Dossier spécial Les sept décennies de l’après-guerre au Japon
Japon, Corée du Sud : le moment est venu de construire une nouvelle relation

Kimura Kan [Profil]

[03.04.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

L’année 2015 marque non seulement le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi le 50e anniversaire de la normalisation des liens du Japon avec la Corée du Sud. Au cours du demi siècle qui s’est écoulé depuis 1965, les relations internationales ont été le théâtre de grands changements et l’ancien schéma bilatéral n’est plus vraiment pertinent. Le spécialiste de la Corée Kimura Kan passe en revue les problèmes qui affectent la relation bilatérale et propose quelques idées pour y remédier.

1915-1965 : la carte du monde est redessinée

Le Traité sur les relations de base entre le Japon et la République de Corée a été conclu en 1965. La normalisation des relations entre les deux pays aura donc un demi-siècle cette année. Pour nous aider à bien prendre la mesure du temps écoulé, je propose que nous effectuions un autre bond en arrière de 50 années, pour revenir sur la période qui va de 1915 à 1965 et nous pencher sur les changements dont elle a été le théâtre.

En 1915, cinq années seulement s’étaient écoulées depuis le début de la domination coloniale du Japon sur la péninsule coréenne. Et il s’en fallait de quatre ans avant que le plus important mouvement coréen d’indépendance de la période coloniale, le soulèvement du 1er Mars, ne voie le jour. Sur la scène internationale, la Première Guerre mondiale faisait rage et les cinq grandes puissances européennes – Allemagne, Autriche-Hongrie, France, Grande-Bretagne et Russie – étaient engagées dans un combat sans merci. Trois d’entre elles, à savoir l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie, étaient encore sous l’emprise de régimes très éloignés du modèle occidental de démocratie. Les États-Unis, nouvelle puissance émergente, n’avaient pas encore trouvé leur place dans le cercle étroit des nations dominantes. De vastes étendues de territoire en Asie et en Afrique restaient sous la tutelle coloniale des puissances occidentales, et la supériorité des Blancs sur les personnes de couleur était tenue pour un fait acquis.

En 1965, soit un demi siècle plus tard, le paysage mondial avait profondément changé. En Europe, la révolution russe de 1917 avait conduit à l’instauration de l’Union soviétique en 1922, et la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, à l’éclatement de l’empire austro-hongrois et à la fondation d’une multitude de nouveaux États indépendants en Europe de l’Est. L’Allemagne, après deux décennies de désordres consécutifs à la guerre, avait amorcé la Seconde Guerre mondiale en alliance avec l’Italie et le Japon. À l’issue de la guerre, les États-Unis et l’Union soviétique s’étaient imposés comme les deux grands vainqueurs et leur rivalité avait donné naissance à la guerre froide entre leurs blocs respectifs. Épuisées par la Seconde Guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne avaient dû renoncer à leurs empires coloniaux. Un grand nombre de nouveaux États indépendants avaient vu le jour en Afrique et en Asie, dont la Corée du Nord, la Corée du Sud et les pays d’Asie du Sud-Est. En Chine, la guerre civile s’était soldée par la victoire des communistes et la fondation de la République populaire de Chine. On voit donc que la configuration de la carte du monde était bien différente de ce qu’elle avait été 50 ans plus tôt.

1965-2015 : des changements substantiels de l’ordre international

Si l’on compare avec la période 1915-1965, les changements observés sur la carte du monde au cours du demi siècle qui va de 1965 à 2015 semblent relativement modestes. C’est particulièrement vrai pour l’Asie de l’Est, où la réunification du Vietnam du Nord et du Vietnam du Sud semble à peu près le seul événement notable de cette période, durant laquelle les autres nations de la région se sont fondamentalement maintenues dans les frontières préexistantes. Même la fin de la guerre froide, qui est à l’origine d’une transformation spectaculaire de l’agencement des relations internationales en Europe, n’a pas eu d’impact sur les séparations, héritées de l’histoire ancienne, entre d’une part la Corée du Nord et la Corée du Sud et, de l’autre, la Chine et Taïwan.

Il ne faudrait pourtant pas en déduire que ces 50 dernières années aient été exemptes de tout changement important en Asie de l’Est et ailleurs dans le monde. Si le demi siècle qui s’achève en 1965 a constitué une période de changements contextuels, accompagnés de modifications des frontières nationales, celui qui lui a succédé a été marqué par des changements substantiels, qui se sont déroulés dans le contexte préexistant. En 1965, les anciennes puissances coloniales jouissaient encore d’une prédominance écrasante, tandis que les pays en développement, constitués dans une large mesure d’anciennes colonies, leur restaient subordonnés dans la sphère économique aussi bien que politique. Dans le monde de 2015, en revanche, les grandes puissances d’autrefois ont perdu cette position de prédominance. Comme le montre l’élargissement du Groupe des Sept, ce club exclusif des nations avancées fondé en 1970, au Groupe des Vingt, les anciennes puissances ne jouissent plus du pouvoir de décision écrasant qu’elles avaient jadis dans le domaine économique – sans parler de la force des armes. Et la ligne de démarcation entre pays développés et pays en développement s’est brouillée.

  • [03.04.2015]

Professeur à l’Université de Kobe ; président du Forum Pan-Pacifique. Titulaire d’un doctorat de droit de l’Université de Kyoto. A été expert invité à l’Université Harvard, à l’Université de Corée et à l’Institut Sejong. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Kankoku ni okeru « ken'ishugiteki » taisei no seiritsu (La mise en place du système autoritaire sud-coréen), qui a reçu le Prix Suntory pour les sciences sociales et humaines.

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