Dossier spécial La politique énergétique dans le monde de l’après 11 mars
Le Japon doit conserver l’option nucléaire

Toichi Tsutomu [Profil]

[05.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La stabilité de l’approvisionnement en énergie est vitale pour le Japon, pays pauvre en ressources, et sa survie pourrait même en dépendre. Dans l’article qui suit, Toichi Tsutomu soutient que, malgré l’inquiétude et la colère provoquées par la catastrophe nucléaire de Fukushima, le gouvernement doit travailler sereinement à la définition de sa future politique énergétique.

La catastrophe survenue à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi a provoqué, dans toutes les couches de la société japonaise, une envolée soudaine de la méfiance vis-à-vis de l’énergie nucléaire. La gravité de l’accident ayant tout naturellement conduit les gens à s’interroger sur la sécurité de cette énergie, l’idée d’un retrait du nucléaire a gagné du terrain pendant toute la période de reprise en main de la situation. Et la situation exigeait un changement de cap de la politique énergétique du Japon, qui s’était engagée sur le chemin de l’accroissement de la dépendance au nucléaire. Mais l’attitude adoptée envers le nucléaire ne constitue pas une base suffisante pour décider de la politique énergétique de la nation. Les autorités doivent plutôt s’interroger sur les buts poursuivis par le pays à travers sa politique énergétique et sur les conditions qui doivent être réunies pour réaliser ces objectifs, tout en prenant soigneusement en considération toute la gamme des risques encourus.

La stabilité de l’approvisionnement en énergie est vitale pour la survie du Japon, pays pauvre en ressources. Les autorités ne doivent jamais perdre de vue ce constat lorsqu’elles s’apprêtent à prendre des décisions politiques. C’est dans cette perspective que je vais commencer par faire le point sur les politiques énergétiques menées par le Japon depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

La stabilité de l’approvisionnement en énergie est cruciale pour l’avenir du Japon

Après la guerre, le premier pas du Japon sur le chemin de la reconstruction a consisté à renforcer l’exploitation des ressources énergétiques nationales, dans l’idée de remédier à l’état de dévastation où se trouvait l’économie et à la détérioration des conditions de vie de la population. À cette fin, le gouvernement a adopté un système de production prioritaire au titre duquel la houille occupait la première place dans la production d’énergie et le plus gros de la houille était canalisé vers la production d’acier, lequel en retour était injecté dans l’effort d’expansion de la production houillère. C’est ainsi que la houille et l’acier sont devenus les deux piliers de la reconstruction du Japon. Dans le même temps, l’approvisionnement en électricité était renforcé grâce à l’apport de nouvelles centrales hydroélectriques.

La situation a grandement changé entre le milieu des années 50 et la fin des années 60, avec la découverte des vastes réserves de pétrole du Moyen-Orient. À cette époque, les États-Unis, qui souhaitaient garantir la stabilité du Japon au sein de l’ordre mondial lié à la guerre froide, ont choisi de lui donner accès à bon marché au pétrole du Moyen-Orient. La conversion d’un schéma d’approvisionnement en énergie basé sur la production intérieure de houille à un modèle grandement tributaire des importations de pétrole s’est opérée avec une étonnante célérité. Il n’a fallu guère plus d’une décennie pour que l’Archipel dépende du pétrole pour près de 80 % de sa consommation énergétique. Le pays tout entier s’est immergé dans l’or noir, devenu la force motrice de l’économie pendant toute la période de croissance accélérée.

Un grand virage à l’échelle planétaire s’est toutefois amorcé en 1973, avec la première crise pétrolière, fruit d’un embargo proclamé par l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole. Ce « choc pétrolier » a mis le Japon devant la double urgence de trouver une solution pour assurer la stabilité de ses approvisionnements en pétrole tout en s’efforçant de réduire sa dépendance vis-à-vis de cette source d’énergie. Mais, tributaire de l’or noir pour 80 % de sa consommation, le pays n’était pas en mesure de changer soudainement de cap. C’est pourquoi le gouvernement a décidé, à titre de mesure intermédiaire, d’augmenter les stocks de pétrole de façon à se mettre à l’abri d’une éventuelle rupture des approvisionnement, d’encourager l’exploration pétrolière à l’étranger et l’exploitation des gisements par des sociétés japonaises et de mettre en œuvre des politiques visant à diversifier les sources d’approvisionnement en les élargissant au-delà du Moyen-Orient. Outre cela, dans le cadre de sa volonté de rupture avec la dépendance au pétrole, le gouvernement a choisi d’encourager les économies d’énergie, le développement de technologies allant en ce sens et le recours aux solutions de substitution, y compris l’énergie nucléaire, le gaz naturel, la houille et les nouvelles sources d’énergie. Avec le second choc pétrolier, survenu à la fin des années 70, la nécessité de garantir la stabilité des approvisionnements en énergie est devenue encore plus évidente.

En 1985, l’accord du Plaza sur le réalignement des parités a provoqué un autre grand changement dans la situation énergétique du Japon, en déclenchant une rapide appréciation du yen qui a fragilisé la position des exportateurs nippons au sein de la concurrence internationale. Le gouvernement s’est alors donné pour objectif de réduire les coûts de la production intérieure d’énergie. Puis le paysage énergétique a de nouveau changé à la fin des années 90, avec les contraintes liées à la lutte contre le réchauffement climatique. Au Japon comme partout dans le monde, la réduction des émissions de gaz carbonique est devenue un élément clé des politiques énergétiques. En 1997, le Protocole de Kyoto, qui visait à réduire les émissions de gaz à effet de serre, est venu confirmer le virage en ce sens pris par la communauté internationale.

C’est dans le cadre de cette succession de modifications de la politique énergétique, reflets de bouleversements plus vastes à l’échelle de la planète, que, le 11 mars 2011, l’Est du Japon a été frappé par le séisme et le tsunami sans précédents qui ont provoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima. Suite à cela, aux objectifs de garantie de la stabilité des approvisionnements, de réduction des coûts et de diminution des émissions de carbone, la politique énergétique de l’Archipel a dû ajouter le renforcement de la sécurité, qui s’est imposé comme un problème crucial. En particulier, un très large accord est apparu sur le fait que le système d’approvisionnement en énergie doit être en mesure de résister aux catastrophes naturelles. Ces quatre éléments sont devenus des conditions indispensables à la survie du Japon au sein de la communauté internationale. Mais il se trouve malheureusement que les sources d’énergie qui répondent à ces quatre conditions sont impossibles à trouver.

  • [05.12.2011]

Actuellement membre du conseil et conseiller de l’Institut japonais d’économie de l’énergie (IEEJ). Né en 1945. Titulaire d’un doctorat de géophysique du département des sciences de l’Université de Tokyo. A été, notamment, chargé de recherche au Laboratoire de l’énergie du Massachusetts Institute of Technology et directeur général de l’IEEJ. Auteur de plusieurs ouvrages, dont 21 seiki no enerugî chiseigaku (Géopolitique de l’énergie au xxie siècle), qui a obtenu le prix de la diffusion et de l’instruction du xxviiie prix du forum de l’énergie), Sekiyu : Nihon no sentaku (Pétrole : les choix auxquels est confronté le Japon), Daisanji sekiyu shokku wa okiru ka (Y aura-t-il un troisième choc pétrolier ?) et Shirîzu sekai no kigyô : Sekiyu sangyô (Series on Global Companies : The Oil Industry, Série sur les sociétés mondialisées : l’industrie pétrolière). 

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