Dossier spécial Le Japon est-il en train d’opérer un virage à droite ?
« Mild Yankî » ou les nouveaux conservateurs sans conscience politique
L’auteur de « L’économie des Yankî » parle de ces bad boys adoucis
[17.11.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Une nouvelle catégorie de jeunes fait parler d’elle ces derniers temps. On les appelle « Mild Yankî », une sorte de « Bad Boys adoucis ». Dans un petit livre intitulé L’économie des Yankî (Yankî Keizai) l’auteur, Harada Yôhei, réfute catégoriquement l’idée que ces « Bad Boys adoucis », version « soft » des voyous que l’on appelait les « Yankî » dans les années 1970-80, représentent le visage actuel d’une idéologie conservatrice.

Harada Yôhei

Harada YôheiNé à Tokyo en 1977. Diplômé en science commerciale de l’Université Keiô, il rejoint l’agence de publicité Hakuhôdô. Actuellement chef du laboratoire Design de Marques Jeunes. Chargé de cours du département Informations Gestion à l’Université de Tama. Principales publications : L’économie des Yankî –Des nouveaux conservateurs centrés sur la consommation (Gentôsha shinsho, 2014) ; Pourquoi les jeunes d’aujourd’hui sont-ils bons à rien ? (Kôbunsha shinsho, 2010), etc.

Ces garçons gentils qui ont le look de voyous

Rokudenashi Blues (Racaille Blues), publié de 1988 à 1997 dans le magazine Shûkan Shônen Jump, présentait de façon caricaturale des voyous dans un établissement scolaire. ©Morita Masanori Studio Hitman / Shûeisha

Harada Yôhei avoue sa grande surprise devant l’écho que reçoit son livre L’économie des Yankî – Des nouveaux conservateurs centrés sur la consommation depuis sa sortie. Les quotidiens nationaux et les principales chaînes de télévision enchaînent maintenant les éditoriaux et les émissions sur le thème des Yankî, et l’auteur doit faire face à un flot continu de demandes d’interviews. Depuis qu’il a forgé l’appellation « Mild Yankî » pour désigner cette catégorie de jeunes majoritairement dans leur vingtaine, Harada Yôhei approfondit son enquête et son analyse d’un phénomène qui présente des similitudes avec les anciens Yankî, en beaucoup plus sages.

Il faut tout d’abord expliquer pourquoi le mot Yankî (prononciation japonaise du mot américain « Yankee ») en est venu à désigner ici une catégorie de jeunes délinquants. Dans les années 1970-80, des bandes de jeunes traînaient en ville, vêtus de chemises hawaïennes et de pantalons extra-larges qu’ils achetaient à « American Village », une galerie commerçante du quartier de Nanba à Osaka. Leur style qui faisait vaguement américain leur a valu le surnom de Yankî. Puis le sens du mot s’est élargi jusqu’à désigner n’importe quel groupe de voyous, d’abord dans la région du Kansai, puis dans le pays tout entier. C’est l’accent sur « -kî » à la manière d’Osaka, au lieu de sur « yan- », qui fait toute la différence avec le mot « Yankee » qui désigne un Américain.

La figure du voyou en bontan (ainsi que s’appellent ces pantalons d’uniforme de lycée retaillés ultra-larges), coiffé avec une banane « cul de canard » ou frisé « punch perma[nente] » est maintenant passé de mode, jusqu’à avoir quasiment disparu depuis les années 2000. Ce qui caractérise les Yankî d’aujourd’hui, c’est qu’ils sont beaucoup plus soft, gentils et attentionnés.

« Si certains des Yankî d’aujourd’hui chevauchent toujours des motos customisées, ils respectent le code de la route et ne cherchent aucunement à s’affilier avec les gangs de motards. Ils ne s’intéressent pas vraiment non plus aux mangas sur les mauvais garçons, qui étaient si populaires à l’époque. Leur groupe musical préféré est EXILE. Comme les membres de ce groupe, malgré leur look de voyous, ils sont très attentionnés envers leurs amis et font preuve d’empathie vis-à-vis de leur entourage.» D’où le nom de « Mild Yankî » que leur a donné Harada Yôhei.

EXILE, groupe pop masculin très populaire parmi les Mild Yankî. (Photo : Jiji Press)

Une autorité parentale en situation de faiblesse 

Depuis les années 2000, l’image des Yankî était associée avec les cérémonies de passage à l’âge de la majorité (qui se tiennent chaque année dans tout le pays autour du 15 janvier) perturbées par les voyous, un phénomène spécifiquement japonais. Or, depuis 2014, ce phénomène lui-même a disparu. Comme le dit Harada Yôhei : « Même à Okinawa, où les perturbations de cérémonies officielles étaient les plus radicales, maintenant, on voit les nouveaux majeurs ramasser les ordures dans le quartier et s’abstenir de toute agitation exagérée. » Effectivement, les Yankî se sont bien adoucis.

Des jeunes nouvellement majeurs conduisent en voiture décapotable un cortège festif dans les rues de leur ville à l’issue de la cérémonie (en 2004, préfecture d’Okinawa) (Photo : Jiji Press)

Parmi les facteurs qui ont encouragé les Yankî à s’adoucir, il faut noter la situation différente qui frappe la génération de leurs parents. À l’époque, les parents insistaient pour inculquer leurs valeurs à leurs enfants sans discussion : « Travaille bien à l’école, entre dans une bonne université et décroche un emploi dans une grande entreprise. »

Or, le taux de parents bénéficiant d’un emploi à vie n’a cessé de baisser depuis une vingtaine d’année. La base économique qui justifiait l’autorité de ces valeurs a bien fondu, les parents ne peuvent plus imposer leur vision à leurs enfants. « Même parmi les parents ayant un bon diplôme, un licenciement ou une réduction de salaire inopinée n’est plus exclu. Les parents ne sont plus une génération à prendre en haine, ils sont plutôt à plaindre et à protéger. »

Un syndrome Galapagos de quartier

Il est bien difficile de cerner quantitativement le phénomène Mild Yankî. Les journaux et les instituts de sondages effectuent leurs recherches essentiellement par internet aujourd’hui, or les Mild Yankî peuvent s’avérer difficiles à atteindre par des questionnaires en ligne. Les interviews de groupes pour leur part sont généralement organisés dans les centres urbains, comme Harajuku ou Shibuya, mais « les Mild Yankî aiment leur quartier et ne sont pas du genre à faire quelques dizaines de minutes de train pour descendre en ville, explique Harada Yôhei. Ils sont donc également difficiles à cerner par la méthode des interviews. » En fait, les Mild Yankî sont des jeunes qui n’aiment pas s’éloigner de leur quartier natal, de la ville où ils ont grandi, qui aiment leurs camarades et préfèrent vivre tranquillement. Leur préférence va à un mode de vie conservateur et centré sur le local.

Les caractéristiques essentielles du « groupe local » des Mild Yankî sont constituées des anciens camarades de collèges, des parents chez qui ils s’incrustent volontiers en parasites, et du centre commercial le plus proche. « Leur attachement à leur quartier natal n’est pas un nouveau chauvinisme, et ils ne nourrissent pas l’ambition de ressusciter le vieux centre commercial qui périclite. Ils aiment juste passer du bon temps avec leurs copains d’enfance. Et le fait qu’ils aiment leur quartier natal ne signifie pas qu’ils sont animés d’un quelconque sentiment patriotique. »

En théorie des affaires, on parle de « syndrome Galapagos », pour désigner un environnement isolé dans lequel les hôtes ont développé une adaptation optimale, par analogie avec l’écosystème particulier des îles Galapagos du point de vue de la théorie de l’évolution.

En schématisant un peu, les Mild Yankî s’aventurent rarement au-delà d’un périmètre de 5 km de rayon centré sur leur domicile. Leur monde est circonscrit dans cette zone. C’est un environnement « Galapagos » extrême. Mais le problème le plus grave est une tendance à l’introspection même chez les jeunes qui ont fait des études supérieures longues, qui à proprement parler ne rentrent pas dans la catégorie des Mild Yankî. La diminution drastique du nombre d’étudiants qui partent poursuivre des études à l’étranger est un reflet de cette tendance.

  • [17.11.2014]
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