La pêche aux cétacés : symptôme d’une confrontation entre les hommes
Interview de Sasaki Megumi, réalisatrice de A Whale of a Tale
[25.10.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

Sasaki Megumi a mis 7 ans pour achever son film documentaire Okujira-sama (A Whale of a Tale). Son film n’est en rien un plaidoyer pour ou contre la pêche à la baleine. La réalisatrice nous fait partager sa vision du documentaire et la réalité du terrain au-delà de la polémique, afin de mettre à jour le véritable problème sous-jacent qu’expose son film : un réel manque de communication entre les gens.

Sasaki Megumi

Sasaki MegumiRéalisatrice et productrice. Née à Sapporo, Hokkaidô. Vit et travaille à New York depuis 1987. Après avoir travaillé en tant que journaliste free-lance, elle occupe une fonction à la direction générale de la NHK USA depuis 1992, avant de devenir indépendante et de couvrir et produire des contenus d’émissions d’informations. En 2008 sort son premier film : Herb & Dorothy sur le parcours d’un couple de modestes salariés américains qui a réuni en 30 ans de vie une collection exceptionnelle d’œuvres d’art moderne, et décidé de l'offrir à la National Gallery of Art à Washington. Le film fut invité dans plus de 30 festivals et recompensé de nombreux prix. Une suite, Herb & Dorothy 2 est donnée en 2013. En 2016 sort son troisième film, Okujira-sama (littéralement Majestueuse baleine, le titre anglais : A Whale of a Tale), qui est en compétition officielle la même année au Festival international du film de Busan. Le film est distribué au Japon à partir de septembre 2017. Son premier livre de non-fiction, sous le même titre, est publié chez Shûeisha.

En 2009, un documentaire américain, The Cove, fait étalage de la « cruauté » de la pêche aux dauphins qui a cours à Taiji, dans la baie de Hatakejiri, préfecture de Wakayama. Ce documentaire sera acclamé dans tous les États-Unis, et même couronné de l’Oscar du meilleur documentaire en 2010. En conséquence de cela, les 3 000 habitants du village de pêcheurs de Taiji se retrouveront harcelés par des activistes du monde entier protestant contre la pêche aux cétacés. L’objet de leurs protestations réside plus particulièrement dans la façon de « diriger » les troupeaux de dauphins et de petits cétacés à l’intérieur de la baie : les effrayer par les bruits de frappe sur les tubes métaliques installés sous l’eau.

Sasaki Magumi a elle aussi tourné à Taiji, entre avril 2010 et juillet 2016, mais en faisant intervenir devant sa caméra de nombreuses personnes aux idées et positions diverses : le maire du village de Taiji, des pêcheurs, des membres de l’association Sea Shepherd, ainsi que Rick O’Barry, ancien dresseur de dauphins et personnage principal du film The Cove, et le représentant du groupe japonais « Association pour la réformation du Japon », qui organise des rencontres entre les activistes étrangers et des représentants du village. Les opinions des différentes parties prenantes sont livrées sans biais idéologique, en particulier quand un ancien correspondant de l’agence de presse AP se montre mécontent du manque de diffusion des informations depuis le Japon.

The Cove et le problème de la pensée à sens unique

——Si avec Herb & Dorothy vous aviez parlé de l’amour d’un couple et de l’amour de l’Art, avec le thème de la chasse à la baleine, vous avez opéré un changement de thème pour le moins radical. Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser un documentaire sur la chasse aux cétacés ?

SASAKI MEGUMI  J’ai vu The Cove en 2009, quand le film a été distribué, et j’en ai éprouvé un choc. D’un point de vue formel, le récit, la structure et le montage en font un film tout à fait réussi. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle son impact est très fort, et j’ai eu l’intuition qu’il allait mettre de l’huile sur le feu concernant le problème de la chasse à la baleine. Ce qui m’a étonné, c’est que, alors que le film est bourré de préjugés et de malentendus factuels, il n’a pas provoqué d’objections particulières de la part du public japonais. D’autre part, aux États-Unis où je vis depuis de longues années, il y a des controverses sur toutes sortes de problèmes de société comme le contrôle des armes ou l’avortement, mais absolument rien sur la chasse à la baleine. Seule l’opinion négative est présentée. Cela m’a toujours posé un problème que ne s’élève quasiment aucune voix discordante à ce sujet. J’avais longuement hésité, mais la sortie de ce film, The Cove, m’a finalement décidée à réaliser un film autour de cette question.

——Au Japon, les critiques avaient été fortes contre The Cove, accusé de n’être qu’un film de propagande, manquant d’impartialité, et qui s’était autorisé des moyens peu licites, comme les prises de vues en caméra cachée. Quels ont été vos choix à vous, pour contrebalancer ?

S.M.  Contrebalancer une propagande vous fait facilement tomber vous-même dans la propagande. Au Japon, on confond souvent le genre documentaire avec une sorte d’extension du reportage d’information, mais en fait, un documentaire prend en compte et assume le point de vue et les valeurs de l’auteur.

Avec The Cove, le problème était perceptible dès le départ, dans l’attitude même des créateurs du documentaire. Voyez-vous, quand Michael Moore filme avec une intention critique, sa caméra est dirigée vers les organes du pouvoir, le gouvernement ou les grandes entreprises. C’est une attitude qui vise à exposer les malversations des personnes de pouvoir à la place des gens opprimés ou privés de parole. Les producteurs de The Cove, au contraire, ont engagé des centaines de millions de dollars, les meilleurs professionnels d’Hollywood, des technologies de pointe, et ont débarqué avec leur montagne de matériel pour braquer leurs caméras sur quoi ? Taiji, un petit village de pêcheurs. Des pêcheurs de dauphins et de baleines, qui vivent de leur pêche depuis des générations. Sans aucun questionnement ni contrexpertise, ils les ont étiquetés comme « le Mal », et se sont auto-baptisés « le Bien » de façon totalement unilatérale. Cette attitude était problématique.

Surtout dans une société où l’information se propage à grande vitesse par Internet, les voix de ceux qui n’ont pas les moyens de diffuser des informations sont de plus en plus inaudibles. Je ressentais comme une violence inouïe cette voix jetée unilatéralement au monde avec une puissance absolument écrasante. Un norme éthique minimale est requise de la part des créateurs vis-à-vis de leur sujet, et leur affirmation d’entrée de jeu que le bien était uniquement de leur côté me semblait très douteuse.

Sasaki Megumi en interview devant le port de Taiji (© Okujira-sama Project Team)

——A Whale of a Tale est une sorte de comédie humaine qui met en scène différents modèles d’humanité. Or, parmi ces différents modèles, M. Nakahira Atsushi, le représentant de l’Association pour la réformation du Japon fait preuve d’une présence remarquable, n’est-ce pas ?

S.M.  Le début du tournage correspond à peu près au moment où Sea Shepherd (le groupement des activistes anti pêche aux cétacés) s’est installé de façon permanente à Taiji, en 2010, peu après la sortie du film The Cove. J’ai pu filmer toutes sortes de gens luttant dans toutes sortes de situations, au milieu des événements et des éléments naturels… C’est ce que j’appelle la grandeur du documentaire. M. Nakahira s’est avéré un porteur de paix exceptionnel. Alors que la situation était totalement bloquée entre les pêcheurs et les activistes anti-pêche, la discussion absolument impossible, il s’est efforcé de dialoguer avec les gens de Sea Shepherd malgré son anglais sommaire. Lui seul a compris l’importance du dialogue. Les grands médias ne pointent pas leurs caméras vers les gens comme lui, parce qu’ils craignent qu’il vienne déranger les discours simplistes et préformatés qu’ils préfèrent. Au début, moi aussi, j’ai hésité à filmer ce personnage, mais lui aussi a montré une préoccupation sincère pour Taiji et ses habitants, par exemple quand il a commencé à circuler en ville en voiture à haut-parleurs pour lancer des messages. La pluralité sociale commence par n’exclure personne. Chacun vit de toutes ses forces, afin d’assurer fermeté et solidité à ce qu’il est. C’est également cela que je voulais montrer.

Scott West, un membre de Sea Shepherd, s’est installé à Taiji en 2010 pour diriger le mouvement de lutte contre la pêche aux dauphins. (© Okujira-sama Project Team)

——N’avez pas pensé que les gens de Sea Shepherd devaient au moins faire l’effort de communiquer leurs idées en japonais ?

S.M.  Il aurait été encore plus important que les Japonais améliorent leur niveau de communication en anglais, car il est réellement problématique. Tous les diplômés du secondaire devraient être capables de communiquer en anglais, mais les Japonais sont trop effrayés par l’idée de devoir parler dans une langue étrangère. Or il faut une vraie volonté pour être capable de communiquer : une volonté désespérée de faire comprendre ce qu’on veut dire et de comprendre ce que l’autre veut dire. La pêche aux dauphins est bien sûr le thème de ce film, mais ce n’est qu’une porte d’entrée. Il ne s’agit pas de se demander si la pêche au dauphin est bien ou pas, mais voir le problème plus universel sous-jacent.

Des militants protestent contre la pêche « dirigée » des dauphins. (© Okujira-sama Project Team)

  • [25.10.2017]
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