Dossier spécial Les femmes dans le Japon d’aujourd’hui
Les femmes japonaises et la cuisine
Le rôle des experts culinaires dans l’évolution de la cuisine familiale japonaise

Ako Mari [Profil]

[06.11.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Au Japon, le début du XXe siècle a coïncidé avec l’émergence de maîtresses de maison à plein temps chargées, entre autres tâches, de nourrir leur famille. Ces Japonaises ont bénéficié des précieux conseils d’« experts culinaires » leur proposant de les aider. Les changements survenus par la suite, notamment après la Seconde Guerre mondiale, ont profondément modifié le statut des femmes dans la société japonaise et la place tenue par la préparation des repas dans leur vie. Dans cet article, Ako Mari explique comment la cuisine familiale et les experts culinaires de l’Archipel ont évolué au fil du temps.

Les premiers « experts culinaires »

Le métier d’« expert culinaire » (ryôri kenkyûka) a fait son apparition au Japon au début du XXe siècle, en même temps que celui d’employé de bureau salarié (salaryman). Les salarymen étaient censés assurer la subsistance de leur famille avec leur paye mensuelle tandis que leur épouse restait à la maison pour s’occuper du foyer à plein temps. Ces ménagères d’un nouveau type ont alors commencé à rechercher les conseils de spécialistes en matière de cuisine familiale.

Le premier cours de cuisine destiné aux femmes de l’Archipel a ouvert ses portes en 1882 et le tout premier livre de cuisine spécifiquement « familiale » (katei ryôri) est paru en 1903. Jusque-là, seuls les hommes avaient manifesté de l’intérêt pour l’étude de l’art culinaire.

En 1889, l’État japonais a autorisé la création d’établissements d’enseignement supérieur féminins. Dès lors, le nombre des Japonaises qui ont consulté les livres de cuisine et développé leurs talents culinaires en suivant des cours a augmenté. Les maîtresses de maison à plein temps se sont multipliées et c’est ainsi qu’est née une cuisine familiale permettant aux ménagères de préparer des repas inventifs.

Au cours des années 1910, les éditeurs japonais ont commencé à publier des revues sur la vie quotidienne à l’intention des femmes au foyer. Et dès ses débuts, en 1927, la radio a fait figurer des émissions consacrées à la cuisine dans ses programmes. Tout ceci a largement contribué à l’apparition d’« experts culinaires ».

Le programme culinaire de la NHK : une émission incontournable

Les experts culinaires japonais ont acquis une véritable notoriété à partir de la retransmission des premières émissions de télévision, en 1953. Les programmes sur la cuisine ont eu beaucoup de succès et leurs séduisants présentateurs sont devenus de grandes vedettes.

En 1957, la NHK (Nippon hôsô kyôkai), la chaîne nationale de radio et de télévision japonaise, a programmé une nouvelle émission consacrée à la cuisine qui était intitulée Kyô no ryôri (La cuisine d’aujourd’hui) et a continué jusqu’à ce jour. Kyô no ryôri a accueilli de nombreux experts culinaires entre autres Egami Tomi (1899-1980), très appréciée du public pour son côté maternel ; Iida Miyuki (1903-2007), une épouse de diplomate auréolée de prestige ; et Doi Masaru (1921-1995) un chef spécialisé dans la cuisine japonaise traditionnelle ayant fait ses débuts dans l’armée.

L’apogée de la carrière d’Egami Tomi en tant qu’expert culinaire a coïncidé avec la période de haute croissance économique du Japon, après la Seconde Guerre mondiale. Dans un livre de Tsuya Akashi intitulé Egami Tomi no ryôri ichiro (Egami Tomi, une vie vouée à la cuisine) et publié en 1978 par les éditions Asahi Shimbun, Egami Tomi déclare que « les efforts des maîtresses de maison pour surprendre leur famille avec de délicieux repas à base de recettes inédites font le bonheur de leur famille tout en formant le goût de leurs enfants et petits enfants ». Elle dit aussi que les femmes qui se consacrent à leur foyer contribuent à la stabilité de la société. Les affirmations de cette brillante cuisinière s’expliquent en grande partie par son parcours et par le contexte social de l’époque.

La famille nucléaire : le rêve des femmes de l’après-guerre

Egami Tomi est née en 1899, dans une famille de riches propriétaires terriens de la préfecture de Kumamoto, dans l’île méridionale de Kyûshû. Sa mère régnait sur la cuisine avec l’aide de ses servantes et elle a inculqué à sa fille l’idée que, pour une femme, il n’y a rien de plus beau que s’activer près des fourneaux. Egami Tomi a épousé un officier du génie qu’elle a suivi en France, quand il y a été affecté, en 1927. Elle a profité de son séjour à Paris pour prendre des cours à la célèbre école d’art culinaire Le Cordon Bleu. À son retour au Japon, elle a créé une école de cuisine à la suggestion d’amis rencontrés à Paris. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, son mari a quitté l’armée. Dès lors, Egami Tomi s’est entièrement consacrée à la direction de son école dont elle a transféré le siège de Fukuoka, dans le Kyûshû, à Tokyo. Dans les années qui ont suivi, cet établissement a fait de fréquentes apparitions dans les médias et il a eu un grand succès, puisqu’il a compté jusqu’à 6 500 élèves.

La période de haute croissance économique qu’a connu le Japon après la guerre a vu le nombre des employés salariés se multiplier rapidement. Épouser un salaryman et fonder une famille nucléaire, c’était réaliser le rêve de beaucoup de femmes. Pour les Japonaises, la répartition des rôles au sein de cette structure familiale fondée sur la notion de couple – où l’homme travaille à l’extérieur et subvient aux besoins du ménage tandis que son épouse reste à la maison pour s’occuper des tâches ménagères et des enfants – constituait un progrès par rapport à la situation qui était la leur jusque-là.

Les Japonaises ont tout naturellement pris à cœur leur nouveau rôle d’épouse chargée de la responsabilité du foyer. Auparavant, elles étaient considérées comme une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci consacrant de longues heures à des tâches non seulement ménagères mais aussi agricoles et commerciales. Et quand elles vivaient sous le même toit que les parents de leur mari, elles étaient traitées pratiquement comme des esclaves.

  • [06.11.2015]

Écrivain, chercheur et spécialiste de l’histoire de la vie quotidienne. Née en 1968, dans la préfecture de Hyôgo. Diplômée de l’Université féminine de Kobe. Auteur de textes sur la nourriture, les modes de vie et la condition des femmes. A publié divers ouvrages dont Kobayashi Katsuyo to Kurihara Harumi – Ryôri kenkyûka to sono jidai (Kobayashi Katsuyo et Kurihara Harumi – Les experts culinaires et leurs époques, Shinchôsha, 2015), Washoku-tte nani ? (Qu’est-ce que le washoku ?), Uchi no gohan no 60 nen (Soixante ans de cuisine familiale japonaise, Chikuma shobô, 2009).

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