Dossier spécial La démocratie parlementaire japonaise
Pourquoi les chefs de gouvernement sont si éphémères en Italie et au Japon

Ikeya Tomoaki [Profil]

[05.09.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Dans les années 1990, le Japon et l’Italie ont tous les deux introduit dans leurs systèmes électoraux des circonscriptions uninominales avec le même but, parvenir au bipartisme. Comparer ces deux pays qui se ressemblent à certains égards, notamment par l’instabilité de leurs gouvernements, permet de mettre en évidence les spécificités du système politique japonais.

Les ressemblances entre la politique italienne et la politique japonaise sont fréquemment soulignées.

Au Japon, ce qu’on a appelé le « système de 1955 », avec l’unification du Parti socialiste jusqu’alors divisé en factions droitières et gauchères, et la naissance du Parti libéral démocrate (PLD) grâce à l’alliance des conservateurs japonais, devait conduire au bipartisme. Mais la réalité a été différente : le PLD a obtenu en permanence deux fois plus de sièges au parlement que le Parti socialiste.

A peu près pendant la même période, l’Italie a aussi connu un « bipartisme imparfait », puisque l’alternance ne s’est jamais réalisée entre les deux premiers partis politiques du pays, à savoir la Démocratie chrétienne, et le Parti communiste.

Les deux pays ont vu se succéder des gouvernements issus d’un même parti, dont les membres changeaient au fil des années, sans que les partis eux-mêmes ne changent, et sans alternance à l’issue d’élections. Cette absence de changement a eu les mêmes conséquences dans les deux pays : un certain pourrissement de la politique, également critiqué dans les deux pays.

Les conséquences de la réforme du système électoral

Ces critiques ont conduit les deux pays à réformer leur système électoral à peu près au même moment, l’Italie en 1993, et le Japon en 1994. Des circonscriptions uninominales ont été introduites dans les deux pays, avec quelques différences. Cette introduction visait dans les deux cas à favoriser le bipartisme, et la réalisation de l’alternance.

Le grand nombre de chefs de gouvernement qu’ont eu les deux pays depuis ces réformes est une autre ressemblance souvent soulignée. Depuis 1993, l’Italie a eu treize gouvernements, et huit présidents du conseil des ministres, de M. Ciampi, qui dirigeait le premier gouvernement postérieur à la réforme, à celui de M. Letta, entré en fonctions en avril dernier.

Pour sa part, le Japon a connu 18 gouvernements depuis l’entrée en août 1993 en fonction de M. Hosokawa, soixante-dix-neuvième premier ministre japonais depuis la restauration de Meiji, et celle de M. Abe (quatre-vingt-seizième) l’an passé, avec 13 changements à la tête du gouvernement. Il est plus exact de faire cette comptabilité à partir des élections de novembre 1996, qui ont vu M. Hashimoto devenir une seconde fois premier ministre, parce qu’elles ont été les premières où tous les parlementaires ont été élu selon le mode défini par la réforme de 1994. Depuis cette date, le pays a eu 14 gouvernements, et 10 premiers ministres. (Dans la même période, l’Italie a eu 10 gouvernements et 6 présidents du conseil des ministres).

L’Italie et le Japon changent bien plus souvent de chefs du gouvernement que l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. Entre 1993 et le présent, l’Allemagne n’a connu que trois chanceliers, MM. Kohl et Schröder puis Mme Merkel, tandis que la Grande-Bretagne n’a eu que quatre premiers ministres, MM. Major, Blair, Brown et Cameron. Comment se fait-il que le Japon et l’Italie en changent si souvent ?

La différence entre ces deux pays et l’Allemagne et la Grande-Bretagne, qui ont tous les quatre un régime bicaméral, serait, dit-on, liée au rôle de la Chambre haute. En Allemagne, c’est le Bundesrat, Conseil fédéral, qui est formé par des représentants des Länder, et en Grande-Bretagne, la Chambre des Lords, aux pouvoirs restreints ; dans les deux cas, ce qui s’y passe ne peut pousser à la démission le chef de l’exécutif.

Au Japon, la Constitution établit la supériorité de la Chambre basse, ou Chambre des représentants. Si cependant la Chambre haute s’oppose à un projet de loi approuvé par la Chambre basse, celui-ci ne pourra être adopté qu’avec qu’une majorité des deux tiers à la Chambre des représentants. Etant donné la hauteur de la barrière que cela constitue, la Chambre haute est considérée comme puissante dans la pratique. En Italie, les deux Chambres disposent des mêmes pouvoirs, et un gouvernement ne peut se former que s’il obtient la majorité dans les deux Chambres. Cela suffit-il à expliquer les fréquents changements à la tête de l’exécutif ?

  • [05.09.2013]

Professeur à l’Université Waseda, où il enseigne les sciences politiques. Ce spécialiste de politique italienne né en 1960 a été assistant à la faculté de sociologie de Waseda de 1994 à 1996, puis nommé maître de conférence et ensuite professeur à l’Université Takushoku. Il rejoint Waseda en avril 2013.

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