Dossier spécial Le Japon et Taïwan : des liens d’amitié
Le Japon et Taïwan : des relations de confiance dues à des initiatives privées

Kawashima Shin [Profil]

[20.09.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Beaucoup de Taïwanais éprouvent de l’affection pour le Japon. A preuve les 20 milliards de yens qu’ils ont donné aux habitants de l’Archipel après le séisme et le tsunami qui ont ravagé le Nord-Est du pays, le 11 mars 2011. Pourtant, il n’y a plus de relations diplomatiques officielles entre Tokyo et Taipei depuis 1972. Dans les lignes qui suivent, nous allons nous efforcer de mieux comprendre les liens d’amitié qui unissent les deux pays.

À l’heure où les sentiments de confiance et d’amitié entre les Japonais et leurs voisins chinois et coréens sont en perte de vitesse, le Japon et Taïwan entretiennent de bonnes relations fondées sur la compréhension mutuelle. Bien qu’ils n’aient plus de relations diplomatiques officielles depuis 1972, les deux pays communiquent de façon informelle par le biais de l’Association japonaise pour les échanges (Kôryû kyôkai) et d’organisations taïwanaises. Lors d’un sondage réalisé à Taipei entre décembre 2009 et janvier 2010, 52 % des Taïwanais interrogés ont déclaré que le Japon était « leur pays préféré, en dehors de Taïwan », et 62 % qu’ils avaient des « sentiments d’affection pour le Japon ». Une enquête similaire menée de janvier à février 2012, soit dix mois après le grand tremblement de terre de l’est du Japon, a révélé que ces chiffres étaient passés respectivement à 41 % pour le premier et à 75 % pour le second. Les résultats d’un sondage encore plus récent, effectué en juin 2013, montrent que pour 43 % des Taïwanais le Japon est leur pays de prédilection en dehors de Taïwan et que 65 % d’entre eux éprouvent des sentiments d’amitié à son égard.

20 milliards de yens de dons pour aider le Japon après le séisme géant

La bonne entente entre les deux pays a été particulièrement manifeste lorsque Taïwan a réagi au séisme du 11 mars 2011, en envoyant plus de 20 milliards de yens au Japon. Les Japonais ont été stupéfaits par la réaction des Taïwanais — qui se sont montrés si généreux alors que leur pays compte seulement 23 millions d’habitants — et ils ont pris encore plus conscience du « lien » (kizuna)  qui unit les deux peuples. Beaucoup d’entre eux ont été par ailleurs outrés que, lors de son passage au pouvoir, le Parti démocrate japonais (PDJ), ait décidé d’opter pour une politique ne reconnaissant l’existence que d’« une seule Chine » et qu’il ait de ce fait exclu la délégation taïwanaise, en dépit de la générosité de ce pays, de la liste des invités lors la cérémonie officielle de commémoration du premier anniversaire du désastre de 2011.

Les choses ont changé du tout au tout lorsque le PDJ a perdu les élections et que le Parti libéral démocrate (PLD) a repris les rênes du gouvernement. Dès lors, les représentants de Taïwan ont été conviés aux commémorations du séisme. Qui plus est, au début du mois de mars 2013, un Japonais originaire de la région du Tôhoku dévastée par le séisme et le tsunami a lancé un appel sur Twitter demandant à ses compatriotes de manifester publiquement leur gratitude envers les Taïwanais. C’est ainsi que les spectateurs du match de baseball entre le Japon et Taïwan, organisé dans le cadre de la Classique mondiale de baseball au stade Tokyo Dome, ont été invités à apporter des pancartes remerciant Taïwan pour son soutien. Cette initiative a eu un énorme succès tant et si bien que, le jour du match, de nombreux Japonais ont brandi une pancarte arborant les idéogrammes correspondant à  « Merci ». Après le match, dont le Japon est sorti vainqueur, l’équipe de Taïwan est revenue sur le terrain pour saluer le public, en signe de gratitude. Comme la partie était terminée, cet épisode est passé pratiquement inaperçu au Japon. En revanche, il a été largement diffusé par les medias de Taïwan.

Des relations dues à des initiatives privées

Les relations diplomatiques officielles entre Japon et la République de Chine (Taipei) ont pris fin en 1972,  quand Tokyo a reconnu la République populaire de Chine (Beijing). Et depuis, elles n’ont jamais repris. L’absence de relations diplomatiques officielles a de nombreux inconvénients. Mais les deux pays n’en sont pas moins restés officieusement en contact par l’intermédiaire de l’Association japonaise pour les échanges, du côté japonais, et de l’Association taïwanaise pour les relations en Asie de l’Est, du côté taïwanais.

Depuis les années 1990, les relations entre le Japon et Taïwan ont considérablement évolué dans la mesure où le gouvernement taïwanais s’est démocratisé et où l’économie du pays a connu un essor fulgurant. D’un côté comme de l’autre, ce sont des citoyens ordinaires qui ont pris des initiatives pour renforcer les liens entre les deux pays. Certes, il existe toujours un contentieux entre Tokyo et Taïwan à propos notamment des îles Senkaku (Diaoyutai en chinois), situées dans la mer de Chine orientale, et du rôle joué par le Japon dans l’histoire de l’Asie. Mais comme le prouve l’accord sur les droits de pêche signé le 10 avril 2013 à Taipei par l’Association japonaise pour les échanges et l’Association taïwanaise pour les relations en Asie de l’Est, les deux pays ont entamé une nouvelle forme de relation bilatérale dans laquelle c’est le peuple et non le gouvernement qui prend des initiatives.

À l’heure actuelle, les relations entre le Japon et Taïwan reposent sur des initiatives personnelles et du secteur privé qui reflètent en partie des intérêts économiques sous-jacents. Mais le rapprochement entre les deux pays est avant tout le résultat d’un ensemble d’actions menées par des individus qui se sont personnellement impliqués dans cette affaire. Depuis quelques temps, on a tendance à mettre l’accent sur les relations amicales entre le Japon et Taïwan et à minimiser les problèmes liés à leur histoire. Toutefois, comme le savent la plupart des Japonais qui ont vécu à Taïwan, les choses sont loin d’être simples. Taïwan est un pays complexe aux multiples facettes et en constante évolution. Et rien ne permet de dire que les Taïwanais sont tous pro-japonais ou que Taïwan aura toujours une attitude favorable vis-à-vis du Japon.

Contributions

Ce dossier sur les relations entre le Japon et Taïwan regroupe les témoignages de plusieurs personnes qui ont joué un rôle essentiel dans les relations « improvisées » entre les deux pays et incarnent différentes tendances que l’on trouve à la fois au Japon et à Taïwan.

Hari Kyôko est une célèbre écrivaine et auteure de manga taïwanaise passionnée par le Japon. En 1990, elle a créé une bande dessinée en quatre cases intitulée Zaoan Riben (Good Morning Japan) qui a contribué à introduire la culture kawaii (mignon) à Taïwan.

Hitoto Tae est née dans la ville de Keelung, dans le nord de Taïwan. Elle exerce deux métiers, dentiste et actrice. C’est la sœur aînée de la chanteuse pop Hitoto Yô. Son père était le fils aîné d’une des plus anciennes grandes familles de Taïwan, et sa mère une japonaise originaire de la préfecture d’Ishikawa. Hitoto Tae a passé son enfance à Taïwan et elle est partie ensuite pour le Japon, au moment de l’adolescence. En 2012, elle a publié un livre intitulé Watashi no shanzu (Mon coffret) dans lequel elle raconte le début de son existence dans le contexte familial qui était le sien. Dans ce récit, elle mêle étroitement des éléments empruntés à la fois à sa propre vie et à l’histoire du Japon et de Taïwan. Cet ouvrage a été traduit en chinois et publié à Taïwan en mars 2013.

Baba Masaki a travaillé dans le domaine des échanges culturels pour la Fondation du Japon. Après avoir résidé un certain temps à Sydney, il a été nommé au bureau de Taipei de l’Association japonaise pour les échanges où il a exercé la fonction de directeur des affaires culturelles. Après son départ de la Fondation du Japon, il s’est consacré à des activités de développement local dans la préfecture d’Akita. Il a par ailleurs fondé le Baba Band, un groupe de musiciens installé à Taïwan qui a eu un succès considérable.

Quand on regarde un cygne glisser sur un lac, on ne pense pas que l’oiseau est en train d’agiter frénétiquement ses pattes en dessous de la surface de l’eau pour pouvoir avancer. Il en va de même pour les relations fondées sur la confiance entre le Japon et Taïwan, des relations qui continuent à exister, en dépit de l’absence de tout lien diplomatique,  grâce aux efforts des nombreuses personnes qui s’activent dans les coulisses. J’espère que ce dossier contribuera à mettre en lumière leur action et les idées qui vont de pair avec.

(D’après un texte original écrit en japonais en juillet 2013)

  • [20.09.2013]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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