Série La politique étrangère du Japon après la guerre froide
La guerre du Golfe et la diplomatie japonaise

Nakanishi Hiroshi [Profil]

[16.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

Il s’est écoulé plus de vingt ans depuis la fin de la guerre du Golfe, déclenchée en août 1990 par l’invasion du Koweït par l’Iraq. Première crise internationale après la fin de la guerre froide, ce conflit a pris le gouvernement japonais à contre-pied et mis impitoyablement en lumière les lacunes de sa diplomatie. Nous revenons ici sur le « choc du Golfe » et les conséquences durables qu’il a eues sur la politique étrangère de l’Archipel.

La guerre du Golfe, qui a commencé le 2 août 1990 avec l’invasion du Koweït par l’Iraq, a constitué la première grande crise internationale de l’après-guerre froide. Pour le Japon, elle a été un dur réveil aux réalités de cette époque et provoqué chez lui ce que certains commentateurs ont appelé le « choc » ou le « traumatisme » du Golfe. Vingt ans plus tard, il est temps de jeter un regard frais sur ce conflit et la signification qu’il a eue pour le Japon. Pourquoi celui-ci a-t-il été si long à réagir ? Quel impact durable la guerre a-t-elle eu sur sa politique étrangère ?


Le premier ministre japonais Kaifu Toshiki rencontre George H.W. Bush, président des États-Unis dans un hôtel de New York (29 septembre 1990). Photo : Jiji Press Ltd.

La réaction initiale du Japon à la crise a en fait été rapide et claire : le gouvernement du premier ministre Kaifu Toshiki a pris des sanctions économiques contre l’Iraq dès le 5 août, soit un jour avant le Conseil de sécurité des Nations unies. Vue rétrospectivement, cette réaction hâtive apparaît toutefois comme révélatrice d’une faiblesse de la diplomatie japonaise. Si la réponse de Tokyo ne se fait pas attendre dans les cas où des précédents existent, les situations inattendues ont tendance à le plonger dans un état de confusion dont il semble avoir du mal à s’extirper. La réaction du gouvernement Kaifu à la crise du Golfe a été dans une large mesure déterminée par le souvenir de l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979 et les leçons que le Japon en avait tirées. Le gouvernement japonais, qui ne voyait pas de différence fondamentale entre les événements du golfe Persique et l’invasion soviétique en Afghanistan, en a déduit sans plus réfléchir que la situation allait suivre le même genre de cours et que les grandes puissances occidentales soutiendraient les forces locales de résistance sans s’impliquer directement dans un conflit au Moyen-Orient.

Le Japon se voit demander d’apporter son soutien à l’intervention militaire

En fait, la situation internationale et la position du Japon avaient considérablement changé pendant les années 80. La guerre froide s’était rapidement achevée. Le mur de Berlin était tombé en novembre 1989, un an avant l’invasion du Koweït par l’Iraq, et au mois de décembre de la même année, George Bush et Mikhaïl Gorbatchev avaient annoncé à Malte la fin de la guerre froide. En Chine, malgré la secousse provoquée en juin 1989 par les manifestations de la place Tian’anmen, Deng Xiaoping affirmait que son mouvement de réforme et de libéralisation allait continuer, et au début des années 90, Pékin a affiché une volonté de plus en plus ouverte de coopération avec l’Occident. Le secrétaire d’État américain James Baker était en visite en Union soviétique au moment de l’invasion. Les États-Unis et l’Union soviétique publièrent immédiatement une déclaration commune condamnant l’Iraq. La crise du Golfe fut considérée comme un test pour l’amélioration des relations américano-soviétiques et le Conseil de sécurité de l’ONU, souvent paralysé par la rivalité entre les superpuissances à l’époque de la guerre froide, a joué un rôle pilote dans la réaction internationale à la crise. Une fois le recours à la force légitimé par le Conseil de sécurité et la formidable puissance militaire des États-Unis mise dans la balance, on attendait du Japon qu’il apporte clairement son soutien à l’intervention militaire, conformément à sa politique étrangère « centrée sur l’ONU » et à son alliance militaire avec les États-Unis.

Dans le même temps, l’accès du Japon au statut de superpuissance grâce à sa politique d’expansion financière suscitait depuis la seconde moitié des années 80 un vent de méfiance à son égard, notamment aux États-Unis. Les théories sur l’« exception japonaise » battaient leur plein et l’idée que le Japon, uniquement préoccupé de ses propres intérêts, allait exercer une domination économique sur le reste du monde était très répandue. Cette façon de voir avait une large audience aux États-Unis, aussi bien au Congrès que dans le public au sens large. La nouvelle qu’une filiale de l’entreprise Toshiba avait exporté des machines-outils en Union soviétique en 1987, en violation des règles du COCOM (Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des échanges Est-Ouest) limitant les transferts de technologies vers le bloc communiste, avait provoqué un tollé aux États-Unis, où le Congrès avait annulé des accords conclus entre les deux pays et revu les projets concernant le développement en commun du FSX, un nouvel avion de combat destiné aux Forces aériennes d’autodéfense. Et l’hyperactivité de ses entreprises, dont l’achat de fleurons culturels comme le centre Rockefeller (par Mitsubishi Estate) ou Colombia Pictures (par Sony) fut emblématique en 1989, valut au Japon d’être accusé d’arrogance.

  • [16.12.2011]

Professeur à l’Université de Kyoto. Né en 1962. Titulaire d’une maîtrise de la faculté de droit de l’Université de Kyoto. A également étudié l’histoire dans le cadre du programme de doctorat de l’Université de Chicago. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Kokusai seiji to wa nani ka : chikyû shakai ni okeru ningen to chitsujo (Qu’est-ce que la politique internationale ? Les hommes et l’ordre dans la communauté mondiale).

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