Dossier spécial 11 mars, deux ans après
Un printemps tardif au Tôhoku (1ère partie)
Deux ans après le séisme et le tsunami

Kikuchi Masanori [Profil]

[03.04.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Deux ans se sont écoulés depuis le séisme et le tsunami qui ont dévasté le littoral du Tôhoku, mais pour bien des victimes, le processus de guérison est à peine amorcé. De retour sur les lieux de ses reportages du printemps et de l’été 2011, Kikuchi Masanori y rencontre un mélange d’optimisme et d’amertume, dans le contexte d’une reconstruction régionale qui avance pas à pas.

Ishinomaki : une douleur qui n’en finit pas

Une bande de terre dénudée, à l’abandon, nous sépare du lointain rivage, sillonnée par des camions-bennes chargés de terre et de décombres. Seul un bâtiment de deux étages à l’air sinistre se dresse dans ce paysage désolé, à côté d’un tertre boisé où le vert des frondaisons a tourné au brun rouille.

C’est l’école primaire Ôkawa d’Ishinomaki, dans le département de Miyagi, où 74 des 108 élèves et 10 de leurs 11 enseignants ont perdu la vie le 11 mars 2011, emportés par le tsunami qui a tué près de 20 000 personnes sur le littoral du Nord-Est du Japon. Deux ans après la catastrophe, la reconstruction des digues, routes et autres infrastructures progresse pas à pas. Mais ici, à l’école primaire Ôkawa, où tant de jeunes vies ont été fauchées en l’espace de quelques minutes, le temps semble s’être figé.

J’ai passé la fin du mois de février et le début du mois de mars de cette année à visiter des collectivités du littoral des départements de Miyagi et d’Iwate, la région la plus durement touchée par le séisme du 11 mars 2011. Je m’y étais déjà rendu à trois reprises pour rendre compte de la situation consécutive à la catastrophe (la première fois en mars 2011, juste après le tsunami), mais cette visite était ma première depuis un an et sept mois. En juin 2011, je m’étais particulièrement intéressé à l’école primaire Ôkawa et j’étais reparti avec le sentiment que ce site, plus que tout autre, incarnait la tragédie du 11 mars 2011. Car, n’en déplaise à tous ceux pour qui le tsunami obéissait à la volonté divine et personne ne pouvait le prévoir, la population d’Ishinomaki reste hantée par l’idée que toutes les morts survenues à l’école primaire auraient pu et dû être évitées.

« La date du deuxième anniversaire de sa mort approche », dit Satô Katsura « mais je suis plus amère que jamais. » Mizuho, la fille de Mme Satô, qui était en sixième année à l’école Ôkawa, a été tuée trois semaines environ avant l’entrée au collège. « Je me pose de sérieuses questions sur la façon dont les responsables de l’école ont fui leur responsabilité, aussi bien dans l’explication qu’ils ont donnée des événements que dans leurs relations avec les parents. »

Mme Satô éprouve une profonde méfiance envers l’école et le Conseil scolaire d’Ishinomaki. Au cours d’une série de réunions publiques organisées par le conseil à la demande instante des parents, un certain nombre de faits troublants ont été mis en lumière : pendant les cinquante minutes qui se sont écoulées entre le séisme et le tsunami, personne n’a donné l’ordre aux enseignants et aux élèves de gagner le terrain élevé qui se trouve derrière l’école et qui constitue à l’évidence le meilleur refuge dans ce genre de situation ; l’école n’a pas mis à contribution le bus scolaire stationné à proximité et son manuel d’évacuation en cas de tsunami ne mentionnait aucune zone d’évacuation. Le conseil a modifié à plusieurs reprises son récit du processus d’évacuation ainsi que son argumentation, et il aura fallu attendre des mois pour que les responsables de l’école reconnaissent leurs torts et présentent aux parents des excuses sans équivoque. Jusqu’ici, personne n’a été licencié, rétrogradé ou blâmé dans le cadre des événements survenus à l’école primaire Ôkawa.

L’école primaire Ôkawa d’Ishinomaki, où un grand nombre d’élèves et d’enseignants ont perdu la vie. Un camion-benne passe, chargé de terre et de décombres provenant des alentours.

« Nous devons la vérité à tous les enfants qui ont été privés de leur avenir », dit Satô Kazutaka, dont le fils, élève en sixième année, a péri ce jour-là.

« Il y a beaucoup de gens parmi nous qui ont perdu tous leurs enfants ce jour-là. Certains éprouvent un tel sentiment d’impuissance face à l’attitude irresponsable de l’école qu’ils ont baissé les bras. “Rien de tout cela ne ramènera nos enfants”, disent-ils. Ils veulent laisser cela derrière eux. Mais pour la majorité d’entre nous, c’est loin d’être terminé. »

Aizawa Yûichirô s’est occupé du secteur d’Ishinomaki pendant des années en tant que reporter du Kahoku Shinpô, un journal régional du Tôhoku. Bien qu’il ait pris sa retraite, il continue d’enquêter et d’écrire à propos de l’école primaire Ôkawa. « L’idée de placer en premier la vie des enfants ne faisait tout simplement pas partie de leur culture. Compte tenu des insuffisances du manuel d’évacuation et du chaos dans lequel s’est déroulée l’évacuation elle-même, il est clair que la catastrophe survenue à l’école primaire Ôkawa a été provoquée par des êtres humains. »

Au début de l’année, le ministère de l’Éducation a fini par donner satisfaction à la demande des familles endeuillées en confiant une enquête indépendante à un groupe d’experts en gestion des crises et en droit, qui s’est réuni pour la première fois en février. Cette commission projette de remettre un rapport d’activité en juin, fondé sur les interviews des membres des familles et des responsables de l’école réalisées entre-temps et sur les informations collectées en ce qui concerne le déroulement de l’évacuation et l’accueil fait aux parents des victimes. Une enquête en profondeur s’impose, ne serait-ce que pour restaurer la foi de la population dans son école et veiller à ce que semblable tragédie ne se reproduise pas.

Tour commémorative placée devant l’entrée principale de l’école primaire Ôkawa.

  • [03.04.2013]

Né en 1965 à Hokkaidô. A été journaliste au quotidien Hokkaidô Shimbun, puis journaliste indépendant. Écrit des reportages basés sur des interviews et des chroniques à caractère social pour des revues comme Aera, Chûô Kôron, Shinchô 45 et President.

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