Série La politique étrangère du Japon après la guerre froide
La diplomatie eurasiatique du Japon, 1997-2001

Tôgô Kazuhiko [Profil]

[28.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | Русский |

Suite à l'effondrement de l'Union soviétique et à l'essor de la Chine dans les années 1990, les dirigeants du Japon se sont rendu compte qu'ils devaient se doter d'une politique étrangère indépendante adaptée aux réalités de l’après guerre froide. La « diplomatie eurasiatique » a joué un rôle crucial dans cette transition, comme en témoigne ici un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères ayant participé de près à l'élaboration de la politique et à sa mise en œuvre au sein de trois gouvernements successifs dirigés par des premiers ministres appartenant au PLD.

L’Eurasie est le vaste bloc continental qui s’étend à l’ouest du Japon. Elle inclut le sous-continent indien au sud et l’Europe à l’ouest, ainsi que le Moyen-Orient, qui fait la jonction entre l’Europe et l’Asie. Mais, dans le contexte de la politique étrangère japonaise, l’expression « diplomatie eurasiatique » fait explicitement référence à une stratégie qui a pour but de renforcer les liens avec la Russie et l’Asie centrale — lesquelles couvrent le plus gros du continent eurasiatique — , tout en s’efforçant de maintenir des relations équilibrées avec nos voisins chinois et sud-coréens, qui occupent la frange orientale du continent.

Ce projet diplomatique a-t-il jamais été mis en œuvre ? Je pense qu’on peut dire sans hésitation qu’il l’a été au cours de la période de quatre ans qui s’étend entre le sommet de juillet 1997 de l’OTAN — qui a inauguré une nouvelle ère pour la sécurité européenne à l’issue de la guerre froide — et les attentats terroristes du 11 septembre 2011, qui ont introduit un autre changement de paradigme au sein des relations internationales. Cette période correspond aux gouvernements libéraux-démocrates de Hashimoto Ryûtarô (janvier 1996-juillet 1998), Obuchi Keizô (juillet 1998-avril 2000) et Mori Yoshirô (avril 2000-avril 2001).

Dans le texte qui suit, j’analyse l’évolution de la diplomatie eurasiatique du Japon et sa mise en œuvre au cours de ces quatre années. Après avoir exposé le contexte international et national qui a généré cette politique, j’examine de plus près sa mise en place sous le gouvernement du premier ministre Hashimoto et sa continuité durant les mandats de MM. Obuchi et Mori, avant de proposer quelques observations en guise de conclusion.

L’environnement international

De 1990 à 1997, tout le champ de la politique internationale a été occupé par la nécessité de relever le terrible défi posé par l’effondrement du dispositif de la guerre froide entre 1989 et 1991: faire face à la division de l’Allemagne et reconstruire l’ordre international en Europe de façon à intégrer la Russie. C’est à cette époque que les contours de l’ordre européen postérieur à la guerre froide ont progressivement émergé, avec la réunification de l’Allemagne (octobre 1990), l’entrée de la Russie dans le Partenariat pour la paix de l’OTAN (juin 1994) et la conclusion de l’Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles entre l’OTAN et la Fédération de Russie (mai 1997). L’aspect du nouvel ordre est devenu visible au sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Madrid en juillet 1997, quand la Pologne, la Hongrie et la République tchèque ont été invitées à rejoindre l’alliance.

Le vide politique généré par ce processus a ouvert un espace pour les aspirations diplomatiques du Japon et lui a offert une opportunité de développer une politique étrangère indépendante en Asie de l’Est.

En Asie de l’Est, le début de la même période a vu la Chine souffrir un sérieux contretemps dans son essor. À l’heure où le communisme s’effondrait en Europe de l’Est, le mouvement démocratique chinois a connu une apothéose tragique en juin 1989 avec les évènements de Tian’anmen, qui portèrent un coup majeur à la campagne de « réforme et d’ouverture » lancée par Deng Xiaoping en 1978. Mais avant de se retirer de la politique, M. Deng a profité de sa visite dans le sud du pays en 1992 pour réaffirmer l’importance des réformes économiques axées sur le marché et, à partir de là, le Parti communiste chinois s’en est tenu à une ligne politique visant à promouvoir la libéralisation économique sans rien céder du contrôle politique.

Suite aux événements de la place Tian’anmen, la politique adoptée par Pékin en ce qui concerne les États-Unis, rendue publique en 1995 et résumée par le mot d’ordre « faire profil bas tout en accumulant nos forces », demandait une réaction véritablement subtile. Mais la politique des États-Unis envers la Chine à cette époque n’a cessé de fluctuer, depuis le déploiement de navires de guerre à Taïwan en 1996 jusqu’au développement spectaculaire des relations commerciales décidé à l’occasion du voyage du président Bill Clinton à Pékin en 1998.

La tournure tour à tour ombrageuse et coopérative des relations entre les États-Unis et la Chine a donné au Japon une capacité d’initiative toute nouvelle dans le domaine diplomatique.(*1)

Le contexte politique intérieur

Sur l’Archipel, la fin de la guerre froide a déclenché des changements historiques dans la politique des partis. Le Parti libéral-démocrate, pro-américain et anti-soviétique, était à la barre depuis près de quarante ans et résistait sans peine aux assauts de son rival, le Parti socialiste japonais (rebaptisé entre-temps Parti démocrate socialiste). En 1993, et pour la première fois depuis 1955, ce dispositif s’est effondré quand un groupe de dissidents menés par Ozawa Ichirô a déserté le PLD pour s’associer à sept autres partis en vue de former une coalition anti-PLD ayant à sa tête Hosokawa Morihiro. L’objectif était de procéder à une réforme, aux niveaux politique, économique et judiciaire, d’un système caduque, en vue de doter le Japon d’une force et d’une indépendance adaptées aux nouvelles réalités de la scène internationale.

En fin de compte, le projet n’a pas pu aboutir à la mise en place d’une formule bipartite, premier pas vers une réforme digne de ce nom. La coalition n’a pas tardé à se désagréger sous le coup de la contre-offensive féroce du PLD et des accusations d’indélicatesses financières portées contre M. Hosokawa. En 1994, le PLD a forgé avec le Parti démocrate socialiste et le Nouveau parti Sekigake une coalition sans précédent sous le houlette du premier ministre Murayama Tomiichi, dirigeant du PDS. Le PLD a pris la tête de la coalition en 1996, avec l’arrivée au pouvoir du cabinet Hashimoto et, en novembre de la même année, il a reconquis la majorité à la Chambre des représentants et réduit ses deux partenaires de la coalition au rang d’alliés au parlement.

Au cours de la période de majorités instables qui va de 1993 à 1996, le Japon n’était pas en mesure d’assumer une position de leader dans les affaires internationales. Mais, sous les trois gouvernements PLD qui ont suivi, Tokyo a commencé à afficher d’une façon ou d’une autre une nouvelle capacité d’action et un certain degré d’autonomie dans sa politique étrangère. Ce renversement n’aurait pas été possible sans une direction forte au sommet et le soutien d’une équipe habile de fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères.

Telle est la situation extérieure et intérieure qui est à l’origine de la brève incursion du Japon sur la scène de la diplomatie eurasiatique.

(*1) ^ Aoyama Rumi, « Reisengo Chûgoku no tai-Bei ninshiki to Bei-Chû kankei » (Perceptions chinoises de l’Amérique et relations américano-chinoises après la guerre froide), in Gendai Higashi Ajia to Nihon 2 : Chûgoku seiji to Higashi Ajia (Asie de l’Est et Japon contemporains 2 : la politique chinoise et l’Asie de l’Est) éd. Kokubun Ryôsei (Tokyo: Keiô University Press, 2004), p. 250.

  • [28.03.2014]

Directeur de l'Institut des affaires mondiales de l'Université Kyoto Sangyô. Diplômé de l'Université de Tokyo en 1968, a rejoint le ministère des Affaires étrangères, où il a occupé les fonctions de directeur général du Bureau des affaires européennes et océaniques et d'ambassadeur du Japon aux Pays-Bas. Après avoir quitté le ministère en 2002, a enseigné dans diverses universités, dont celles de Leyde, de Princeton et de Séoul. Occupe sa position actuelle depuis 2010. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Hoppô Ryôdo kôshô hiroku : ushinawareta godo no kikai (Rapport secret sur les négociations concernant les Territoires du Nord : cinq occasions manquées), Rekishi ninshiki o toinaosu : Yasukuni, ianfu, ryôdo mondai (Repenser la perception de l'histoire : Yasukuni, les femmes de réconfort et les questions territoriales) et Japan's Foreign Policy 1945-2009 : The Quest for a Proactive Policy (La politique étangère du Japon 1945-2009 : la quête d'une politique dynamique).

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