Dossier spécial Yasukuni et les morts au combat pendant la guerre
Le sanctuaire Yasukuni et les criminels de guerre

Higurashi Yoshinobu [Profil]

[15.08.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Chaque été, les médias rapportent que des politiciens japonais se sont rendus au sanctuaire Yasukuni où sont vénérés des criminels de guerre, et cela ne manque pas de susciter des controverses. Comment ce sanctuaire shintô en est-il arrivé à diviniser des criminels ? Qui sont ces hommes coupables de crimes de guerre ? Higurashi Yoshinobu, spécialiste de la question, nous éclaire.

Les visites des premiers ministres au Yasukuni, un problème international

Chaque année, en août, le sanctuaire Yasukuni se retrouve au cœur de polémiques centrées sur deux questions : le premier ministre et les membres de son gouvernement y feront-ils une visite le 15 août, jour anniversaire de la fin de la guerre ? doivent-ils le faire ?

Celles de Koizumi Jun’ichirô, alors premier ministre, entre 2001 et 2006, sont encore dans toutes les mémoires, ainsi que les critiques acerbes des pays voisins du Japon. Peut-être est-ce la raison pour laquelle aucun de ses successeurs n’y était retourné jusqu’à ce que l’actuel premier ministre Abe ne le fasse en décembre dernier.

Koizumi a expliqué qu’il s’y était rendu pour rendre hommage et exprimer son respect et sa gratitude à l’ensemble des soldats morts pour leur pays, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de glorifier le militarisme du passé.

Abe, quant à lui, a déclaré qu’il avait voulu vénérer la mémoire de ces esprits héroïques qui se sont battus pour leur pays en faisant le sacrifice suprême, leur montrer son respect et prier pour le repos de leurs âmes. Sa visite, a-t-il ajouté, avait pour but de manifester sa détermination à créer une époque dans laquelle les gens n’auront pas à souffrir à nouveau des calamités de la guerre.

Pourquoi les visites des premiers ministres japonais au sanctuaire Yasukuni le 15 août sont-elles critiquées à l’étranger au point de devenir un problème international, alors que la cérémonie nationale du souvenir qu’organise le gouvernement pour les victimes de la guerre ne suscite aucune protestation ?

La réponse est simple : des criminels de guerre de classe A sont divinisés dans ce sanctuaire. Voilà pourquoi la solution de les transférer dans un autre sanctuaire, voire de les radier des listes des âmes héroïques a été évoquée. Rien ne garantit cependant que cela résoudrait le problème. En effet, les criminels de guerre de classes B et C qui y sont aussi divinisés pourraient probablement devenir la cible des attaques des pays étrangers. Bref, ce sont les criminels de guerre qui constituent le véritable problème du sanctuaire.

Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils vénérés au Yasukuni, un établissement religieux ? Quelle signification doit-on accorder à l’inclusion en son sein des criminels de guerre de classe A ? Cet article tente d’apporter quelques réponses.

A et B, une distinction d’ordre pratique

Par criminels de guerre, on entend les accusés jugés par les tribunaux militaires des pays alliés après la Seconde Guerre mondiale, poursuivis pour trois classes de crimes de guerre.

Commençons par la classe A, celle des crimes contre la paix tels que les définit le droit international, à savoir la planification, la préparation, le lancement, la réalisation de guerres d’invasion, ainsi que le fait de conspirer en ce sens. Étant donné qu’avant la Seconde Guerre mondiale, les guerres d’invasion étaient illégales mais ne constituaient pas un crime pour lequel un individu pouvait être poursuivi, cette classe a été critiquée comme ayant été créée ex post facto.

La classe B est celle des crimes de guerre traditionnels. Le droit international reconnaissait déjà avant la Seconde Guerre mondiale le droit de châtier les individus ayant maltraité des prisonniers, tué des civils des territoires occupés, ou détruit des villes.

La classe C concerne les crimes contre l’humanité, c’est-à-dire les actions inhumaines ou des persécutions commises à l’encontre de populations civiles. Il s’agit d’une législation créée à la fin de la guerre par les Alliés, car elle était nécessaire pour pouvoir juger les persécutions des Allemands juifs par les nazis et les actes commis en temps de paix qui n’étaient pas couvert par la classe B.

La traduction japonaise du terme « classe » donne l’impression qu’il y a une gradation de A à C, mais cette dénomination a été choisie par les Alliés pour sa commodité et elle n’établit aucun lien hiérarchique entre les trois classes.

  • [15.08.2014]

Professeur à l'Université Teikyô. Né en 1962 à Tokyo. Après ses études à l'Université Rikkyô, il obtient en 2000 un doctorat en sciences politiques de l'Université Gakushûin. Il a enseigné à l'Université de Kagoshima avant d'occuper son poste actuel et a écrit plusieurs livres sur les procès de Tokyo, couronnés par différents prix.

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