Dossier spécial La question des manuels d’histoire japonais
Les manuels d’histoire et la guerre en Asie : des interprétations divergentes

Daniel Sneider [Profil]

[06.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | االعربية |

Le jugement défavorable que l’on porte souvent sur les manuels d’histoire japonais s’est avéré sans fondement. Loin de faire preuve de patriotisme, comme le pensent de nombreux observateurs étrangers, les livres d’histoire utilisés dans les établissements secondaires de l’Archipel se contentent de présenter les faits dans l’ordre chronologique avec un minimum d’explications. C’est du moins ce que les travaux du projet « Divided Memories and Reconciliation (Mémoires divergentes et réconciliation) », que j’ai dirigé avec mon collègue Gi-Wook Shin, ont mis en évidence par le biais d’une étude comparative approfondie des manuels d’histoire utilisés en Chine, en Corée, au Japon, à Taiwan et aux Etats-Unis.

Cela fait trente ans que les livres d’histoire japonais et la façon dont ils présentent la période de la guerre  sont au cœur d’une polémique internationale de façon pratiquement constante. Leurs détracteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du Japon, leur reprochent de faire preuve d’une volonté délibérée de ne pas assumer la responsabilité du déclenchement de la Guerre en Asie-Pacifique et de ne reconnaître ni les souffrances que les armées japonaises ont infligées aux populations des pays qu’elles ont conquis en Asie ni les crimes qu’elles ont commis aux cours des combats qui les ont opposées aux Alliés. La décision des responsables du système éducatif japonais d’approuver certains manuels ou de revoir et de reformuler leur contenu est considérée comme une preuve des tendances nationalistes japonaises. Et chose beaucoup plus grave, on va même jusqu’à accuser les livres d’histoire japonais de ne pas éduquer correctement les nouvelles générations à propos de leur passé.

Ces critiques ne sont certes pas totalement dépourvues de fondement. Les manuels d’histoire japonais ne donnent pas beaucoup de détails sur la période où le Japon a colonisé une partie de l’Asie, et en particulier sur ce qui s’est passé en Corée. Ils omettent ou minimisent certains des aspects les plus critiqués de l’époque de la guerre, notamment le recrutement forcé de femmes dites « de réconfort » contraintes de se prostituer pour les soldats de l’armée impériale japonaise. On a même vu à diverses reprises la Commission de vérification des manuels scolaires du ministère de l’Education nationale japonais tenter d’édulcorer la description de l’agression japonaise, à la suite de pressions exercées par des conservateurs révisionnistes et leurs partisans.

Mais les résultats des travaux du  projet « Divided Memories and Reconciliation » du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (APARC) de l’Université Stanford remettent en cause les préjugés largement répandus sur les manuels d’histoire japonais. Ce programme de recherches que j’ai dirigé avec le professeur Gi-Wook Shin a pris la forme d’une étude sur plusieurs années dont l’objectif était de comprendre comment la mémoire historique de la période de la guerre s’est constituée. Nous avons d’abord étudié les manuels d’histoire, puis le rôle de la culture populaire, et en particulier du cinéma et de l’opinion des élites, dans la formation des interprétations historiques de la période de la guerre. Nous avons adopté une approche comparative en mettant le Japon en parallèle avec certains des principaux pays engagés dans la guerre du Pacifique entre autres la Chine, la Corée du Sud et, bien entendu, les Etats-Unis.

L’approche méthodologique du projet de l’APARC

Pour l’étude des manuels d’histoire, on a délibérément évité de se focaliser sur les ouvrages les plus controversés et les moins utilisés. On a comparé le traitement de la guerre et de l’immédiat après-guerre (1931-1951) en Asie dans les livres d’histoire mondiale et nationale en usage dans les collèges et les lycées de la Chine, de Taiwan, de la Corée du Sud, du Japon et des Etats-Unis — avec ceux utilisés dans les classes préparatoires pour former les élites. Ces ouvrages ont fait l’objet de traductions et les chercheurs ont comparé des passages concernant huit événements historiques cruciaux, notamment l’incident du pont Marco Polo et le recours à l’arme atomique au Japon. Ceci a permis aux chercheurs, aux spécialistes et aux médias d’une part d’observer comment la mémoire historique se constitue en fonction des différents systèmes scolaires et de l’autre, de mieux comprendre le rôle des manuels d’histoire et pas seulement au Japon.(*1)

Deux critères ont présidé au choix des manuels. En premier lieu, on a cherché a repérer les livres d’histoire mondiale et nationale les plus souvent utilisés dans les lycées. Pour ce faire, on s’est servi de données fournies par la commission pour l’approbation des manuels scolaires, du moins quand c’était possible (Japon, Corée du Sud et Taiwan). Dans le cas de la République populaire de Chine, il n’y avait qu’un seul éditeur pour les livres scolaires jusqu’à très récemment. En ce qui concerne les Etats-Unis, où il n’existe pas de données à l’échelle nationale, on a sélectionné les manuels en fonction des informations fournies par les éditeurs et l’Etat de Californie, en tenant compte de l’avis du programme sur l’enseignement international et interculturel (SPICE) de l’Université Stanford qui prépare et distribue du matériel pédagogique aux établissement secondaires. Pour le Japon, on a retenu les manuels des éditions Yamakawa Shuppansha les plus utilisés dans les établissements secondaires de l’Archipel. On a délibérément préféré ne pas tenir compte des livres publiés par la Société Japonaise pour la réforme des manuels d’histoire qui, bien qu’ils fassent l’objet d’une grande attention en dehors du Japon, ne concernent qu’une partie infime — moins de 1% — des districts scolaires de l’Archipel.

En second lieu, les responsables du projet ont sélectionné des livres scolaires destinés aux élèves des classes préparatoires, l’équivalent des cours de niveau plus avancé (AP) des Etats-Unis. L’objectif était de recueillir des matériaux pédagogiques utilisés par les élites de tous les systèmes éducatifs. Pour les USA, on a retenu deux ouvrages en deux tomes portant l’un sur l’histoire mondiale et l’autre sur l’histoire des Etats-Unis. Le premier de ces ouvrages correspond aux programmes généraux alors que le second — dont le premier tome est intitulé World Civilizations: The Global Experience et le deuxième, The American Pageant: A History of the Republic — est la référence de base pour les cours de niveaux plus avancé (AP). Au Japon, le manuel d’histoire des éditions Tokyo Shoseki correspond aux ouvrages destinés aux plus avancés des USA et il en va de même pour le manuel d’histoire publié par les éditions Keumsung en Corée du Sud.

En effectuant ce travail, les chercheurs du projet de l’APARC se sont aperçus qu’il y avait eu des changements importants dans les manuels de Chine et de Taiwan et que ces révisions portaient sur les deux types d’ouvrages, même si elles n’avaient pas été mises en œuvre dans toutes les classes. Les manuels revus et corrigés présentent, dans les deux cas, la période de la guerre sous un jour très différent. Les versions « ancienne » et « nouvelle »  ont été toutes les deux traduites et mentionnées dans la présente étude et elles donnent un point de comparaison intéressant sur la formation de la mémoire historique à l’intérieur de la Chine et de Taiwan.

(*1) ^ Les résultats de cette étude, y compris les passages utilisés à titre de comparaison et les commentaires d’historiens et de rédacteurs de manuels scolaires chinois, japonais, taïwanais, sud-coréens et américains, sont mentionnés dans History Textbooks and the Wars in Asia: Divided Memories, Gi-Wook Shin and Daniel C. Sneider éd., Routledge, New York, 2011. Un second volume sur le rôle du cinéma dans la formation de la mémoire historique de la guerre doit être publié par University of Hawai Press. Gi-Wook Shin et Daniel C. Sneider sont en train de préparer ensemble  un troisième ouvrage sur l’opinion des élites.

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Directeur de recherche associé du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (Shorenstein APARC) de l’Université Stanford. Spécialiste de la politique de sécurité nationale et étrangère des Etats-Unis en Asie ainsi que de la politique étrangère du Japon et de la Corée du Sud. Titulaire d’une licence d’histoire de l’Asie de l’Est de l’Université Columbia et d’une maîtrise d’administration publique (MPA) de l’Ecole d’administration John F. Kennedy de l’Université Harvard. A été correspondant en Inde et à Tokyo du Christian Science Monitor, et chef du bureau de Moscou de ce même journal. A été également rédacteur pour les affaires nationales et étrangères du San Jose Mercury News. Auteur de nombreux ouvrages dont Cross Currents: Regionalism and Nationalism in Northeast Asia (Contre-courants : Régionalisme et nationalisme en Asie du Nord-Est).

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