Dossier spécial Bilan provisoire des « Abenomics » : à l’épreuve de la croissance
Plus d’audace dans les réformes pour faire avancer les « Abenomics »

Fukuda Shin’ichi [Profil]

[12.12.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Les marchés financiers ont répondu favorablement à la politique engagée par le Premier ministre Abe Shinzô et les prix des actifs ont augmenté. Mais les salaires réels continuent encore de baisser et il va sans dire qu’une plus grande productivité et des réformes structurelles audacieuses seront essentielles pour parvenir à une véritable reprise.

Une reprise alimentée par l’augmentation des prix des actifs

Les « Abenomics », c’est-à-dire un ensemble de mesures économiques mises en place par Abe Shinzô après sa seconde entrée en fonction comme Premier ministre du Japon en décembre 2012, s’est donné pour objectif de modifier les attentes et de mettre fin à une spirale déflationniste persistante, par le biais d’une déclaration de changement fondamental – un « changement de régime », en quelque sorte – des orientations et du contenu de la politique menée jusqu’ici. Les marchés financiers ont été les premiers à donner une réponse positive : le marché d’actions est reparti à la hausse et l’indice Nikkei de la Bourse de Tokyo, qui était passé sous la barre des 9 000 points, est monté à 15 000 en mai, à peine six mois après la prise de fonction de M. Abe. Le yen est simultanément tombé très bas, perdant près de 20% de sa valeur par rapport au dollar. La hausse du cours des actions a amélioré la confiance des consommateurs, amenant avec elle une reprise entraînée par la consommation, le yen faible amplifiant considérablement de son côté les revenus des entreprises exportatrices. En résultat, l’économie japonaise commence enfin à montrer des signes de sortie de la déflation.

Il faut toutefois noter que l’amélioration solide de l’économie réelle n’est pas la cause mais le résultat de la hausse des prix des actifs. Des indicateurs comme l’indice de confiance des consommateurs, l’enquête menée auprès des observateurs de l’économie (Economy Watchers Survey) et l’enquête Tankan de la Banque du Japon sur la confiance des entreprises se sont améliorés en réponse aux « Abenomics », mais leurs augmentations ont nettement suivi les avancées des prix des actifs. Sans la brusque hausse du marché des actions et l’affaiblissement du yen, l’économie n’aurait probablement pas repris aussi bien qu’elle l’a fait jusqu’à présent.

Le rôle essentiel de la troisième flèche

Car les « Abenomics » semblent avoir été menée jusqu’à maintenant par les attentes. En raison en partie de la hausse de la taxe sur la consommation de 5 à 8% que le gouvernement a appliqué en avril cette année, la reprise a commencé à perdre de la vitesse et nous sommes actuellement arrivés à une étape critique du processus visant à atteindre une croissance durable de l’économie réelle.

Afin que la reprise puisse s’auto-entretenir, il sera essentiel que les performances de l’économie réelle arrivent à correspondre au niveau des attentes plus élevées. Et pour y parvenir, le Japon doit compter sur la stratégie de croissance, la « troisième flèche » des « Abenomics », qui devrait en principe compléter les deux premières flèches, à savoir l’assouplissement monétaire et la relance budgétaire.

C’est avec la mise en œuvre efficace de cette stratégie que le gouvernement pourrait montrer le chemin vers la croissance, en tirant le maximum du secteur privé pour créer de nouveaux horizons s’appuyant sur les ressources humaines et la technologie. Mais à la revue du contenu de la stratégie qui a été présentée jusqu’à maintenant, de nombreux problèmes apparaissent très clairement. L’administration Abe devra adopter une approche plus audacieuse pour que cette flèche atteigne son but.

Démographie et fiscalité : les deux freins à la croissance

Le 14 juin 2013, le cabinet Abe adopte la Stratégie pour la revitalisation du Japon, avec « Japan is back » pour slogan. Cette stratégie s’appuyait sur une promotion des investissements du secteur privé, basée sur des améliorations de la productivité, en vue d’atteindre un taux de croissance nominale moyen d’environ 3% et une croissance réelle de 2% durant les dix prochaines années. Mais le taux de croissance potentielle du Japon est en mauvaise posture par rapport à celui des autres pays, et il est nettement plus faible que les objectifs du gouvernement. L’opinion générale est que l’expansion du Japon restera à la traîne de celle des autres grandes puissances économiques.  

Tout d’abord, le vieillissement de la population devrait progresser beaucoup plus rapidement au Japon que dans les autres pays avancés. Selon les prévisions actuelles, les personnes âgées de 65 ans ou plus représenteront presque 40% de la population totale d’ici 2050 et il n’y aura plus qu’une seule personne active pour soutenir chaque senior. Si la population en âge de travailler continue de diminuer et si la courbe des dépenses de santé n’est pas infléchie, il est impossible d’envisager que l’économie du Japon soit capable d’atteindre une croissance durable. Moins de travailleurs et plus de personnes âgées seront des obstacles à l’expansion pour ce qui est de l’offre, et un marché national rétréci est capable de comprimer la demande globale.

La gigantesque dette nationale, qui ne cesse de s’accroître et qui correspond aujourd’hui à environ deux ans du produit intérieur brut, va également agir comme un obstacle majeur à l’expansion économique. Comme le montre l’impact de la hausse de la taxe sur la consommation de cette année (de 5 à 8%), il est préférable d’éviter d’augmenter les impôts si l’on considère uniquement le paysage économique au court terme. Avec des signes de plus en plus apparents d’un ralentissement de la reprise, les demandes pour retarder la hausse supplémentaire de la taxe de 8 à 10%, prévue pour octobre 2015, se font de plus en plus pressantes. Mais reculer la date de cette hausse ne fait que déplacer le fardeau sur les générations futures.(*1) Si le gouvernement continue à augmenter la dette alors même qu’il est au bord d’un effondrement budgétaire, les effets négatifs seront considérables. Au bout du compte, cette sorte de prodigalité pourrait bien s’avérer être un obstacle majeur à la croissance.

(*1) ^ Le 18 novembre, le gouvernement a annoncé le report à avril 2017 de la deuxième hausse de la taxe sur la consommation, de 8 à 10%.

  • [12.12.2014]

Professeur à l’Institut des sciences économiques de l’Université de Tokyo. Diplômé de la Faculté des sciences économiques du même université et Ph.D en économie de l’Université de Yale. Occupe sa fonction actuelle depuis 2001. Reçoit le Prix Ishikawa de la Société des sciences économiques du Japon en 2009. Parmi les nombreux ouvrages qu’il a publiés : Nihon no chôki kin’yû (La finance à long terme du Japon) et Kin’yûron : Shijô to keizai seisaku no yûkôsei (Théorie financière : Les marchés et l’efficacité de la politique économique).

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