Dossier spécial Le Japon post-11/3 : Le chemin vers la renaissance
Les séismes et l’économie
Des perspectives historiques

Takemori Shunpei [Profil]

[03.10.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Takemori Shunpei considère le séisme du 11 mars dernier à la lumière du passé, d’abord en termes de sûreté nucléaire, puis sous l’angle des séquelles économiques. L’optimisme que pourrait inspirer l’analyse des suites des séismes récents n’est pas de mise aujourd’hui, car la catastrophe naturelle s’est doublée d’un désastre nucléaire dont les retombées risquent de grever durablement l’économie japonaise.

Tokyo 1923, un tremblement de terre aux conséquences dramatiques

Le quartier commerçant de Ginza après le Grand séisme du Kantô. C’est la préfecture de Kanagawa qui a été le plus durement frappé par ce tremblement de terre de magnitude 7,9, mais la zone touchée par les dégâts s’étendait de la préfecture d’Ibaraki à la préfecture de Shizuoka. Avec 105 000 morts et disparus, ce séisme reste la plus grave catastrophe naturelle de l’histoire du Japon (photo Jiji Press).

« La catastrophe se produisit quelques secondes après midi. Il était impossible d’ignorer l’heure, car, pendant ces premières secondes effroyables d’un tremblement de terre, quand on ne sait encore où la convulsion sans cesse croissante va s’arrêter, le préposé au coup de canon méridien, sans plus se laisser troubler par le désordre des éléments qu’il ne l’aurait fait pour la trompette du Jugement dernier, y mêla sa détonation officielle.  » (*1)

Telle est la description qu’a donnée Paul Claudel du tremblement de terre qui a frappé Tokyo le 1er septembre 1923, alors qu’il était ambassadeur de France au Japon. Avec plus de 100 000 victimes, dont plus de 90 % périrent dans les flammes des incendies qu’il avait provoqués, le Grand séisme de Kantô a fait cinq fois plus de morts que le Grand séisme de l’Est du Japon n’en a fait cette année. Cet effet dévastateur est imputable au fait que le séisme s’est produit dans la région de Tokyo-Yokohama, une zone urbaine très densément peuplée, constituée à l’époque d’un tissu très serré de maisons en bois, très propice à la propagation des incendies. Les flammes firent un nombre particulièrement élevé de victimes dans le quartier étranger, alors situé à Yokohama. Claudel s’y rendit pour apporter son aide et décrivit en ces termes le spectacle auquel il assista cette nuit-là :

« Nous passâmes la nuit couchés sur le talus du chemin de fer au milieu de quelques réfugiés entre ce panorama de Jugement dernier d’un côté et l’énorme vapeur rouge que faisait de l’autre l’incendie de Tokyo. Entre les deux de levait sur la mer une lune d’une pureté et d’une sérénité ineffables. La terre sous nos corps ne cessait de trembler et presque à chaque heure on entendait le bruit à côté de nous des rames de wagons secouées qui essayaient de sortir de leurs rails.  » (*2)

Outre la sévérité des pertes humaines, le Grand séisme de Kantô a eu une autre conséquence dramatique. Les grandes banques avaient leurs sièges et des succursales à Tokyo, tandis que Yokohama hébergeait la Yokohama Specie Bank, l’établissement qui se chargeait alors de toutes les opérations de change. Ces bâtiments ont subi de lourds dégâts et quantités d’espèces, certificats d’actions et dossiers de crédit sont partis en fumée. Des billets à ordre pratiquement arrivés à échéance devinrent impossibles à recouvrer et le règlement des dettes s’en trouva paralysé.

Inoue Junnosuke (1869-1932), financier et homme politique de l’ère Taishô et du début de l’ère Showa, a été gouverneur de la Banque du Japon en 1919 et ministre des Finances en 1923, dans le gouvernement de Yamamoto Gonnohyôe. L’année suivante il fut nommé à la Chambre des pairs. En 1927, il revint à la tête de la Banque du Japon alors que Takashi Korekiyo était aux Finances, ministère dont il reprit lui-même la direction en 1929, dans le cabinet d’Oasachi Hamaguchi. Pendant son mandat, le Japon réintégra l’étalon or. Il quitta la vie politique en 1931 et fut assassiné l’année suivante à l’occasion de « l’affaire de la Ligue du sang » (photo Bibliothèque de la Diète nationale).

Inoue Junnosuke, le ministre des Finances de l’époque, était un expert de la gestion des crises. Il déclara immédiatement un moratoire sur le remboursement des dettes, après quoi il demanda à la Banque du Japon (BoJ) d’escompter les billets à ordre, même dans les cas où la solvabilité des souscripteurs était douteuse, ce qui permit d’éviter une crise financière grâce à un apport abondant de liquidités. La « politique de gestion de la liquidité », comme on l’a appelée, appliquée par Inoue Junnosuke s’est vu reprocher par certains d’avoir préparé le terrain pour la crise financière de 1927 en incitant la BoJ à accorder imprudemment des prêts, grâce à quoi des entreprises qui auraient dû couler ont pu se maintenir à flot.

Il est un autre point qui mérite d’être noté en ce qui concerne les conséquences financières du tremblement de terre. Après la catastrophe, les dons ont afflué du monde entier, exactement comme ce fut le cas lors du séisme de cette année.  Ces fonds ont été utiles, mais ils se sont avérés insuffisants quand il a fallu entreprendre des travaux de reconstruction à grande échelle ; la nécessité s’est alors imposée de mobiliser davantage de capitaux en empruntant sur les marchés internationaux, par exemple à New York et à Londres. La dette extérieure du Japon a augmenté et des financiers internationaux comme House of Morgan ont fait savoir leur réticence à continuer à prêter de l’argent au Japon, à moins que celui-ci ne revienne à l’étalon or. C’est ainsi que ce retour fut opéré en 1930, quand Inoue Junnosuke, alors ministre des Finances du gouvernement de Hamaguchi Osachi, prit cette téméraire initiative au beau milieu de la Grande dépression.

L’aide fournie par l’étranger au lendemain du séisme de 1923 a inspiré à Claudel une intéressante observation :

« Les journaux nous ont appris que les sommes recueillies aux États-Unis dépassaient déjà 40 millions de dollars. En outre les bateaux de guerre américains ont été les premiers arrivés sur les lieux, les premiers à débarquer des secours qui, dans certains cas, ont précédé l’activité du Gouvernement japonais lui-même. Les eaux de Tokyo étaient sillonnées par les destroyers et les vedettes américains, les rues de la capitale encombrées d’ambulances et de camions à la marque U.S.A., l’Hôtel Impérial était encombré de joyeux sauveteurs en manches de chemise. On se croyait reporté à Paris aux jours de 1918 et 1919. »(*3)

L’ironie veut que la même scène se soit répétée à Tokyo à l’été 1945, soit vingt deux ans plus tard, sauf qu’en l’occurrence les Américains venaient non plus en sauveteurs mais en occupants. (On notera qu’après le tremblement de terre de cette année, les Américains ont à nouveau apporté une généreuse contribution à l’aide internationale à travers l’opération Tomodachi [amis].)

(*1) ^ Paul Claudel, Correspondance diplomatique :Tokyo, 1921-1927 (Paris, Gallimard, 1995), p. 195.

(*2) ^ Ibid., p. 197.

(*3) ^ Ibid., p. 218.

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Professeur à l’Université Keiô. Né à Tokyo en 1956. Diplômé de l’Université Keiô en 1981, où il s’est spécialisé en économie. Après avoir accompli son troisième cycle à Keiô en 1986, il a obtenu un doctorat en économie de l’Université de Rochester en 1989. A été maître de conférences à l’Université Keiô. Auteur de divers ouvrages, dont Keizai kiki wa kokonotsu no kao o motsu (Les neuf visages de la crise économique), Sekai o kaeta kin’yû kiki (La crise financière qui a changé le monde) et Keizai ronsen wa yomigaeru (La renaissance du débat sur l’économie ; prix Yoshino Sakuzô de Yomiuri).

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