Dossier spécial Le Japon post 11 mars 2011 : le chemin vers la renaissance
Les séismes et l’économie
Des perspectives historiques

Takemori Shunpei [Profil]

[03.10.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Takemori Shunpei considère le séisme du 11 mars dernier à la lumière du passé, d’abord en termes de sûreté nucléaire, puis sous l’angle des séquelles économiques. L’optimisme que pourrait inspirer l’analyse des suites des séismes récents n’est pas de mise aujourd’hui, car la catastrophe naturelle s’est doublée d’un désastre nucléaire dont les retombées risquent de grever durablement l’économie japonaise.

Le Murôji, temple bouddhiste situé dans les montagnes de la préfecture de Nara, célèbre pour sa pagode à cinq étages. Le bâtiment, endommagé par un typhon en 1998, a été restauré en l’an 2000.

Pour commencer cet article, qu’on me permette de présenter un merveilleux site japonais. Dans leur quête de la divinité, les adeptes du bouddhisme ésotérique (mikkyô), apparu au Japon il y a quelque 1200 ans, à l’époque de Heian (794-1185), sont partis dans les montagnes. Les temples qu’ils ont construits sont enfouis dans les collines à l’écart de toute habitation, si bien que, comme dans le cas des églises romanes européennes, il faut aller à leur rencontre en pleine nature.

Le plus beau temple du bouddhisme ésotérique est le Murôji, situé dans les montagnes de Uda, tout au sud de Nara. De la gare ferroviaire la plus proche, une marche de deux heures environ mène en un lieu où la perspective s’ouvre soudain sur le temple, dont les terrains occupent une montagne entière. Le point de vue est si splendide qu’on se dit que c’est précisément pour l’impression qu’il procure au visiteur que ce site perdu dans la montagne a été choisi. Le bâtiment abrite une statue du Bouddha qui a été classée Trésor national en 1951. Les statues du Bouddha datant de l’époque de Nara (710-794) étaient faites d’éléments assemblés par de nombreuses couches de laque, mais celle-ci est sculptée dans un unique morceau de bois. Son élégance, sa taille et sa majesté en font une œuvre d’art de tout premier ordre ; le travail du sculpteur met somptueusement en valeur le grain du bois et la statue dans son ensemble, avec son centre de gravité placé très bas, donne un sentiment de solidité et de dignité.

Le grand tsunami de Jôgan

Au moment où j’allais me mettre à écrire sur le « Grand séisme de l’Est du Japon », qui a frappé la côte nord-est du Honshû le 11 mars dernier, mes pensées se sont tournées vers le Bouddha du Murôji. Il m’est revenu à la mémoire que la statue datait de l’ère Jôgan (859-877), dont les journaux ont beaucoup parlé après le tremblement de terre, en référence au séisme d’ampleur similaire — au moins 8,3 de magnitude — qui a dévasté à cette époque la même région du Pacifique occidental et provoqué là aussi un gigantesque tsunami. Des géologues ont retrouvé des traces du séisme de Jôgan en 1990. Dans son édition du 22 juin dernier, le quotidien Asahi Shimbun a publié dans son édition du soir des informations intéressantes sur le contexte de cette découverte et l’impact qu’elle a eu :

Il s’en est fallu d’à peine 80 centimètres que la centrale nucléaire d’Onagawa ne fût frappée de plein fouet par le tsunami du 11 mars dernier.

« Les champs, les landes et les routes furent entièrement transformés en une mer bleue […] un millier de personnes périrent noyées », peut-on lire dans le Nihon sandai jitsuroku[Chroniques véridiques de trois règnes ; compilé en 901] à propos du tsunami de 869, qui est revenu à la une depuis le récent séisme. C’est en 1990 que des traces physiques de cette catastrophe ont été relevées pour la première fois par des géologues, dont les travaux ont révélé que la plaine de Sendai avait été inondée jusqu’à trois ou quatre kilomètres à l’intérieur des terres, et montré par la même occasion que le document que nous venons de citer était fondamentalement fidèle aux faits. Les résultats de ces recherches ont été publiés par une équipe du département des travaux de la centrale nucléaire d’Onagawa, exploitée par Tôhoku Electric Power Co. dans la préfecture de Miyagi. Si l’on en croit Chigama Akira, membre de cette équipe et directeur adjoint du bureau de la planification, cette publication s’inscrivait dans le cadre des recherches effectuées en vue d’obtenir l’autorisation de construire une deuxième unité de production dans l’enceinte de la centrale d’Onagawa.

En se fondant sur une étude des documents historiques effectuée en 1970, quand l’entreprise a sollicité l’autorisation de mettre en place la première unité, on avait estimé à trois mètres la hauteur maximale d’un éventuel tsunami. Après quoi, toujours d’après Chigama Akira, des avancées survenues dans la recherche sur les anciens séismes ont permis le lancement de nouveaux travaux, notamment des fouilles en vue de trouver des traces du tsunami de Jôgan. C’est ainsi que l’estimation de la hauteur du tsunami a pu être portée à 9,10 mètres. Bien que la valeur retenue ait été de trois mètres à l’époque de sa construction, la première unité de production fut installée à une hauteur de 14,80 mètres, sur la base d’une « estimation globale » dont le bien fondé s’est avéré cette année. En effet, le terrain sur lequel se dresse la centrale d’Onagawa s’est affaissé d’un mètre suite au séisme du 11 mars, et le tsunami avait une hauteur de 13 mètres, si bien qu’il ne s’en est fallu que de 80 centimètres pour que la centrale ne fût directement frappée par la vague. »

Les accidents en série que le grand tsunami a provoqués à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, exploitée par Tokyo Electric Power Co [TEPCO], ont pris une telle ampleur qu’ils constituent un désastre comparable à celui de Tchernobyl, la catastrophe la plus grave de toute l’histoire du nucléaire. L’article cité ci-dessus met en lumière les déficiences de l’opérateur en matière de planification de la sûreté nucléaire. Peut-être la catastrophe aurait-elle pu être évitée si, à l’instar de Tôhoku Electric Power Co, TEPCO avait pris la peine d’effectuer des recherches archéologiques sérieuses, avait envisagé le pire scénario et s’était préparée en conséquence.

Le problème des hypothèses


Le tsunami du 11 mars, qui a dépassé toutes les prévisions, balaye le mur de protection de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (photo TEPCO).

Depuis la catastrophe du 11 mars, le terme sôtei-gai, qu’on peut traduire par « imprévisible » ou « qui dépasse l’imagination », est très en vogue. Il revient fréquemment dans la bouche de gens qui occupent des positions de responsabilité et cherchent à se disculper. Mais le vrai problème réside dans la nature des hypothèses sur lesquelles on se fonde. Selon un rapport officiel de 2007, le Japon, qui couvre seulement 0,25% de la superficie de la planète, avait subi 21 % des séismes de magnitude 6 ou plus au cours des dix années précédentes. Tout le monde sait que le risque de séisme existe, mais tout dépend de leur ampleur. Pour la prévoir, il aurait fallu consulter les documents historiques, comme l’ont fait les gens de Tôhoku Electric.

Jusqu’où convient-il de remonter ? Prenons un exemple. Il y a quelque 640 000 ans, un volcan situé aux États-Unis dans l’actuel Parc national de Yellowstone, est entré en éruption, libérant un volume de fumées estimé à mille fois celui qu’a provoqué l’éruption du mont Saint Helens, en 1980, la plus grande qui se soit produite dans le monde ces dernières années. Les géologues estiment qu’une éruption de ce genre, qui recouvrirait la moitié de l’Amérique du Nord sous une couche de cendres et de débris d’un mètre d’épaisseur, pourrait très bien se reproduire de nos jours. Lorsqu’il s’agit de prévisions économiques, des données datant d’un siècle n’ont pas grand intérêt, vu la rapidité de l’évolution des systèmes économiques. Mais dans le cas des phénomènes naturels, des données remontant non seulement à 100 ans mais encore à un million d’années peuvent s’avérer extrêmement précieuses.

Le Japon de l’ère Jôgan a connu de nombreuses calamités. Outre le tremblement de terre et le tsunami, la peste a sévi et le mont Fuji est entré en éruption. C’est à cette époque que le bouddhisme ésotérique s’est épanoui et que la sublime statue du Bouddha du Murôji a été sculptée. Les Japonais forment en vérité un peuple surprenant.

  • [03.10.2011]

Professeur à l’Université Keiô. Né à Tokyo en 1956. Diplômé de l’Université Keiô en 1981, où il s’est spécialisé en économie. Après avoir accompli son troisième cycle à Keiô en 1986, il a obtenu un doctorat en économie de l’Université de Rochester en 1989. A été maître de conférences à l’Université Keiô. Auteur de divers ouvrages, dont Keizai kiki wa kokonotsu no kao o motsu (Les neuf visages de la crise économique), Sekai o kaeta kin’yû kiki (La crise financière qui a changé le monde) et Keizai ronsen wa yomigaeru (La renaissance du débat sur l’économie ; prix Yoshino Sakuzô de Yomiuri).

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