Cinéma : comment un homme ordinaire nommé Sugihara Chiune est devenu un héros
Un entretien avec Cellin Gluck, réalisateur de « Persona Non Grata »
[06.01.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Persona Non Grata est l’œuvre d’un réalisateur américain, Cellin Gluck né au Japon d’un père Juif américain et d’une mère américaine d’origine japonaise. Le film relate la vie étonnante de Sugihara Chiune (1900-1986), un diplomate japonais qui a réussi à arracher six mille Juifs polonais et lituaniens des griffes des nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Nous vous proposons une interview exclusive de ce cinéaste « multiculturel ».

Cellin Gluck

Cellin GluckCinéaste. Né au Japon, dans la préfecture de Wakayama, en 1958, d’un père Juif américain et d’une mère américaine d’ascendance japonaise. A vécu au Japon jusqu’à la fin du lycée. A ensuite effectué des études supérieures aux États-Unis et en France (Paris IV). A débuté sa carrière dans le cinéma en 1980, en participant au tournage du film franco-japonais Les Fruits de la passion (1981) du réalisateur Terayama Shûji (1935-1983). A été assistant-réalisateur de grands succès d’Hollywood, notamment Black Rain (1989) de Ridley Scott ; Last Action Hero (1993) de John McTiernan ; Contact (1997) de Robert Zemeckis ; Le Plus beau des combats (2000) de Boaz Yakin ; Transformers (2007) de Michael Bay. A réalisé Lorelei, la sorcière du Pacifique (2005), en collaboration avec Higuchi Shinji. A tourné en 2009 un premier film en solo intitulé Sideways, un remake du film américain d’Alexander Payne.

Un contexte cosmopolite et multiculturel

Sugihara Chiune, le héros du film Persona Non Grata de Cellin Gluck, est un diplomate japonais qui a permis à six mille Juifs d’échapper aux nazis pendant la Seconde Guerre mondiale en leur fournissant généreusement des visas, contrairement aux ordres qu’il avait reçus. Après la guerre, il a quitté ses fonctions à la demande du ministère des Affaires étrangères japonais (MOFA) et mené une existence obscure pratiquement jusqu’à la fin de sa vie, en 1986. Mais un an avant sa mort, l’État d’Israël lui a décerné le titre de « Juste parmi les nations » en raison de son comportement héroïque pendant la guerre. Et en 1991, le MOFA l’a rétabli dans ses fonctions à titre posthume. Sugihara Chiune est à présent célèbre non seulement dans son propre pays mais aussi dans le monde entier. Depuis quelques années, on le qualifie même de « Schindler japonais » en référence à Oskar Schindler (1908-1974), l’industriel allemand qui a sauvé mille deux cents Juifs et dont l’histoire a été immortalisée par le film de Steven Spielberg La Liste de Schindler, tourné en 1993.

La première mondiale de Persona Non Grata a eu lieu le 13 octobre 2015 à Kaunas, en Lituanie, où se sont déroulés les faits. La version japonaise, intitulée Sugihara Chiune, est sortie sur les écrans de l’Archipel le 5 décembre suivant. Le film raconte le combat que Sugihara Chiune, alors vice-consul du Japon à Kaunas, a mené en secret pour fournir à des milliers de Juifs des visas qui leur ont permis d’échapper aux nazis. L’acteur Karasawa Toshiaki (1953-) incarne le héros que ceux qui l’on connu à l’époque appelaient Senpo – la lecture « chinoise » des caractères composant le prénom du vice-consul étant plus facile à prononcer que Chiune, la lecture « japonaise ». Koyuki (1976-) joue quant à elle le rôle de Yukiko, l’épouse de Sugihara Chiune(*1). Le reste du casting est composé non seulement d’acteurs japonais mais aussi de comédiens polonais de tout premier plan, ce qui contribue au réalisme et à la profondeur du film.

Cellin Gluck, le réalisateur, est né au Japon d’un père Juif américain et d’une mère américaine d’ascendance japonaise. C’est là qu’il a grandi et qu’il a vécu jusqu’à la fin de ses études secondaires où il est allé aux États-Unis. Il a choisi de filmer Persona Non Grata en Pologne avec une équipe essentiellement locale. L’œuvre de Cellin Gluck s’inscrit donc dans un contexte cosmopolite et multiculturel, comme sa vie et sa carrière. Et c’est sans doute l’un de ses côtés les plus subtils et les plus passionnants. Nous avons demandé au cinéaste quels étaient ses objectifs lorsqu’il a tourné Persona Non Grata et ce que ce film signifie pour lui.

La décision héroïque d’un homme ordinaire

Cellin Gluck, le réalisateur de Persona Non Grata, un film qui retrace l’histoire de Sugihara Chiune, le seul « Juste parmi les nations » japonais.

Quand il a décidé de faire Persona Non Grata,Cellin Gluck n’avait pas simplement l’intention de raconter l’histoire d’un héros ou d’un personnage extraordinaire. Il voulait avant tout comprendre comment un être humain est amené à prendre une décision héroïque quand il se trouve face à un problème très grave.

« Les gens ordinaires sont parfois confrontés à des situations exceptionnelles. Et ce sont les circonstances extraordinaires qui font que les hommes se transforment en héros », explique Cellin Gluck. « Sugihara Chiune a décidé que pour lui, il n’y avait pas d’autre choix, à ce moment-là. Il ne s’est pas vanté de ce qu’il a fait. Il a simplement agi comme il l’entendait. Et c’est ainsi qu’il a sauvé des milliers de personnes – dont les descendants doivent aujourd’hui se compter par dizaines de milliers – et qu’il est devenu un héros. »

Avant de se lancer dans cette aventure, Cellin Gluck ne savait pas grand-chose de Sugihara Chiune. Il avait lu un livre intitulé Le Plan Fugu – un projet de la fin des années 1930 qui avait pour objectif de convaincre les Juifs d’aller s’installer dans des territoires occupés par les Japonais, notamment en Mandchourie –, où il était question de ce diplomate(*2). « Je m’étais dit que ce devait être lui qu’on appelait le Schindler japonais », raconte-t-il.

Cellin Gluck a ensuite cherché à s’informer sur Oskar Schindler que l’on compare si volontiers à Sugihara Chiune. Il a alors découvert que l’histoire des deux hommes n’était pas tout à fait la même. « Oskar Schindler a sauvé des Juifs qui travaillaient dans son usine, des gens proches de lui, alors que Sugihara Chiune a secouru des gens qu’il ne connaissait même pas », précise-t-il.

(*1) ^ Sugihara Yukiko est l’auteur d’un livre intitulé Rokusennin no inochi no viza qui a été traduit en français par Karine Chesneau et publié en 1995 aux éditions Philippe Picquier, sous le titre Visas pour 6000 vies.

(*2) ^ The Fugu Plan: The Untold Story of the Japanese and the Jews During World War II, Marvin Tokayer and Mary Schwartz, Paddington Press, 1979  (Histoire inconnue des Juifs et des Japonais pendant la Seconde Guerre Mondiale : le Plan Fugu, Pygmalion, 1988).

  • [06.01.2016]
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