Dossier spécial La démocratie en regard de la crise de la dette
Comment les problèmes liés à la démocratie font du tort à l’économie

Inoki Takenori [Profil]

[06.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

La démocratie a tendance à générer un accroissement des dépenses publiques, comme en témoigne ce qui se passe dans tous les pays avancés du monde. Les démocraties sont-elles en mesure de juguler leurs déficits ? C’est cette question qui fait l’objet de l’analyse que propose ici l’économiste Inoki Takenori.

La politique et l’économie ne sont pas séparées

Lorsqu’ils observent la vie politique dans leur pays depuis quelques années et les manœuvres auxquelles se livrent les partis et les politiciens, les Japonais ont tendance à sombrer dans un malaise quelque peu masochiste, fondé sur le sentiment qu’ils sont le seul pays à se trouver dans une telle pagaille. Nous devons pourtant nous rendre compte que la situation n’est pas plus réjouissante aux États-Unis et dans bien des pays de l’Union européenne. Loin de se limiter au Japon, la paralysie des politiques économiques et budgétaires est un mal qui affecte la totalité du monde développé, où les dirigeants s’avèrent incapables d’élaborer des stratégies visant à redresser les finances publiques et à garantir une croissance économique durable. La Chine, la Russie et la Corée du Sud sont à peu près les seuls pays où les déficits budgétaires ne servent pas à alimenter les querelles politiciennes.

Au lendemain du grand séisme qui a frappé l’Est du Japon au début de l’année 2011, les perspectives semblaient singulièrement sombres pour ce pays et la hausse subséquente du yen sur le marché des changes a dû surprendre bien des gens. Initialement, l’appréciation du yen a été attribuée à des achats de cette monnaie effectués par des compagnies d’assurance-dommages en anticipation de paiements d’indemnités. Mais les mouvements des taux de change sont en fait déterminés par les évaluations relatives. Et l’on s’accorde aujourd’hui pour attribuer la hausse du yen par rapport au dollar et à l’euro au fait que la paralysie politique et les perspectives économiques sont encore pires aux États-Unis et en Europe qu’au Japon. Cette façon de voir est probablement la bonne. En Europe comme aux États-Unis, la démocratie a perdu toute aptitude à produire des décisions politiques fondées sur une vision des choses adéquate à long terme.

Les nombres constituent les indicateurs fondamentaux de l’état de santé d’une économie, mais à ne regarder qu’eux on risque d’accorder trop de poids aux facteurs individuels et de conclure hâtivement que les économies affichant des chiffres similaires doivent souffrir des mêmes maux. Il se trouve pourtant que les problèmes ne sont pas identiques d’un pays à l’autre. Ainsi, la crise de la dette n’est pas de la même nature en Italie et en Grèce. Dans le cas de cette dernière, les investisseurs se sont mis à vendre les obligations d’État qu’ils détenaient et, à mesure que tarissait l’afflux de fonds vers le Trésor public, l’élaboration du budget est devenue impossible. Outre cela, les problèmes que l’État rencontrait dans le contrôle des revenus des citoyens les plus riches ont commencé à éroder ses capacités de recouvrement. Autrement dit, la crise budgétaire grecque est due à la combinaison du gonflement des dépenses et du dysfonctionnement des recettes. Il y a quatre ou cinq ans, la Grèce figurait parmi les champions de la Communauté européenne en termes de taux de croissance et de durée du temps de travail. On a du mal à croire qu’un pays ait pu chuter pareillement en aussi peu de temps. En Italie, par contre, le problème — une dette publique à hauteur de 120 % du produit intérieur brut du pays — se situe dans le moyen terme. Au sein de l’UE, on craint de plus en plus que l’Italie en vienne à ne plus pouvoir rembourser ses emprunts d’État. Sans perdre de vue ces différences, j’aimerais citer un certain nombre d’éléments que je considère comme des points clés sous-jacents à un problème partagé par plusieurs pays, à savoir le fait que leurs régimes politiques sont responsables de la maladie de leurs économies.

Les déficits budgétaires effraient les marchés financiers

La récession consécutive à la crise financière de l’été 2008 a entraîné un déclin de la production et de l’emploi et, aux États-Unis, les recettes fiscales ont brutalement chuté. D’où une augmentation des émissions d’obligations destinées à financer le déficit. La crise semble avoir été déclenchée non seulement par le manque de liquidités mais aussi par l’insolvabilité de banques commerciales due à des défaillances dans le remboursement de prêts (notamment les crédits hypothécaires à risque appelés « subprime mortgages ») accordés pour des achats de logements par des gens de faibles revenus et autres, défaillances qui se sont étendues à l’ensemble du système financier. Confronté à cette situation, le président Obama a signé en juillet 2010 une loi, généralement baptisée Dodd-Frank Act (mais qu’on pourrait aussi bien appeler version moderne du Glass-Steagall Act de 1932). Ce texte volumineux est conçu pour fournir un cadre juridique à la restauration de la santé des marchés financiers. Mais l’efficacité de cette loi de réglementation des transactions financières suscite beaucoup de scepticisme. D’aucuns ont reproché au président d’avoir manqué l’opportunité de mettre en œuvre une réforme significative du système financier en échange de la garantie du passage d’un projet de réforme de l’assurance maladie dépassant les enjeux partisans. Et même si le Dodd-Frank Act incite les banques américaines à se comporter plus prudemment, l’instabilité des marchés financiers mondiaux ne pourra pas être éliminée tant que la Grande-Bretagne et l’UE ne prendront pas des mesures similaires. On voit donc qu’un des aspects essentiels du problème reste sans solution. Rien ne permet de dire quand une nouvelle crise financière va se produire.

Il existe de fortes interférences entre les marchés financiers et les déficits publics. Comme nous venons de le voir dans le cas de la Grèce, quand la nervosité gagne les marchés financiers, celui de la montagne d’obligations d’État provenant des déficits budgétaires risque d’être ébranlé. Et les marchés financiers sont étroitement liés les uns aux autres par le marché des obligations, dans lequel les emprunts d’État occupent une place centrale. Dans le même temps, nous ne devons pas négliger le mécanisme qui fait que les défaillances d’établissements financiers peuvent générer des risques budgétaires. Quand les prêts irrécouvrables détenus par les banques atteignent un seuil critique, il arrive souvent que les banques centrales et les gouvernements interviennent pour protéger leurs actionnaires et leurs créanciers grâce à des plans de sauvetage de grande envergure. Plus une banque est puissante, plus elle a de chances d’être considérée comme « too big too fail » (trop grosse pour faire faillite). Mais, par un effet pervers, l’habitude de procéder à ce genre de renflouement a encouragé les banques à prendre encore plus de risques. La conviction que les pouvoirs publics leur fourniront des fonds si elles sont en difficultés les incite à faire des investissements toujours plus risqués. Ce qui accroît le danger de tomber dans une « boucle fatale ». Pour revenir aux États-Unis, le refus du président Obama de s’attaquer frontalement à la question de la réglementation des marchés financiers continue de faire peser un risque budgétaire grave lié au renflouement des grandes banques. Le coût le plus sérieux pour l’économie prise dans son ensemble réside dans les pertes d’emplois dues à la crise financière, dont l’impact se fait ressentir dans l’économie réelle. Le secteur des services financiers, qui est censé fournir l’huile dont les rouages de l’économie réelle ont besoin, est en fait en train de dicter sa loi à cette dernière, ce qui est clairement une inversion des rôles.

  • [06.02.2012]

Directeur général du Centre de recherche international pour les études japonaises. Né en 1945 dans la préfecture de Shiga. Diplômé en 1968 de l’Université de Kyoto, où il s’est spécialisé en économie. A obtenu un doctorat du Massachusetts Institute of Technology en 1974. A enseigné à la faculté d’économie de l’Université d’Osaka et été doyen de cette faculté. En 2002, a été nommé professeur au Centre de recherche international pour les études japonaises, dont il est directeur général depuis 2008. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Demokurashî to shijô no ronri (La logique de la démocratie et des marchés) et Jiyû to chitsujo : Kyôsô shakai no futatsu no kao (La liberté et l’ordre : les deux faces d’une société concurrentielle).

Articles liés

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone