Dossier spécial L’impact social du déclin démographique
Le modèle familial japonais en pleine mutation
L'impact des clivages sociaux sur la formation des familles

Yamada Masahiro [Profil]

[25.09.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

En dépit de ce que pourrait suggérer le taux de fécondité du Japon, la famille conventionnelle y exerce un vif attrait chez les jeunes. Yamada Masahiro, professeur à l’Université Chûô et inventeur de l’expression « célibataire parasite », qui désigne les nombreux adultes non mariés qui continuent de vivre chez leurs parents, se penche ici sur les réalités et les perspectives de la famille.

Les vraies raisons de la faiblesse des taux de natalité au Japon et en Europe

Le déclin des taux de fécondité observé au Japon touche aussi d’autres pays en Asie de l’Est et au Nord-Ouest de l’Europe, mais le rapprochement s’arrête là, car la baisse est imputable à des facteurs différents selon les cas. Pour dire les choses simplement, en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Hollande et dans les pays scandinaves, elle s’explique par la richesse de la palette des modes de vie accessibles aux jeunes, alors que les jeunes Japonais n’ont aucune option en ce domaine, et c’est pourquoi ils ont moins d’enfants.

Dans les pays occidentaux industrialisés, la norme familiale qui a prévalu jusque dans les années 1960 était le modèle dans lequel le mari travaille à l’extérieur et la femme reste à la maison pour élever les enfants. Jusque-là, cela ressemble beaucoup à ce qui se passe au Japon. Mais dans les années 60, s’est amorcé dans le Nord-Ouest de l’Europe ce qu’on pourrait appeler une « révolution des modes de vie ». Divers facteurs, dont le féminisme, ont poussé les jeunes à prendre leurs distances vis-à-vis de la famille traditionnelle ; ils ont alors commencé à avoir des relations sexuelles et à vivre en couple sans se marier. Et lorsqu’elles se mariaient, les femmes avaient la possibilité de continuer de travailler. La jeune génération a expérimenté toute une gamme de modes de vie, dont certains ont été acceptés par la société. Le taux de fécondité a chuté parce que les jeunes ont été de plus en plus nombreux à choisir de ne pas avoir d’enfant ou de n’en avoir qu’un. Les femmes se sont ainsi donné la possibilité de s’accomplir par le travail et les jeunes de quitter leurs familles pour acquérir leur indépendance et vivre pleinement leur sexualité.

Il en allait tout autrement au Japon. La société était certes en train de changer, mais les jeunes restaient fermement attachés à l’image conventionnelle de la famille, dans laquelle le mari travaille et son épouse est femme au foyer à plein temps. C’est dans ce contexte que le taux de natalité a baissé. La libération sexuelle a quelque peu progressé, à mesure que les relations sexuelles avant le mariage devenaient chose admise, mais le féminisme et la révolution des modes de vie n’ont pas pénétré profondément la société. C’est ainsi que, aujourd’hui encore, le taux de cohabitation chez les jeunes hommes et les jeunes femmes reste inférieur à 2 % (1,6 % en 2010) et le taux des naissances hors mariage peine à dépasser le niveau extrêmement modeste de 2 % (2,1 % en 2008).

Dans le même temps, si quelques femmes font carrière et ont une activité dans la société, la majorité, qu’elles soient célibataires ou mariées, occupent des emplois précaires, dont beaucoup à temps partiels ou obtenus par le biais des agences d’intérim. Comme il ne suffit pas à ces femmes d’avoir un travail pour être indépendantes financièrement, leur lien de dépendance vis-à-vis de leurs maris s’est perpétué. Cet état de fait a préparé le terrain pour l’apparition de la catégorie de gens que j’ai appelés « célibataires parasites ». Cette catégorie, qui regroupe la grande majorité des célibataires japonais, est constituée de jeunes gens qui continuent de vivre chez leurs parents même après avoir atteint l’âge adulte. En règle générale, ils n’ont pas de vie sexuelle active. Il est remarquable qu’un grand nombre de Japonais célibataires souhaitent se marier. Le pourcentage des célibataires au sein de la population a commencé à augmenter dans les années 1980, mais parmi eux le taux de ceux qui espéraient rencontrer tôt ou tard un partenaire s’est maintenu à 90 %, avec seulement de légers écarts vers le haut ou vers le bas. Autrement dit, les difficultés entourant le mariage et la fondation d’une famille conventionnelle — mère au foyer et père au travail — font qu’un nombre croissant de jeunes Japonais ne se marient pas et n’ont pas d’enfant alors même qu’ils souhaiteraient le faire. Telle est la cause de l’augmentation du pourcentage des célibataires et du déclin de la natalité. Bref, la principale raison de la baisse du taux de fécondité au Japon réside dans l’augmentation du nombre des gens qui n’arrivent pas à fonder une famille.

En fait, faute d’un vrai changement de l’image de la famille idéale, ce qu’on pourrait appeler un « clivage dans la formation des familles » est apparu, avec d’un côté les gens qui ont réussi à fonder un foyer conventionnel et jouissent d’une vie de famille, et de l’autre ceux qui n’ont pas réussi à franchir ce cap et sont restés célibataires. Cette division des jeunes en deux groupes constitue l’une des caractéristiques essentielles de la famille japonaise d’aujourd’hui. Pour mieux comprendre l’évolution des structures familiales dans le Japon contemporain, je vais passer en revue les tendances à l’œuvre dans les pays occidentaux et établir des comparaisons en me focalisant sur les différences.

  • [25.09.2012]

Professeur à l’Université Chûô depuis avril 2008. Né à Tokyo en 1957. Titulaire d’un doctorat de sociologie de l’Université de Tokyo (1986). Spécialiste de la sociologie de la famille, de la sociologie des émotions et de la problématique hommes-femmes. Auteur de nombreux ouvrages, dont Parasito shinguru no jidai (L’ère des célibataires parasites), Shôshi shakai Nihon—Mô hitotsu no kakusa no yukue (Un fossé de plus dans un Japon où les enfants sont rares) et Naze wakamono wa hoshuka suru no ka (Pourquoi les jeunes deviennent conservateurs).

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