Dossier spécial L’efficacité de la stratégie de croissance des Abenomics
Les agriculteurs japonais ont besoin de liberté

Asakawa Yoshihiro [Profil]

[04.12.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Bien qu’il soit favorable à la proposition du premier ministre Abe visant à faire participer le Japon aux négociations du Partenariat Trans-Pacifique (TPP), Asakawa Yoshihiro, journaliste spécialisé dans les questions agricoles, n’en conteste pas moins la politique agricole du gouvernement et souhaite que des initiatives audacieuses soient prises en vue de rendre leur liberté aux agriculteurs et aux producteurs d’aliments japonais.

Outre qu’il a décidé de participer aux négociations du partenariat de libre-échange TPP (Trans-Pacific Partnership, Partenariat Trans-Pacifique), le gouvernement du premier ministre Abe Shinzô s’est donné pour objectif de faire progresser les exportations japonaises de produits agricoles. C’est un choix judicieux, mais la politique agricole de notre pays n’en a pas moins pris une très mauvaise tournure depuis le retour au pouvoir du Parti libéral-démocrate (PLD) et la nomination de M. Abe au poste de premier ministre en décembre 2012, après trois années de gouvernement du Parti démocrate du Japon (PDJ). Cet article sera pour moi l’occasion de dresser un bilan des problèmes.

Une bonne partie du budget de l’exercice 2013 (avril 2013-mars 2014) consacré à l’agriculture consiste en versements de prestations de soutien au revenu des ménages agricoles au titre du programme de soutien au revenu mis en place par le PDJ (entre-temps rebaptisé « Programme de stabilisation du revenu agricole »). Le montant de ces versements atteint 720 milliards de yens. Il s’agit essentiellement d’un programme permettant aux pouvoirs publics d’accroître le revenu des agriculteurs en partant de l’hypothèse que leur activité n’est pas rentable. Le PLD l’a sévèrement critiqué lors de son adoption par le gouvernement du PDJ, mais le gouvernement Abe affirme aujourd’hui qu’il restera en vigueur tout au long du prochain exercice.

Doubler le revenu : une stratégie aberrante

Dans le même temps, M. Abe a mis en œuvre une « stratégie décennale en vue de doubler le revenu des agriculteurs et des communautés rurales », qui va à l’encontre du programme de soutien au revenu. C’est un excellent exemple d’initiative pire que toutes les mesures prises par le PDJ. Ce jugement s’appuie sur deux raisons. En premier lieu, le gouvernement a beau se donner pour objectif de doubler le revenu total des agriculteurs, il n’a aucune chance d’y parvenir. En témoigne le bilan historique des pays socialistes qui ont essayé de gérer par décrets l’activité économique : tous se sont effondrés. Outre cela, alors que les plans adoptés par les pays de l’ancien bloc communiste dans le cadre de leurs politiques économiques étaient des plans quinquennaux, la stratégie de doublement du revenu conçue par M. Abe s’étale sur dix ans, soit deux fois plus longtemps. Dans un monde où les besoins des consommateurs ne cessent de changer, l’idée même de concevoir un plan sur dix ans est pire que tout ce qu’a pu produire le socialisme. Et le gouvernement a conçu un projet de « mobilisation générale » de la politique qu’il essaie de placer. Si les agriculteurs écoutent ce que le diable leur murmure à l’oreille, ils vont penser que leurs revenus doubleront pour peu que les politiciens et les fonctionnaires mettent à contribution tous les outils dont ils disposent et qu’eux-mêmes suivent leurs instructions.

En second lieu, l’indicateur de « revenu » retenu comme objectif n’a pas de sens. Lorsqu’ils entendent parler de doublement du revenu, les gens risquent d’en conclure que les agriculteurs vont voir leur revenus individuels doubler par rapport à leurs niveaux actuels, alors que l’objectif véritable est tout autre, puisqu’il s’agit en fait de la production agricole nette.

Le premier ministre a annoncé que le revenu agricole était tombé de 6 000 à 3 000 milliards de yens au cours des vingt dernières années. Or, en fondant sa politique de doublement du revenu sur cette base, le gouvernement fait une erreur de raisonnement. La ventilation du revenu par secteurs d’activités varie avec le temps. En termes de part du revenu intérieur brut, le déclin du secteur agricole (y compris la pêche et la sylviculture) a été de 0,6 points de pourcentage entre 1991 et 2011, contre 4,6 points pour le secteur manufacturier, ce qui correspond à la progression enregistrée pendant ces deux décennies par le secteur des services (d’après mes propres calculs, fondés sur les statistiques des Nations unies relatives aux ventilations des PIB conformément aux niveaux actuels des prix). Faut-il en déduire que les personnes actives dans le secteur des services roulent sur l’or ? Bien évidemment non. Il n’existe pas de corrélation directe entre l’évolution du revenu brut d’un secteur particulier et les revenus individuels des personnes qu’il emploie. Dans le cas de l’agriculture, les niveaux de revenus évoluent différemment selon les exploitations et les personnes qui les dirigent.

À titre de référence, le secteur agricole japonais compte pour 1,1 % du PIB, un niveau équivalent à celui des États-Unis, et ce chiffre est de 0,7 % pour la Grande-Bretagne, 0,8 % pour l’Allemagne et 2 % pour la France (d’après le rapport mondial intitulé World Factbook que la CIA a publié en 2012). Dans ce contexte, une petite élite d’agriculteurs a fait montre de sensibilité dans ses réponses à la progression et à la diversification de la demande du marché alimentaire et su renforcer en conséquence ses capacités technologiques et sa productivité. C’est ainsi que les agriculteurs des pays avancés ont augmenté la valeur ajoutée de leur production. À toutes les époques, ce qui est essentiel, c’est l’augmentation de la productivité par habitant, laquelle dépend des efforts des dirigeants et des salariés.

Pour être en mesure d’offrir un tableau précis de la situation, j’ai étudié l’évolution de la productivité agricole. Les chiffres fournis par le Centre japonais de la productivité indiquent qu’elle a progressé d’environ 20 % entre 1998 et 2008, soit une augmentation annuelle moyenne de 1,8 %. Dans le même temps, l’effectif des personnes employées dans ce secteur a diminué de 1,6 % par an en moyenne. En fait, le nombre de ménages agricoles a baissé, tandis que les rendements et la taille des exploitations augmentaient, et il y a de plus en plus de ménages agricoles qui améliorent leur productivité en embauchant des travailleurs, en adoptant de nouvelles technologies et en augmentant leurs dépenses d’investissement.

La politique de doublement du revenu repose sur l’idée que les revenus des personnes doivent évoluer de concert avec ceux de l’ensemble du secteur (le revenu agricole total). Cela relève de ce qu’on appelle « totalitarisme ». C’est une nouvelle forme d’intervention et de contrainte venant s’ajouter à tout l’éventail des politiques qui, à l’instar du programme de réduction des surfaces rizicoles en vigueur depuis plus de 40 ans, volent aux agriculteurs leur liberté.

L’extinction démographique : un argument trompeur

Des voix s’élèvent pour annoncer que l’agriculture japonaise est condamnée du fait du vieillissement de la population agricole, mais cette affirmation n’est pas corroborée par les faits. On nous dit que plus de 60 % des agriculteurs ont 65 ans et plus. Mais peu de gens savent que seulement 10 % des aliments produits au Japon et vendus en boutique proviennent des cultures de ces agriculteurs âgés (d’après les calculs que j’ai effectués en me basant sur les statistiques du ministère de l’Agriculture, des Forêts et des Pêches, le MAFP).

Cela n’a rien de surprenant. Plus de la moitié de ces agriculteurs âgés ont 75 ans et plus. Même s’ils sont encore en bonne santé, il existe une limite à ce qu’ils peuvent faire en termes d’augmentation de la productivité. Il ne faut pas oublier non plus qu’il existe des gens considérés comme « agriculteurs » sous prétexte qu’ils possèdent des terres agricoles dépassant une certaine surface, alors même qu’elles ne donnent lieu à aucune culture.

Dans le même temps, l’effectif des salariés, y compris les jeunes, employés par les agriculteurs et les entreprises agricoles est en augmentation constante. L’ensemble de la main-d’œuvre paysanne est estimé à 2,32 millions de personnes (Recensement mondial 2010 de l’agriculture et de la sylviculture au Japon). Sous prétexte que ces gens ne possèdent pas de terres agricoles, les statistiques du MAFP ne les prennent pas en compte comme « agriculteurs ». Il s’agit là d’une ruse statistique destinée à alimenter la peur d’une crise démographique dans l’agriculture japonaise.

  • [04.12.2013]

Journaliste. Éditeur en chef de Nôgyô business (L’activité agricole) et de Potekaru, une revue consacrée à la pomme de terre. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Nihon wa sekai goi no nôgyô taikoku (Le Japon arrive au cinquième rang mondial des pays agricoles), TPP de Nihon wa sekai ichi no nôgyô taikoku ni naru (Avec le TPP, le Japon deviendra le premier pays agricole du monde).

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