Série La politique étrangère du Japon après la guerre froide
Un regard sur la politique du Japon en Asie-Pacifique

Watanabe Akio [Profil]

[09.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

Dans les années 1970, quand l’économie asiatique a pris son essor, l’attention des diplomates japonais s’est portée sur la région Asie-Pacifique et, quand la guerre froide a pris fin, le monde entier a fait de même. Entre-temps, la relation triangulaire qui lie la Chine, le Japon et les États-Unis a pris de plus en plus d’importance. Dans ce contexte, comment la politique du Japon en Asie-Pacifique a-t-elle évolué ?

Lorsqu’on se penche sur la politique du Japon en Asie-Pacifique depuis la fin de la guerre froide, il est deux questions qu’il faut garder bien présentes à l’esprit. Premièrement, compte tenu que les enjeux de cette période avaient incontestablement une dimension mondiale, il faut se demander quelle place la diplomatie nippone a accordée à la zone Asie-Pacifique au sein de ce contexte. Ensuite, sachant que, dans les représentations que le peuple japonais se fait à long terme du monde extérieur, la perception de la région Asie-pacifique est présente depuis le début de l’ère Meiji (1868-1912), ou au plus tard depuis la défaite à l’issue de la seconde Guerre mondiale, nous devons nous interroger sur la façon dont cette perception a évolué dans la période de l’après-guerre froide.(*1)

On considère en général que la chute du Mur de Berlin en 1989 est l’événement le plus symptomatique de la fin de la guerre froide. Le Livre bleu sur la diplomatie publié cette année-là par le ministère japonais des Affaires étrangères commence par ces mots : « La communauté internationale aborde une période de mutations majeures. L’ordre international de l’après-guerre se voit contraint de s’adapter à ce changement radical de conditions et diverses tentatives et initiatives en ce sens sont en cours. » À l’évidence, ce sont les États et les peuples formant la communauté internationale qui se sont aperçus qu’ils devaient s’adapter à ces bouleversements, mais de façon encore plus directe, c’est la politique étrangère du Japon qui a fait le même constat.

Il s’est trouvé que la fin de la guerre froide a coïncidé avec celle de la longue ère Shôwa (1926-1989) et le début de la suivante, l’ère Heisei. La lecture du Livre bleu de 1989 sur la diplomatie montre bien que ce changement d’ère a contribué à alimenter l’exaltation et l’espérance en un nouvel âge, mais aussi un certain sentiment de malaise. Le ton particulier de ce rapport le distingue des autres documents officiels, qui ont tendance à adopter un style plus sec et factuel.

Le changement de cap du début des années 80

Ceci étant, quels objectifs spécifiques la politique étrangères du Japon s’est-elle donnés au commencement de la nouvelle ère ? Plus spécifiquement, quelle ligne de conduite la diplomatie japonaise a-t-elle adoptée en ce qui concerne la région Asie-Pacifique ? Les auteurs du Livre bleu et autres documents du même genre ne parlent pas en leur nom propre. Même en se limitant aux documents émanant du ministère des Affaires étrangères, nous devons comprendre qu’un certain nombre de bureaux et de départements sont impliqués dans le processus de rédaction, chacun d’entre eux essayant de faire entendre son propre son de cloche et que, pour le moins en théorie, il est également tenu compte des positions et de l’échéancier des principaux représentants du gouvernement et du parlement. Vu la multiplicité et la diversité des points de vue que reflètent ce genre de documents officiels, on ne doit pas s’attendre à ce qu’un thème spécifique émerge au dessus des autres.

Même si l’on a conscience de cela, on n’en est pas moins impressionné, lorsqu’on relit le Livre bleu de 1989 sur la diplomatie, par le rôle important que l’appartenance du Japon à la région Asie-Pacifique occupe dans la réflexion sur l’orientation de sa politique étrangère. Tout en reconnaissant que des facteurs tels qu’une modification subite de la conjoncture en Europe centrale ou de l’Est — où le Mur de Berlin s’apprêtait à tomber — ou l’évolution rapide de la relation entre les États-Unis et l’Union soviétique pouvaient avoir un impact considérable sur la région Asie-Pacifique, le rapport signalait qu’en 1985 le montant total des échanges transpacifiques avait pour la première fois dépassé celui des échanges transatlantiques. Les auteurs de ce texte n’avaient pas oublié que, même avant la fin proprement dite de la guerre froide, une panoplie de faits nouveaux avaient jeté la lumière sur l’essor de la région Asie-Pacifique, comme en témoigne le passage où ils déclarent que « parmi les tendances internationales qui méritent d’être soulignées, on notera l’importance croissante que prend la région Asie-Pacifique ».

Ceci dit, ce serait un excès de simplisme que de soutenir qu’il aura fallu attendre la fin de la guerre froide pour que l’importance croissante de la région Asie-Pacifique soit enfin reconnue. Dans le contexte de la mondialisation, cette région était bien entendu soumise à l’influence de la situation en Europe, mais une évolution proprement régionale était déjà en cours. Les premières initiatives diplomatiques du Japon liées à l’essor de la région datent au plus tard du début des années 80. C’est en 1977 que le premier ministre Fukuda Takeo (1976-1978) a prononcé le « discours de Manille », dans lequel il exposait la politique asiatique connue sous le nom de « doctrine Fukuda », et en 1980 que son successeur Ôhira Masayoshi (1978-1980) a proposé la constitution d’une « Communauté de l’océan Pacifique »(*2). Le panorama de l’évolution de la diplomatie de Tokyo pour la région Asie-Pacifique ne doit donc pas se limiter aux vingt dernières années, celles que le politologue Tanaka Akihirko a baptisées les « vingt années de la nouvelle crise ». Il faut y ajouter pour le moins les dix années précédentes, de façon à étendre la perspective aux trois dernières décennies. Loin de moi l’idée de nier que « depuis la fin de la guerre froide, les problèmes et les perspectives de la région Asie-Pacifique retiennent de plus en plus l’attention des étudiants en politique internationale et en politique étrangère », pour citer des universitaires américains.(*3)

À quelles raisons peut-on attribuer le regain d’intérêt que les intellectuels, notamment occidentaux, ont manifesté pour la région Asie-Pacifique après la fin de la guerre froide ? Jusque-là l’attention de bien des gens était focalisée sur les relations américano-soviétiques et la situation européenne, mais le dégel des relations Est-Ouest a entraîné un recul de cette tendance. L’attention s’est alors tournée vers l’évolution de la conjoncture dans la région Asie-Pacifique, notamment la relation triangulaire entre la Chine, le Japon et les États-Unis. Dans les années 70, le rapprochement entre la Chine et les États-Unis et le rétablissement des relations diplomatiques entre la Chine et le Japon ont mis en évidence l’essor de la Chine sur la scène politique et économique mondiale. C’est ainsi que le poids relatif de la région Asie-Pacifique a commencé à progresser sur la scène internationale avant même la fin de la guerre froide, à un moment où, comme je l’ai suggéré, les décideurs politiques étrangers et les gens informés avaient déjà les yeux tournés dans cette direction. Je m’empresse ici d’ajouter que l’essor de la Chine ne constituait en aucune façon le seul facteur expliquant le renforcement du poids de la région. Les nouvelles économies industrielles d’Asie (les NEI : Hongkong, Singapour, Corée du Sud et Taïwan) et les membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), qui connaissaient un développement économique rapide, s’exprimaient plus ouvertement sur la scène politique. Ces changements, pourrais-je remarquer, ont commencé dans les années 70 et se sont poursuivis dans la décennie suivante.

Un effet indéniable de la fin de la guerre froide est qu’elle a donné de l’élan à la vague de la mondialisation formée dans les années 70. Au cours de ce processus, quels nouveaux fronts se sont ouverts dans la politique du Japon en Asie-Pacifique ? C’est ce que nous allons maintenant examiner.

(*1)^ Pour un examen de la perspective historique à long terme, on pourra se reporter à mon « Taigai ishiki ni okaeru ‘senzen’ to ‘sengo’ » (Les notions d’avant-guerre et d’après-guerre dans les perceptions japonaises du monde), in Satô Seizaburo and orhers, eds., Kindai Nihon no taigai taido (Attitudes envers le monde dans le Japon moderne) (Tokyo : University of Tokyo Press, 1974). Pour une analyse, utilisant les techniques les plus avancées, des discours prononcés devant la Diète par les premiers ministres, on pourra consulter « Investigating Macroscopic Transition in Japanese Foreign Policy Using Quantitative Text Analysis » (Étude, fondée sur l’analyse de texte quantitative, des transitions macroscopiques observées dans la politique étrangère du Japon ), de Takafumi Suzuki, in International Relations of the Asia-Pacific, vol. 11, n° 3 (2011).

(*2)^ Pour plus d’informations, voir AjiaTaiheiyô rentai kôsô (Vingt-cinq ans après l’initiative de Ôhira en faveur de la coopération dans la région Asie-Pacifique : bilan et perspectives) (Tokyo : NTT Publishing, 2005), Watanabe Akio, ed., et AjiaTaiheiyô to atarashii chiiki shugi no tenkai (La région Asie-Pacifique et l’émergence d’un nouveau régionalisme) (Tokyo : Chikura Shobô, 2010), Watanabe Akio, op. cit.

(*3)^ International Relations Theory and the Asia-Pacific (La Théorie des relations internationales et la région Asie-Pacifique) (New York : Columbia University Press, 2003), G. John Ikenberry et Michael Mastanduno, eds.

  • [09.12.2011]

Vice-président de l’Institut de recherche pour la paix et la sécurité. Né en 1932 ; Diplômé de l’Université de Tokyo, où il s’est spécialisé en histoire du Japon. Titulaire d’un doctorat de l’Université nationale australienne. A enseigné à l’Université de Hongkong, l’Université Meiji, l’Université de Tokyo et l’Université Aoyama Gakuin. Aujourd’hui professeur émérite à l’Université de Tokyo et à l’Université Aoyama Gakuin, ainsi que président de la Société japonaise pour les études en matière de défense. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Ajia Taiheiyô no kokusai kankei to Nihon (Les relations internationales dans la région Asie-Pacifique et le Japon) et Ajia Taiheiyô to atarashii chiiki shugi no tenkai (Façonner le futur : l’Asie-Pacifique au XXIe siècle).

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