Dossier spécial Le manga et l'anime deviennent des marques
Les enfants de Sailor Moon, ou l’évolution de la « Magical Girl »

Sugawa Akiko [Profil]

[09.03.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les « Magical Girls », du type Sailor Moon ou Pretty Cure, sont le résultat d’un processus évolutif spécifiquement japonais à partir d’un modèle idéal-typique emprunté à la « sorcière » occidentale moderne. Ce qui se montre dans cette évolution, c’est la lutte menée par les fillettes japonaises sur le terrain du genre.

Les années 1960 : les premières « Magical Girls »

L’un des types caractéristiques de la Magical Girl que l’on trouve dans l’anime japonais est celui de la fille habituellement maladroite, qui n’aime pas étudier, dont le sport est le cauchemar, en rien brillante, mais qui, dès qu’elle opère une transformation magique, devient une fille mignonne, possédant des pouvoirs magiques, et courageuse, n’hésitant pas à affronter les ennemis bille en tête.

Sailor Moon a connu un succès mondial dans les années 1990. Sous l’influence de Sailor Moon, la Magical Girl typique a évolué vers la « combattante à transformation », qui se métamorphose à volonté pour affronter les ennemis, avec l’aide de plusieurs objets magiques, un sceptre par exemple. Mais la Magical Girl des années 1960, au début de la télévision, était différente de cette combattante qu’elle est devenue par la suite.

Sally la petite sorcière(1966-1968), adaptation en dessin animé du manga de Yokoyama Mitsuteru, est considéré historiquement comme la première Magical Girl au Japon. Au même moment, la sitcom familiale américaine Ma sorcière bien-aimée (Bewitched), qui raconte l’histoire d’une sorcière douée de pouvoirs magiques et qui épouse un humain, passait à la télévision japonaise et était très populaire. Il est probable que cette idée d’introduire le paranormal dans un univers quotidien ait servi de point de départ à la création de Sally. Bien qu’aucune déclaration de l’auteur ne vienne documenter cette idée, il n’est pas impossible non plus que l’idée de magiciennes qui descendent du ciel pour faire le ménage à la maison trouve son origine dans le film Mary Poppins, sorti en 1965. Quoi qu’il en soit, il est à peu près acquis que Sally la petite sorcière est basée sur l’image de ces sorcières occidentales contemporaines.

Comme Ma Sorcière bien-aimée, Sally est une comédie, chaque épisode constituant une histoire complète. Sally prononce des formules magiques pour provoquer un effet magique, dans la pure tradition des sorcières de la culture chrétienne. Sally n’est pas une humaine ordinaire, elle vient de l’extérieur, d’un monde magique, et doit s’adapter au monde des humains, ce qu’elle parvient à faire grâce à ses amis. Cette structure était également une métaphore du Japon tout entier, dont le mode de vie occidentalisé a pris racine pendant cette période de forte croissance économique.

La Magical Girl qui vient après Sally est Secret Akko (Caroline en V.F.), qui fut diffusé au Japon en 1969-70. L’héroïne a reçu des pouvoirs magiques en récompense de son comportement méritoire, et le pouvoir magique de se transformer à volonté (en humain ou animal) se déclenche en prononçant une formule devant un poudrier magique que lui a donné la fée des miroirs. Avec Sally, petite sorcière de nature immigrée dans le monde humain, et Akko, humaine normale qui a acquis des pouvoirs magiques, nous tenons les deux prototypes de la Magical Girl.

Les années 1970 : les filles des mouvements de libération des femmes.

Dans les années 1970, le type « Sally » se décline en Chappy la magicienne (1972), puis en Meg la sorcière (1974-75). Dans cette série, Meg, l’héroïne, est en lice pour obtenir le trône du royaume des sorcières et est envoyée sur Terre, tout comme sa rivale Non, pour parfaire son apprentissage, en habitant chez une ancienne sorcière mariée à un humain. Plusieurs caractéristiques de cette série sont remarquables : la présence d’une rivale elle aussi Magical Girl, un contexte culturel général sans nationalité définie et un léger érotisme.

Le fait surtout que deux filles très différentes, Meg et Non, entretiennent une amitié, faite parfois d’hostilité, mais capables à d’autres occasions de mener des actions communes, était révolutionnaire pour un dessin animé pour filles. Contrairement aux animes pour garçons, le motif de l’amitié entre filles était limité aux séries sportives ou aux drames. C’est également le cas de l’image d’un charme sexy pour elle-même et non pas seulement représenté pour l’attraction sexuelle perçue par les hommes. L’acceptation de ces deux points s’explique indubitablement par le contexte des mouvements féministes des années 1970.

  • [09.03.2015]

Professeur associée de l’Université nationale de Yokohama depuis 2014. Spécialisée en Médias (anime) et études de genre. Titulaire d’un Ph.D. de l’Université Warwick, Faculté Film et Télévision soutenu en avril 2012. Ouvrages principaux : La réception de l’héroïne magicienne par les jeunes filles (NTT Publishing, 2013), Animation japonaise : perspectives pour l’Asie orientale (University Press of Mississippi, 2013).

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