Dossier spécial La reconstruction après le séisme : le bilan de quatre années
Je suis Fukushima

Kainuma Hiroshi [Profil]

[11.09.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | العربية |

Les gens ont trop facilement tendance à attribuer les problèmes qui affectent Fukushima depuis mars 2011 à un ensemble de circonstances purement locales. Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que quelques uns des problèmes les plus sérieux de la préfecture prennent leur source dans des phénomènes qui concernent la nation tout entière. Il ne saurait y avoir de réponse efficace à ces problèmes tant qu’on ne les abordera pas dans une perspective nationale.

Les exagérations à propos de l’« exode des populations » de Fukushima

Le profond malentendu qui continue de régner sur ce qui se passe à Fukushima fait obstacle au retour à la normale, malgré tous les efforts consentis en ce sens. Plus de quatre ans après le grand tremblement de terre de l’est du Japon et la catastrophe qu’il a provoquée à la centrale nucléaire, ce malentendu reste l’un des plus graves problèmes de la préfecture.

Emblématique des fantasmes sur Fukushima est l’idée qu’il s’y est produit un exode massif des populations. Au cours des quatre dernières années, j’ai fait plus de 200 exposés, et je commence presque toujours par la question suivante : « Quel pourcentage des gens qui vivaient à Fukushima avant la catastrophe habite aujourd’hui hors de la préfecture ? » Les réponses qu’on me donne sont toujours à deux chiffres : 10%, 40 %, jusqu’à 60  %.

Mais le chiffre correcte est 2,5 % au plus. Avant la catastrophe, Fukushima comptait un peu plus de 1,9 millions d’habitants et, l’an dernier, environ 40 000 d’entre eux continuaient de vivre en dehors de la préfecture. Les exagérations dont témoignent les réponses citées plus haut reflètent des erreurs de jugement très répandues. Révélateurs à cet égard sont les résultats d’une enquête effectuée en mars 2014 par Sekiya Naoya, professeur agrégé à l’Université de Tokyo.

M. Sekiya, qui a effectué son enquête sur Internet, a reçu près de 1 800 réponses. Son enquête consistait en une double question : les personnes interrogées pensaient-elles qu’un exode se poursuivait à Fukushima ? Et, pour celles qui répondaient par l’affirmative, quel pourcentage de la population estimaient-elles avoir quitté la préfecture ? Sur l’ensemble des personnes ayant répondu au questionnaire, 1 365 disaient croire qu’un exode était effectivement en cours. Et la moyenne des pourcentages de perte de population proposés était de 24,38 %.

On voit donc que les trois quarts des personnes ayant répondu à l’enquête de M. Sekiya pensaient que la population s’était massivement retirée de Fukushima et que ce flux se poursuivait. Quant à l’ampleur de cet exode, elle était estimée en moyenne à environ un quart de la population, soit dix fois plus que le chiffre réel.

Une curieuse vulnérabilité aux idées fausses

J’ai écrit mon livre Hajimete no Fukushimagaku (Un abécédaire des études sur Fukushima [Tokyo, Eastpress, 2015]) dans l’intention de contribuer à combler l’abîme qui s’est creusé entre les images que les gens se font de Fukushima et la situation réelle de la préfecture. Ce livre, dont la publication coïncide avec le quatrième anniversaire du grand tremblement de terre de l’est du Japon, propose un vaste éventail de données statistiques, provenant de sources autorisées, ainsi que des interviews d’habitants de la préfecture.

Dans Hajimete no Fukushimagaku, je souligne qu’il est important de faire la distinction entre les questions qui sont spécifiques à Fukushima et celles qui se posent dans la totalité ou la grande majorité des préfectures du Japon. Certes, Fukushima a plus que sa part de problèmes sérieux qui lui appartiennent en propre, et qui sont largement dus à la catastrophe survenue à la centrale nucléaire et à la persistance de la radioactivité – personnes déplacées, contamination du sol et plaintes en justice déposées contre l’opérateur de la centrale et l’État. Mais la préfecture est aussi aux prises avec d’autres problèmes épineux, relevant de la démographie, de l’emploi, de l’éducation et de la santé, qu’on retrouve sur tout le territoire du Japon.

Le stéréotype qui prévaut en ce qui concerne Fukushima se focalise sur les problèmes qui lui sont spécifiques. L’image de la préfecture qui a émergé après la catastrophe de mars 2011 est celle de champion de la souffrance de masse. La tragédie qui l’a frappé a capturé dans le monde entier l’attention de gens qui, jusque-là, n’avaient jamais entendu parler d’elle, et cette attention s’est focalisée étroitement sur les retombées – y compris au sens littéral du terme – des catastrophes.

L’aspect sensationnel a pris le dessus dans les images de la préfecture, à l’exclusion de questions plus triviales mais tout aussi importantes, si ce n’est davantage. Dans ce mode de perception, la priorité a été accordée :

– au spectacle simpliste des victimes qui pleuraient et hurlaient de colère, de préférence à la complexité subtile des victimes qui se battaient tranquillement pour retrouver un semblant de normalité,

– au rare produit agricole dans lequel des niveaux d’irradiation supérieurs à la limite autorisée par la loi ont été détectés, de préférence à l’immense majorité des produits répondant aux normes mondiales les plus rigoureuses concernant la contamination radioactive,

– aux cas peu fréquents d’affectation frauduleuse de fonds de secours, de préférence à l’affectation généralement juste et efficace de ces fonds et

– aux rarissimes occurrences de conflit entre personnes déplacées et membres des collectivités locales sur les sites d’évacuation, de préférence à l’harmonie et aux initiatives constructives observées sur la majorité des sites.

La focalisation sur le sensationnel est une réaction naturelle chez les êtres humains, et elle peut contribuer à soulager la détresse. L’attention portée aux gens qui sont dans le besoin peut inciter à tendre une main secourable. Mais la dernière chose que puisse souhaiter ou dont puisse avoir besoin quiconque a subi une calamité ou une perte est d’être vu de façon persistante comme un « autre », victime d’une tragédie. J’ai parlé de la façon dont les Japonais eux-mêmes ont une perception du déclin de la population de Fukushima dix fois supérieure à la réalité ; les perceptions qu’on s’en fait à l’étranger sont sans doute encore plus éloignées de la réalité. Si nous voulons comprendre ce qui se passe à Fukushima, nous devons nous forger une nouvelle appréhension des problèmes à la lumière de données objectives.

  • [11.09.2015]

Sociologue né en 1984 à Iwaki (Fukushima). Employé depuis 2012 comme chercheur au Centre de soutien pour l’avenir de Fukushima, qui dépend de l’Université de Fukushima, il est membre depuis 2014 de la sous-commission pour l’énergie nucléaire d’une commission consultative sur les ressources naturelles et l’énergie de l’Agence japonaise des ressources naturelles et de l’énergie. Titulaire d’un diplôme du premier cycle et d’une maîtrise de l’Université de Tokyo, il prépare un doctorat à l’Institut de hautes études interdisciplinaires d’information de la même université. Auteur de Hajimete no Fukushima-gaku (Un abécédaire des études sur Fukushima, 2015), Hyôhaku sareru shakai (Une société décolorée, 2013), et Fukushima-ron : genshiryokumura wa naze umaretanoka (Études sur Fukushima : la naissance de la communauté fermée de l’énergie nucléaire, 2011).

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