiji Press)

  • [02.11.2016]

Né à Tokyo en 1960. Ancien analyste principal au ministère japonais des Affaires étrangères, où ses qualités de spécialiste du renseignement diplomatique ont été hautement appréciées par ses homologues étrangers. Après des études de russe à l’École des langues de l’Armée britannique, il a travaillé à l’ambassade du Japon à Moscou et construit un réseau de canaux d’information au Kremlin. Auteur de divers ouvrages, dont Kokka no wana (Le piège de l’État) et Jikai suru teikoku (L’empire autodestructeur).

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