Fukushima : le retour à la normale reste une perspective lointaine pour ses habitants

Suzuki Hiroshi [Profil]

[27.06.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | العربية |

Six ans après la catastrophe survenue à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, les autorités ont levé les consignes d’évacuation concernant quatre municipalités situées autour de la centrale et autorisé les habitants à revenir chez eux pour la première fois depuis la fusion des réacteurs. L’auteur de cet article, qui est impliqué dans la planification de la reconstruction depuis l’émission des consignes d’évacuation, plaide pour l’adoption d’un plan multidimensionnel, apte à répondre aux besoins complexes des personnes qui sont rentrées chez elles comme des évacués qui continuent de vivre ailleurs sous ce statut.

Le début de la fin ou les préludes de nouvelles souffrances ?

Le 31 mars et le 1er avril de cette année, le gouvernement japonais a levé les consignes d’évacuation des environs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi qu’il avait émises il y a plus de six ans, au lendemain de l’accident survenu à la centrale. Cette décision a autorisé quelque 32 000 habitants des quatre municipalités de Iidate, Kawamata, Namie et Tomioka affectées par les radiations à rentrer chez eux. À l’issue de cette initiative, seuls restent soumis aux consignes d’évacuation Futaba et Ôkuma (où se trouvait la centrale), ainsi que quelques quartiers de cinq villes et villages des environs.

Les médias japonais ont été quasiment unanimes à saluer la décision comme un « important jalon » sur le chemin qui permettra aux habitants des zones affectées de reconstruire leurs vies. Mais ce prétendu jalon peut être appréhendé de deux façons tout à fait différentes. Dans une bonne partie de leurs commentaires, imprégnés d’un sentiment optimiste de retour à la normale, les médias estimaient que la levée des consignes d’évacuation constituait un nouveau départ, attendu depuis longtemps, du chantier de reconstruction, et que les habitants seraient enfin en mesure de commencer à rebâtir leurs vies et leurs communautés. Mais d’un autre point de vue, plus cynique celui-là, la levée des consignes d’évacuation annonçait simplement le début d’un nouvel enchaînement de calamités. Vu les défis que les habitants vont devoir relever, cette seconde interprétation est à mon avis plus proche de la vérité.

Le point de vue optimiste, qui bénéficie de l’appui des autorités nationales et départementales chargées de faire avancer le chantier de la reconstruction à Fukushima, repose sur le scénario suivant :

  1. Définition de zones d’évacuation dans les régions affectées par les radiations et offre d’un soutien aux personnes évacuées sous la forme d’un logement temporaire et d’une indemnisation.
  2. Décontamination des zones affectées
  3. Préparation à la levée des consignes d’évacuation à mesure de la baisse des niveaux d’irradiation.
  4. Reconstruction des infrastructures locales et rétablissement des services, rétablissement des dispositifs de santé et d’aide sociale, et réouvertures de commerce là où c’est nécessaire.
  5. Levée des consignes d’évacuation.
  6. Retour des personnes évacuées.

Pour les milliers d’évacués contraints de vivre depuis six ans hors de leur domicile, la levée des consignes d’évacuation revêt toutefois un tout autre sens. Certains décideront de rentrer chez eux et d’autres de rester là où ils sont. Mais quel que soit leur choix, nous ne pouvons pas ignorer que les uns et les autres vont se trouver confrontés à de nouveaux défis.

Parmi les plus empressés à rentrer chez eux, figurent de nombreuses personnes âgées, mais l’offre de santé et d’aide sociale est loin d’être satisfaisante en bien des endroits. Des incertitudes persistent également pour d’autres membres de la communauté, par exemple en ce qui concerne l’avenir du secteur agricole, des forêts et de la pêche. Les économies locales ont été dévastées, soulevant le problème de l’emploi, et l’on ne sait même pas si les gens pourront acheter de quoi subvenir à leurs besoins quotidiens, et encore moins gagner leur vie à long terme.

La situation est en outre précaire à la centrale, où beaucoup de travail reste à faire. Le problème de l’eau radioactive n’est toujours pas résolu et il faut trouver une installation de stockage à moyen terme des immenses quantités de matériaux contaminés. Or il n’existe même pas de calendrier pour l’exécution de ces tâches. Face à une telle incertitude, bien des gens vont choisir de rester là où ils sont plutôt que de prendre le risque de rentrer chez eux. Mais ce choix soulève une autre série de problèmes, dans la mesure où nombre des dispositifs de soutien aux évacués vont être supprimés maintenant que plus rien ne leur interdit de rentrer chez eux.

D’après les sondages effectués entre 2014 et 2017 par le ministère de la Reconstruction, la préfecture de Fukushima et les municipalités évacuées, plus de la moitié des habitants de Futaba, Namie, Ôkuma et Tomioka disent ne pas souhaiter rentrer chez eux après la levée des consignes d’évacuation. Dans les zones où il s’est écoulé plus d’un an depuis cette levée, nulle part le nombre des habitants rentrés chez eux ne dépasse la barre des 20 %, hormis à Tamura. Ces chiffres qui donnent à réfléchir illustrent bien les difficultés qui attendent les évacués désireux de rentrer chez eux.

  • [27.06.2017]

Professeur émérite à l’Université de Fukushima, spécialiste de la politique du logement et de la planification régionale. A officié comme expert au sein de nombreuses commissions de la préfecture de Fukushima sur le logement public et la reconstruction dans les zones affectées par la catastrophe de 2011 et ses séquelles. A participé à la planification de la reconstruction avec les experts locaux et les fonctionnaires de la préfecture.

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